DUPLICITÉ DES INTERPRÈTES
vivantes et des mandarines. Le commandant a fait ranger sur la berge tous les coolies qui ont pris part à la manœuvre, et, sans rien remettre au chef du village, il leur distribue par parts égales la totalité de la somme promise.
Je me faisais une fête de voir la mine déconfite du vieux fonctionnaire frustré dans ses espérances; mais il est trop fin pour rien laisser paraître et il reçoit avec le sourire aux lèvres la bouteille de peppermint qu’on lui offre en échange de ses cadeaux. Notre interprète, qui s’était arrangé pour toucher sa part de l’aubaine, n’est pas aussi parfaitement maître de lui. Il regarde d’un air furieux les coolies qui serrent joyeusement leur pécule dans leur ceinture.
Quand donc connaîtrons-nous suffisamment la langue du pays pour nous débarrasser de ces auxiliaires peu scrupuleux qui volent sous notre nom et qui nous compromettent vis-à-vis des populations du Tonkin ? Les serviteurs d’un mandarin, qui touchent une solde dérisoire, ont l’habitude d’exploiter l'influence de leur maître pour augmenter leurs émoluments ; les Annamites à notre solde, bien que grassement payés, cherchent à notre insu à agir de même. Lorsqu’un indigène a une affaire à traiter avec un fonctionnaire français, il faut bon gré mal gré qu’il passe par l’intermédiaire de son interprète; s’il ne s’est pas rendu au préalable cet interprète favorable par un cadeau, celui-ci s’arrange pour mal présenter
la requête, qui n’aboutit pas. Voilà pourquoi les interprètes et les lettrés que nous employons font si vile fortune; j’en connais cpii, pauvres et déguenillés en entrant à notre service, se sont retirés au bout d’un an ou deux avec une maison et de belles rizières. L’exemple suivant est bien fait pour montrer avec quelle incroyable impudence ils trafiquent de notre nom pour s’enrichir. Un interprète demeurant à Hanoï avait, pour pénétrer dans la Concession, un laissez-passer signé du général et timbré du cachet de la place. 11 se rendit un jour dans un village situé à une grande distance de la ville, loin des routes les plus fréquentées, cl là, exhibant sa pièce officielle, il annonça aux notables qu’il était envoyé par les Français pour percevoir l’impôt. 11 se fit ainsi donner un certain nombre de barres d’argent qu’il se garda bien de porter à son maître.
Les mandarins annamites ne se formalisent pas outre mesure de ces procédés. L’un d’eux, auquel je racontais le trait qu’on vient de lire, me répondit en riant : « Tang qui quai! (C’était un fin matois!) ».
L’ardeur du commandant de la canonnière s’est refroidie depuis son échouage ; il ne veutpas s’aventurer plus avant et il nous invite à descendre sur la berge. Nous allons continuer notre roule à pied en suivant le chemin de halage que les remorqueurs de jonques ont tracé tout le long de la rive gauche. Nos bagages sont chargés sur des sampans que des coolies loués dans le village remonteront jusqu’à Phu-doan à la cordelle ou à la perche. Une lois rangée en ordre de roule, notre petite colonne a fort bon air. En tète marchent les tirailleurs, puis vient l’artillerie avec ses deux canons de 4 de campagne, traînés par les coolies.
Le chemin de halage est étroit et sinueux ; tantôt il est bordé par d’épaisses touffes de bambous épineux, tantôt il passe au milieu d immenses roseaux qui atteignent deux ou trois fois la hauteur d’un homme et qui balayent l’air de leurs panaches. Autour de nous l’herbe pousse tellement longue que notre colonne y disparaît tout entière. Le terrain est très inégal ; le sentier longe des collines abruptes auxquelles les lataniers et les palmiers-éventails forment comme une auréole de verdure, ou bien il descend dans de grands ravins au fond desquels écument des torrents qui vont se précipiter dans la rivière. Nous passons ces torrents sur de frêles ponts de bois jetés par les indigènes ; ces ponts, formés souvent d’une simple planche ou d’un gros tronc d arbre reposant sur une série de bambous croisés en X, ont, au moment où l’on) s’y engage, des oscillations qui me donnent le vertige. Je ferme les yeux pendant que le petit cheval tonkinois que je monte et auquel je