RENFLOUEMENT DE LA CANONNIÈRE
que becquètent de jolis oiseaux pas plus gros que le pouce, tracent au milieu du feuillage vert sombre comme autant de taches de sang. Des orangers couverts d’excellentes mandarines, et des pamplemousses auxquels pendent des fruits énormes, nous fournissent un dessert quasi royal. Nous faisons la sieste bercés par le murmure de la rivière qui coule à nos pieds entre deux rives verdoyantes, et pendant que nous dormons sous la garde des sentinelles, les longues graminées, secouées par la brise, s’agitent autour de nous comme de grands éventails.
A deux heures, les clairons nous réveillent par une éclatante fanfare que
renvoient les échos de la forêt; les aigrettes blanches, dérangées de leur sommeil, fuient à tire-d’aile vers l’autre rive, et les petites perruches vertes qui nichent en famille dans les fourrés voisins jettent leur note criarde au milieu du bruit.
« Sac au dos! » On rompt les faisceaux et la colonne s’ébranle. Les babils bleus des turcos et leurs ceintures rouges tranchent sur la verdure; les rayons du soleil font étinceler les baïonnettes; les troupiers entonnent gaiement le vieux refrain qui délasse.
Toutes les heures nous faisons balte pendant dix minutes pour laisser reposer les soldats; nous nous arrêtons tantôt en pleine campagne, tantôt au milieu d’un grand et populeux village. J’ouvre à chaque fois mon cahier de notes, car j’ai toujours un détail curieux à y inscrire. Tout à l’heure, à l’entrée du village de Ti-coun, je m’étais arrêté pendant un de ces repos horaires devant la case d’un forgeron : deux ouvriers presque entièrement nus étaient accroupis sur leurs talons de chaque côté d’une petite enclume enfoncée dans le sol; ils martelaient une lige de fer rougie au feu, pendant que le maître, debout derrière eux, surveillait le travail en agitant son éventail. Un petit apprenti entretenait un feu de charbon à la forge avec un appareil des plus primitifs qui rappelait en tout point la soufflerie en usage chez nos aïeux de l’àge du bronze. Cet appareil se composait d’une boîte rectangulaire placée debout sur son petit côté, au bas de laquelle était fixés deux tubes recourbés plongeant dans le foyer. La boîte était divisée en deux compartiments, renfermant chacun un piston, que l’apprenti, debout derrière la soufflerie, manoeuvrait à la main à l’aide d’une tige en bambou.
Le chemin décrit mille courbes capricieuses pour contourner les petits monticules qui se dressent de tous côtés au fur et à mesure que nous avançons.; -.ces .monticules sont couverts de bouquets de lalaniers, dont quelques-uns atteignent jusqu’à, 4. mètres de hauteur. Le latanier, appelé vulgairement arbre à paillotes, est une source de richesse pour les habitants de cette contrée : ils en expédient par énormes paquets les feuilles séchées au soleil dans les provinces du delta, où elles sont employées à recouvrir les toitures des maisons.
Iiien de plus joli que ces bosquets de palmiers dont le feuillage élégant s’agite sous la brise et miroite au soleil ; les lalaniers y sont tellement serrés les uns contre les autres que la lumière ne peut les traverser. Sous leur couvert un peu humide croissent de belles fougères qui tapissent complètement le sol et parmi lesquelles on voit voltiger de magnifiques papillons larges comme la main.