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EMBOUCHURE DE LA RIVIÈRE CLAIRE

de rivière Claire est donc tout h fait justifié; les Annamites appellent ce cours d’eau le Song-ca.

Le Song-ca atteint à son embouchure une largeur de 550 mètres; au moment des hautes eaux, les canonnières peuvent le remonter à la rigueur jusqu’à Tuyen-quan; mais, à l’époque où nous sommes, la navigation est beaucoup plus difficile. A 2 ou 5 milles de l’embouchure, le bateau commence à ralentir son allure; il n’avance plus qu’avec prudence, en sondant à chaque instant le fond. De temps en temps on stoppe pour chercher la passe. Le commandant du bateau a l’ordre de nous mener le plus loin possible et, dès qu’il ne pourra plus avancer, de nous laisser sur la berge, pour retourner à Hanoï, pendant que nous gagnerons Phu-doan par terre en suivant la rive du Song-ca.

Avant de s’engager dans la rivière Claire, le cuisinier chinois a eu soin de puiser au fleuve Rouge une grande jarre d’eau pour la laide. L’eau de la rivière Claire jouit d’une réputation détestable parmi les Tonkinois : ils prétendent qu’elle donne la colique et qu’elle peut occasionner des empoisonnements. ,1e me demande si celle opinion n’a pas pour point de départ ce fait que le Song-ca passe, dans la première partie de son trajet, au milieu d’une contrée qu’on dit fort riche en minerais de toutes espèces et principalement en filons de cuivre arsenical. J’ai remarqué d'ailleurs que plus une eau est boueuse et plus elle est estimée des Annamites; ils préféreront de beaucoup l’eau limoneuse de leur fleuve Rouge à celle qu’ils pourraient puiser dans une source plus limpide. Ils apportent aussi une très grande attention à la température de leur boisson ; ils ne peuvent pas sentir l’eau fraîche, qui pour eux est la source de beaucoup do maladies; ils ne boivent que de l’eau tiède, par hygiène et par goût, et ils s’étonnent de nous voir mettre de la glace dans nos verres.

Si l’eau de la rivière Claire était mauvaise, ses poissons ne jouiraient pas parmi les Annamites d'une réputation aussi justifiée; on y pèche entre autres une variété de carpe dont le goût fin et délicatse rapproche de celui de la truite; elle est si prisée des Tonkinois qu’ils l’achètent fort cher, de sorte qu’cl!c ne peut guère figurer que sur la table des mandarins ou du roi.

Dans la région du Song-ca, les pêcheurs habitent sur l’eau, dans des maisons en bambous construites sur des radeaux. A chaque instant notre bateau croise des agglomérations de ces petites maisons réunies au nombre d’une vingtaine sur un point du fleuve pour former un véritable village flottant. Ces villages, dont l’aspect est dos plus pittoresques, sont administrés, comme ceux bâtis en terre ferme, par un maire et par un conseil des notables; leurs habitants payent l’impôt. Chaque famille a son radeau, long de 5 mètres environ et large de 5; sur ce radeau s’élève une case rectangulaire haute de 2 mètres, dont les parois sont faites avec un grossier treillis de bambous et dont le toit est recouvert d’une couche imperméable de feuilles de palmiers. La surface du radeau est plus grande que celle de la maison, si bien qu’il existe tout autour de colle dernière un petit parapet sur lequel on peut circuler facilement. C’est là que la famille du pécheur s’installe pour prendre le frais après le travail de la journée.

Dans chacune des parois de la case est ménagée une ouverture qui sert à la fois de porte et de fenêtre et qui peut être fermée à volonté par un volet qu’on maintient relevé à l’aide de deux piquets. A l’intérieur, l'ha-

bitation est ordinairement divisée par une cloison transversale en deux compartiments inégaux, dont le plus grand sert de logement pour la famille et dont le plus petit est aménagé pour y faire la cuisine. Le foyer, placé au milieu de la chambre, y repose sur une épaisse couche de terre gâchée. Ces pauvres demeures n’ont d’autres ornements (pie les grands filets de pèche accrochés à la muraille, la marmite en cuivre qui sert à cuire le riz, et les deux ou trois tasses en porcelaine commune dans lesquelles la famille prend son repas de chaque jour ; quatre ou cinq marmots crasseux grouillent dans chacune d’elles; plus l’Annamite est pauvre et plus il a d’enfants; il soigne sa progéniture comme un capital : ces enfants fourniront plus tard par leur travail une source de revenus.

Tous les radeaux sont réunis les uns aux autres par des liens de rotin sur lesquels sont jetés de petits ponts en bambous; on peut ainsi aller d’une maison à l’autre. Quand le village flottant est très important, les maisons sont rangées sur deux on trois lignes parallèles qui forment de véritables rues. En général, il y a dans chaque agglomération une case plus spacieuse et mieux construite que les autres : c’est la maison commune.

Les villages flottants s’établissent dans les endroits de la rivière les plus favorables pour la pèche. Quand le poisson commence à se faire rare dans la région qu’ils exploitent, les notables se réunissent et décident qu’ils changeront d’emplacement. Au jour dit, on détache les radeaux, après avoir enlevé les petits ponts de bambous qui les réunissent les uns aux autres. La maison du chef du village prend la tête; toutes les autres suivent en descendant le cours de l’eau jusqu’à ce qu’on ait trouvé un emplacement convenable. Alors le chef fait faire halte et fixe la place de chacun; on arrête les radeaux en enfonçant dans le lit de la rivière de grands bambous auxquels on les attache.

