MA PETITE HUTTE SUR LA RIVE DU SONG-CA
le courant; les officiers décident que les embarcations achèveront seules les 5 ou 4 kilomètres qui les séparent encore de leur destination; chacune d’elles aura à bord une petite escorte de soldats qui suffira pour la garder pendant ce court trajet; le reste de la troupe campera à l’endroit où nous sommes, en attendant le retour des barques.
Nous établissons notre bivouac sur la rive même du Song-ca, à quelque distance de l’ancien camp chinois, dans une petite clairière entourée de grands bouleaux. Les tirailleurs, qui ont laissé leurs lentes à Phu-doan, se construisent, avec l’aide des coolies, des abris de roseaux et de branches d’arbres. Mes boys ont vite fait de m’installer une petite hutte basse dans laquelle je puis à peine tenir couché et où je ne
m’introduis qu’en rampant : mes bagages sont éparpillés tout autour.
Mon installation une fois prête, je m’assieds sur une caisse, et je donne en plein air des consultations aux malades qui m’arrivent en assez grand nombre. Nos tirailleurs, qui viennent d’Algérie, ont déjà eu presque tous des accès de fièvre; les baltes sous bois, au milieu des grandes herbes, leur ont ramené ces accès.
Nos sampans reviennent le matin du troisième jour, complètement débarrassés de leur chargement, mais ramenant une trentaine de malades que le médecin de Tuyen-quan envoie se refaire dans les hôpitaux du Delta. Toute la colonne s’embarque aussitôt, et nous voilà descendant rapidement le courant de la rivière qui nous entraîne vers Phu-doan. Les soldats, heureux de voyager sans fatigue, s’interpellent en riant d’un bateau à l’autre, pendant que les coolies, qui ont bissé leurs voiles de nattes pour profiter de la brise, poussent l’aviron en comptant d’une voix nasillarde pour marquer la cadence : Mot, liai, ba boun, nain, sau (un, deux, trois, quatre, cinq, six). Elle est bien curieuse, la façon de ramer de ces indigènes: ils ont de grands avirons qu’ils manœuvrent depuis le toit de leurs jonques en les attachant à de petits [lieux fixés dans le bordage; à chaque coup de rame ils se redressent, cambrent les reins, et, projetant leur pied droit en avant de leur jambe gauche, ils décrivent, avec un ensemble parfait, une sorte d’entrechat qui ferait l’admiration d’un maître de danse.