‹ Une campagne au TonkinChapitre 189 sur 299 · DÉPART POUR TUYEN-QUAN · texte numérisé non relu

DÉPART POUR TUYEN-QUAN

stitué, on enterre ce mannequin selon le rituel que je viens de décrire.

Les Annamites poussent encore plus loin leurs scrupules : convaincus que les âmes des morts qui n’ont pas reçu une sépulture convenable s’irritent, s’inquiètent et finissent par devenir de méchants Esprits prêts à tourmenter les vivants, ils offrent tous les ans, vers la cinquième lune, un sacrifice solennel aux suppliciés, aux soldats tués pendant la guerre et même à tous ceux dont les tombeaux ont été violés ou détruits par une cause indépendante des hommes, comme un tremblement de terre ou une inondation. Ils espèrent ainsi calmer l’irritation de ces Esprits privés de sépulture qui, d’après leurs croyances, sont condamnés à errer pendant toute l’éternité sans avoir jamais de repos.

Les environs de Phu-doan se sont repeuplés depuis notre arrivée ; les habitants reviennent en foule se mettre sous la protection du drapeau français ; ils savent que partout où ils le voient apparaître il n’y a plus rien à redouter des Chinois ni des pirates. Les villages flottants q'ui descendent le cours de l’eau, fuyant les Pavillons-Noirs, s’arrêtent tous aux environs de notre campement. Des centaines de petits radeaux sont amarrés le long des deux bords ; tous les jours leur nombre augmente ; ils finiront bientôt par obstruer toute la rivière.

Phu-doan occupe une situation stratégique des plus importantes, à la jonction d’un grand nombre de routes, dont les unes descendent jusqu’au Delta, et dont les autres au contraire remontent vers Tuyen-quan, Phu-anbinh et gagnent même Tan-quan sur le fleuve Rouge. Le Song-chai, petit cours d’eau sinueux, aux rives très boisées, qui, à l’époque des hautes eaux, est navigable jusqu’à Yinh-khé, se jette dans la rivière Claire immédiatement au-dessus du poste. Pour toutes ces raisons, le général en chef laissera très probablement une garnison en permanence à Phu-doan, et la présence de cette garnison suffira pour amener le repeuplement de toute cette riche contrée. Une fois qu’ils nous auront vus procéder à une installation définitive, les indigènes auront vite fait d’abandonner leurs maisons flottantes pour en construire d’autres en terre ferme. Déjà le petit fortin armé de canons que les tirailleurs viennent de bâtir à 2 kilomètres en amont pour protéger la Bourrasque, a produit l’effet que je signale : quatre villages annamites se sont élevés comme par enchantement juste en face de ce fortin, sur la rive gauche du Song-ca.

Les émissaires envoyés pour explorer la route de Tuyen-quan sont revenus avec des rapports favorables ; la voie de la rivière Claire est à peu

près libre pour l’instant; le gros des forces chinoises s’est reporté un peu plus à l’ouest, vers Vinh-khé el Phu-an-binh.

Nous nous mettons en route sans perdre de temps le lendemain du retour des espions; les vivres (pie nous escortons sont chargés dans des sampans qui remonteront la rivière à la voile et à la rame, pendant que la compagnie de tirailleurs algériens suivra le bord de l’eau pour être prèle à porter secours à la flottille en cas d’attaque.

De Phu-doan à Hoa-moc la route, qui est excellente, suit exactement le tracé de la rivière Claire; celle-ci, profondément encaissée entre deux rives couvertes de hautes futaies, est souvent complètement masquée par des taillis tellement serrés qu’on ne peut y pénétrer sans s’aider de la hache. Le pays, très accidenté, est des plus sauvages. Figurez-vous une série de mamelons, les uns dénudés et caillouteux, les autres couverts de forêts au feuillage sombre el épais; entre ces mamelons, des vallées étroites pleines de grands roseaux qui atteignent une hauteur de près de 2 mètres; pas de traces de culture, plus de villages ni de pagodes.

Le soir, pour éviter toute surprise, nous bivouaquons près de nos sampans amarrés à des pieux fichés dans’ le lit de la rivière. Nous nous arrêtons de préférence pour camper sur les grands bancs de sable qu’on rencontre fréquemment au bord de l’eau ; nos soldats y sont bien mieux qu’au milieu des roseaux qui bordent la route : ces herbes, toutes chargées de rosée, dégagent pendant la nuit des miasmes qui donnent la fièvre.

Une ou deux fois nous avons aperçu dans les taillis de superbes paons sauvages perchés sur les arbres. Ces oiseaux, beaucoup plus grands (pie leurs congénères d’Europe, ne sont pas rares dans les forêts du Tonkin. Les Annamites prétendent qu’ils annoncent la présence du tigre. Le tigre existe à n’en pas douter dans ces parages. Une ou deux fois pendant les nuits que nous avons passées sur la rivière, nous avons entendu son cri qui faisait trembler nos bateliers indigènes; mais nous ne l’avons pas rencontré une seule fois. Je ne l’ai même jamais vu pendant tout le temps que j’ai passé au Tonkin ; presque tous les officiers que j’ai interrogés à ce sujet étaient dans le même cas (pie moi. Très probablement le tigre, qui enlève très facilement un Annamite, redoute la présence d’un Européen, cl, comme tous les fauves, évite surtout avec soin les troupes nombreuses.

Un peu avant d’arriver à Hoa-moc, la route traverse un grand ravin au fond duquel coule un beau ruisseau d’eau vive. Ce ruisseau contient une grande quantité d’excellentes anguilles, que nos coolies pêchent très adroitement à l’aide de pièges faits avec des bambous creux. Sur les flancs du ravin

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