Notre canonnière est flanquée à droite et à gauche par deux grosses jonques chargées jusqu’aux bords des bagages de la colonne, qu’elle remorque péniblement en remontant le courant. Les tirailleurs ont élu domicile sur le toit de ces jonques; ils y ont installé avec eux l’armée de boys et de coolies qu’ils traînent partout à leur suite. Les grosses barques annamites accolées au bateau l’alourdissent singulièrement et lui donnent une largeur considérable qui le gêne beaucoup pour évoluer dans les méandres du fleuve. De temps en temps nous rencontrons de petits îlots boisés qui occupent le milieu de la rivière Claire. Le passage est très étroit au niveau de ces îlots (pic nous rasons à les toucher; l’eau s’v engouffre

ÉGUOUÉS.

avec d’autant plus de force que le lit du fleuve est plus rétréci; le pont du bateau vibre à chaque coup de piston de la machine, dont la pression atteint le maximum et dont l’hélice a de la peine à vaincre le courant. Dans certains endroits nous sommes obligés de larguer une de nos jonques et de l’attendre de l’autre côté de la passe.

Le cours de la rivière devient de plus en plus sinueux au fur et à mesure que nous nous éloignons de l’embouchure; le sol est plus inégal, il commence à changer d’aspect; les alluvions du delta font place au sable et au gravier; des mamelons s’élèvent à droite et à gauche sur les deux rives, et tout au bout de l’horizon je commence à voir surgir les grandes montagnes bleues du pays muong. Le fleuve s’encaisse davantage ; dans certains endroits, les rives, taillées à pic, forment une tranche profonde sur laquelle il est facile de reconnaître un sous-sol composé de roches stratifiées.

Le tam-tam, manœuvré par un matelot indigène, venait de nous appeler à la table du commandant, et nous étions déjà installés dans la petite cabine du bord, devant le potage fumant, quant tout à coup nous recevons une secousse épouvantable qui fait sauter toute la vaisselle; le pilote entre comme un coup de vent, la figure toute décomposée :

« Commandant, le bateau est allé à la dérive; il vient de toucher contre un banc et de s’ensabler; la machine ne fonctionne plus. «

Nous abandonnons le dîner commencé pour courir sur le pont ; la canonnière est immobile, échouée sur un banc de sable qui touche à la rive. Une de nos jonques s’est ouverte en deux; les bagages ont coulé à fond et les soldats ont pris un bain forcé, pendant lequel heureusement il n’y a eu aucun accident à déplorer. Devant nous, le long du bord de l’eau, s’étend un rideau de bambous qui masque un grand village.

Le commandant descend immédiatement à terre pour s’aboucher avec le chef de ce village; dix minutes après on entend retentir le gros tambour qui appelle les notables dans la maison commune.

La délibération dure longtemps : le commandant demande cent cinquante hommes avec des sampans et des bnffies pour relever son bateau. Les notables voudraient gagner du temps pour pouvoir en référer au mandarin : « Des coolies, nous n’en avons pas. Les buffles ont été enlevés par les pirates; les sampans sont partis pour la pêche », etc., etc. En attendant, on nous offre des chiques de bétel, du thé et des citrons doux.

La conversation est des plus laborieuses; l’interprète du bateau, comme beaucoup de ses pareils, sait à peine le français. 11 traduit avec la plus

grande difficulté, en ànonnant et en s’aidant des circonlocutions les plus

amusantes, les réponses du vieux chef indigène. Celui-ci a bien la mine d’Annamite la plus drôle que j’aie vue jusqu’ici. Il porte un collier de barbe blanche, formé de poils rares et longs qui sont durs et rigides comme des soies de sanglier; deux maigres touffes de ces poils implantées de chaque côté de la lèvre supérieure au-dessus de la commissure lui donnent un air de vieux chat en colère.

Après toutes sortes de tergiversations et de réticences, il linit par nous promettre pour le lendemain les coolies demandés. Nous lui assurons que nous indemniserons largement les travailleurs, et, en prenant congé de nous, le vieux malin insiste pour que cet argent lui soit remis, afin, dit-il, de le répartir équitablement et proportionnellement à la besogne laite par chacun. J’ai idée que si l’on procède ainsi, une bonne partie de la somme restera entre ses mains, suivant le proverbe annamite qui dit : « Ce peuple plante, le mandarin moissonne. » Je fais part de mes réflexions au commandant en rentrant à bord.

« N’avez crainte, me répond-il, nous serons plus fins (pie lui. Je sais bien qu’il va réquisitionner, pour nous tirer d’affaire, les hommes de corvée que tout village annamite est obligé par la loi de tenir prêts poulies travaux d’utilité publique, et qu’il a l’intention d’empocher tout l’argent promis en leur faisant croire qu’ils travaillent par réquisition du mandarin ; mais je m’arrangerai de telle manière que mes piastres parviendront à leur adresse. Je connais trop la façon d’agir des Annamites pour me laisser duper par eux. »

Dès l’aube les coolies promis sont rangés sur la berge; ils ont amené avec eux quelques buffles et une dizaine de sampans. Le niveau de la 11vière a encore baissé pendant la nuit et la coque du bateau est presque tout entière à découvert.

Les coolies se mettent à l’eau après s’être dépouillés de leurs vêtements ; avec des buffles et des charrues, ils ont vite fait de creuser un chenal, que d’autres travailleurs déblayent rapidement à la pelle et à la pioche. Aussitôt que le chenal est assez profond, ils jettent les amarres aux sampans, qui font force de rames pour entraîner le bateau. Après une journée de travail acharné, pendant laquelle les indigènes et les builles sont restés, sans prendre de repos, dans l’eau jusqu’aux épaules, la canonnière est remise à flot.

Le vieux notable vient tout empressé pour toucher l’argent : il a mis sa plus belle robe de cérémonie et il apporte au commandant quatre poules

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