LES BRODE UHS ET LES PEINTRES
À côté des brodeurs habitent les fabricants d’images; ceux-ci sont installés pour la plupart dans de petits hangars en paillotes complètement ouverts sur la rue. Ils travaillent devant une table couverte de toutes sortes de pots et de couleurs. Toutes leurs peintures sonl faites à la colle lorsqu’ils emploient des poudres insolubles dans l’eau, ou à l’aquarelle lorsqu’ils peignent aux couleurs d’aniline. Ces dernières couleurs sont d’un usage courant au Tonkin; les Annamites s’en servent, non seulement pour la peinture, mais surtout pour teindre leurs étoffes. Les couleurs à l’aniline sont très peu stables et s’altèrent rapidement au soleil; mais les Tonkinois ne sont pas embarrassés pour si peu. Chaque ménage a dans un coin de la maison plusieurs paquets d’aniline; quand une tunique, un turban, une ceinture, sont décolorés, vite on les passe dans un bain de teinture, aussi facilement qu’on passerait chez nous une pièce de linge à la lessive. On juge par là de la quantité de sels d’aniline qui se consomme au Tonkin. Tous ces sels sont de provenance anglaise, et surtout allemande; nos maisons françaises devraient bien essayer de soutenir la concurrence.
Les peintres exposent leurs images sur les murs de leurs ateliers, depuis le plafond jusqu’au plancher; elles leur servent ainsi d’enseignes. Ces images représentent, ou bien des scènes tirées des anciennes légendes annamites, ou bien des fleurs et des oiseaux, souvent des animaux fantastiques, comme le grand tigre prêt à bondir qui, pour les Annamites, est la personnification du génie du mal. Ces tigres sont peints avec les couleurs les plus invraisemblables; il y en a de rouges, de violets, de blancs et même de verts, avec de grandes moustaches et des griffes argentées. A côté de chacun d’eux l’artiste a peint sur un coussin rouge un glaive, symbole de la puissance. Derrière ce glaive est figuré un petit pavillon triangulaire qui ressemble aux drapeaux portés devant les mandarins militaires en campagne et sur lequel sont écrits en caractères chinois les mots Ong Kope, « le seigneur Tigre ». Au second plan sont peints de gros nuages entourant une lune d’un rouge de sang.
Ces sortes d’images sont très demandées par les Annamites, et le seigneur Tigre figure dans beaucoup de maisons au-dessus d’un petit autel placé dans la chambre de réception. Pour les indigènes, c’est un génie malfaisant, capable de tout, et dont il faut conjurer les mauvais instincts à force de prières et de cadeaux.
La plupart des peintures annamites ne sont que de grossières enluminures faites sans goût et sans souci de la perspective ou de la couleur, d'après des modèles empruntés aux Chinois ou aux Japonais. L’ouvrier annamite.
aussi bien le brodeur que le peintre, est incapable de créer une œuvre tout d’une pièce. 11 ne fait que copier plus ou moins servilement un modèle donné, et, à de très rares exceptions près, il le copie assez mal. 11 n’a aucune initiative et n’est pas artiste comme l’ouvrier chinois et surtout comme l’ouvrier japonais. Je ne veux pas dire qu’il soit incapable de faire aussi bien que ces derniers; je crois qu’il ne veut pas s’en donner la peine parce qu’il ne peut que perdre à être trop bon ouvrier. Au Japon, en effet, l’artiste qui, après plusieurs années d’efforts, a réussi à produire une belle œuvre, est estimé de tous ses compatriotes, qui le respectent comme un maître en son art. Au Tonkin, au contraire, l’ouvrier qui a exécuté dans son genre d’industrie un remarquable travail, est immédiatement signalé au mandarin de sa province par son chef de quartier ; le mandarin en rend aussitôt compte au roi. Un beau joui1, sur un ordre de Hué, l’habile ouvrier est enlevé brutalement à sa famille et expédié sur la capitale. Il y est séquestré dans un des palais du roi : on l’occupe pendant tout le reste de son existence à travailler pour la cour, moyennant une rétribution dérisoire, agrémentée souvent de coups de rotin. Un comprend qu’avec de pareilles mœurs, les artistes tonkinois cachent leurs talents avec autant de soin que les ouvriers des autres pays en mettent à produire les leurs.
Les peintres annamites ne copient pas toujours des modèles chinois ou japonais. Ils reproduisent quelquefois des scènes saisies sur le vif, et nous l’avons appris un peu à nos dépens. Après la prise de Sonlay, on vit paraître à Hanoï, dans les boutiques d’images, de grandes peintures sur calicot représentant l’entrée des Français dans la ville. Le dessin était peut-être un peu naïf; le coloris aussi laissait à désirer : la citadelle était peinte dans un coin du tableau avec des murailles jaunes au milieu de montagnes roses; mais ce qu’il y avait de vraiment réussi, c’était la charge des officiers de fusiliers marins, représentés à cheval à la tète de leurs troupes. On sait que nos braves loups de mer n’ont pas, en général, une très grande expérience de l’équitation. L’artiste les avait représentés courbés en deux, la tète sur l’encolure, les éperons labourant le ventre du cheval, paraissant suer sang et eau pour se tenir en selle.
Ces images eurent un tel succès qu’il en parut bientôt d’autres, effleurant celle fois la vie privée. On y représentait un bel officier de tirailleurs embrassant une jeune Annamite couverte de bijoux. La conrjaie (jeune fille) avait un sourire narquois et retirait des poches du brillant officier, trop occupé pour s’en apercevoir, une pleine poignée de piastres.
Quand on se promène dans Hanoï en suivant le bord du fleuve Rouge,