‹ Une campagne au TonkinChapitre 18 sur 299 · LE MOBILIER · texte numérisé non relu

LE MOBILIER

cadre en planches, mesurant 2 mètres de longueur sur 2 de large et reposant sur quatre pieds sculptés qui le maintiennent à une hauteur de 20 centimètres au-dessus du sol. Sur ce cadre est étalée une natte de jonc, quelquefois un matelas cambodgien épais de deux travers de doigts et presque aussi dur qu’une planche. Les indigènes placent sous leur tète, en guise d’oreiller, ou bien une sorte de cube fait avec un treillis de jonc recouvert de cuir, ou bien une série de petits coussins longs de 40 centimètres, larges de 50, ayant la forme et l’épaisseur d’un livre fermé, qu’ils empilent les uns par-dessus les autres. Aux quatre angles du cadre de bois sont lixés quatre grands bâtons qui servent à tendre la moustiquaire; celle-ci, faite en tulle de soie rouge ou blanche, est garnie dans sa partie supérieure de broderies sur drap rouge d’un bel effet.

J’ai dit que 'chaque branche d’industrie avait à Hanoï son quartier spécial. C’est ce qui rend les promenades dans celte ville si instructives et si particulièrement attrayantes pour les nouveaux arrivés : il suffit de voir chaque jour une rue en détail, en visitant l’une après l’autre toutes les maisons qui la composent, pour se faire une idée très juste et assez approfondie des procédés quelquefois très ingénieux qu’emploient les Annamites dans les différentes industries.

Une des principales branches du commerce de Hanoï est celle des broderies sur soie. Les brodeurs occupent un grand quartier situé près de la ville annamite, sur le chemin qui conduit de la Concession à la citadelle. Ils ont tous boutique sur rue et étalent devant leur atelier les produits de leur industrie : lapis, moustiquaires, babouches, robes militaires et plastrons de cérémonie, en un mot tout ce qui peut tenter le passant.

Les broderies se font sur draps ou sur étoiles de soie chinoise de différentes couleurs; elles sont confectionnées avec des soies de teintes extrêmement vives auxquelles on mêle souvent des fils d’or. Les soies à broder sont fabriquées en Chine ou au Tonkin ; ces dernières, de qualité inférieure, sont employées dans les broderies à bon marché.

Chaque atelier occupe un certain nombre d’ouvriers. Le patron reçoit la commande, taille l’étoffe, dispose le dessin et combine les couleurs des soies qui doivent servir à l’exécution.

La pièce d’étoffe est tendue sur un cadre de bambou reposant sur deux montants, comme dans nos métiers à tapisserie. Les contours du dessin sont tracés à l’encre sur une feuille de papier chinois, mince et souple. Cette feuille est appliquée sur l’étoffe à broder, du côté de la broderie; on la maintient tendue à l’aide de quelques points de faux fils. Puis le chef

d’atelier distribue la besogne suivant l’aptitude et l’habileté des ouvriers, donnant à chacun son petit coin à faire, indiquant la couleur et le mode d’exécution pour chaque partie du dessin.

Les ouvriers s’accroupissent sur les talons autour du métier et commencent leur besogne. Ils recouvrent en brodant la feuille de papier chinois qui protège le fond de l’étoffe contre le contact de leurs mains, en général peu propres. La broderie une fois achevée, ils arrachent le papier très soigneusement dans toutes les parties non recouvertes.

Quand la pièce à broder est un peu longue, il n’est pas rare de voir six ou sept personnes travaillant ensemble sur le même métier. Il y a des femmes, de petits enfants, quelquefois même de vieux brodeurs dont les yeux, affaiblis par l’âge, sont munis de grosses lunettes rondes à verres épais, semblables à celles que portent nos opérés de la cataracte.

Les broderies annamites se font suivant différents procédés : les unes sont au passé; d’autres donnent l’aspect du point de chaînette; d’autres encore se font avec des applications d’étoffes de différentes couleurs qui permettent d’obtenir des effets de relief.

De temps à autre le maître vient jeter un coup d’œil sur l’ouvrage et gourmander les ouvriers. Entre temps, on cause, ou quelquefois on chante, sur un mode monotone et nasillard, quelque vieille complainte dont le refrain est répété en chœur.

Les dessins des broderies sont peu variés : ils représentent des fleurs, des fruits, des oiseaux, souvent les quatre animaux sacrés adorés par les Annamites, et qu’on trouve reproduits sur les murs de toutes les pagodes. Ce sont : le phong, sorte de grand aigle aux ailes éployées, tenant dans son bec un ruban auquel sont attachés les livres religieux, la chimère, la tortue, transportant sur son dos les saintes écritures, le dragon, dont la forme rappelle celle du bœuf. Les Annamites montrent une véritable habileté à combiner entre elles les couleurs extrêmement vives de leurs soies, de façon à constituer un ensemble harmonieux sans effets criards.

La majeure partie des broderies qui se fabriquent au Tonkin sont exportées en Chine, où elles font l’objet d’un commerce important. Je me suis demandé souvent, en voyant travailler les Annamites, si leurs ouvrages ne pourraient pas figurer avec avantage dans nos magasins européens. 11 y aurait, je crois, peu de chose à faire pour obtenir ce résultat. Il suffirait de remplacer les étoffes aux couleurs criardes (rouge ardent, vert épinard) avec lesquelles ils font leurs tapis, par des tissus aux teintes plus effacées, qu’on pourrait au besoin faire venir d’Europe.

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