‹ Une campagne au TonkinChapitre 171 sur 299 · UNE FORGE ANNAMITE · texte numérisé non relu

UNE FORGE ANNAMITE

tà ce traitement, la cuisson cesse comme par enchantement au bout de dix minutes.

Les dards de ces maudites guêpes m’ont causé une telle fièvre que je suis obligé de me faire porter en civière à la suite de la colonne. Heureusement notre avant-garde nous a trouvé pour la nuit un logement princier dans une superbe pagode, à laquelle nous arrivons par une grande allée plantée de pins maritimes. J’ai donné une consigne sévère pour qu’on me laisse reposer tranquille; mais je n’étais pas couché depuis dix minutes qu’une députation de nos coolies fait irruption dans ma chambre. L’un d’eux, qui marche en tête, tient à la main une soucoupe remplie de petits

morceaux de graisse qui nagent dans une sauce huileuse. 11 m’offre son plat en m’adressant en annamite un grand discours auquel je ne comprends rien. Pour me débarrasser de ces fâcheux, je fais venir l’interprète : celui-ci m’explique que les coolies veulent me guérir avec un remède de leur pays. Ils ont enfumé le nid des guêpes eartonnières et ils l’ont emporté dans un sac. En arrivant au cantonnement, ils l’ont jeté dans l’eau bouillante et en ont retiré les larves qu’il contenait : ce sont ces larves, fiâtes à l’huile, qu’ils m’offrent en m’assurant que la fièvre sera calmée dès que j’en aurai mangé. Merci bien! le remède est pire que le mal. J’aime mieux garder mon malaise que de m’exposer aux nausées que produirait sur moi une pareille médication.

Le lendemain matin, complètement remis démon indisposition par une bonne nuit de sommeil, je reprends ma route à la suite de la colonne : nous nous dirigeons vers Giom, ancien nid de pirates, bombardé à différentes reprises par nos canonnières. A l’endroit où nous sommes, le chemin de halage n’existe plus; il est remplacé par un sentier étroit qui traverse une série de collines et de vallons très boisés, sans toutefois s’écarter beaucoup de la rivière Claire.

Nous rencontrons de distance en distance des traces de cultures abandonnées et des monceaux de cendres qui marquent l’emplacement d’anciens villages incendiés par les Chinois. Ceux-ci, d’un pays riche et prospère, ont fait presque partout un désert. Depuis que je voyage sur la rivière Claire, je n’ai pas encore vu descendre une seule barque de commerce ; le trafic qui se faisait autrefois par cette voie était cependant considérable : de nombreuses jonques venant du Song-gam suivaient la rivière Claire pour apporter dans le delta du Tonkin les tubercules de cunao qui se cultivent dans les régions montagneuses de la frontière, les saumons de cuivre, les feuilles d’or et les lingots d’argent provenant des pays miniers qui avoisinent Cao-bang. Les tubercules de cunao fournissent celle couleur brun marron si solide avec laquelle les Annamites du delta teignent leurs vêtements; le cuivre servait à alimenter la fabrique de monnaie de Hanoi; il était tellement commun que tous les ustensiles de cuisine en usage au Tonkin en sont faits.

C’est à partir de 1807, à la suite de là fameuse insurrection du Kouang-si, que le trafic de la rivière Claire a commencé à diminuer. A celle époque, les insurgés chinois, rejetés par le général Fung de l’autre côté des frontières du Céleste Empire, envahirent le Tonkin sous la conduite de leur chef Ou-Tsong et se divisèrent en deux bandes, dont l’une, composée des

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