CHAPITRE XIX
EN ROUTE POUR LANG-SON. — LE LOCH-NAM. — LE CAMP DE CHU ; UNE ARMÉE DE COOLIES. — LES DÉFILÉS DU DÉO-VAN; A L’ASSAUT DES FORTS CHINOIS. — DONG-SONG. — LES TÈTF.S COUPÉES; UN- TRISTE CADEAU. — DÉROUTE DE l’aRMÉE ENNEMIE. — LE SERVICE DES AMÜULANCES CHEZ LES CHINOIS. — BATAILLE DE BAC-V1AÏ ; UNE AMBULANCE DANS UN CHAMP DE RIZ. — LANG-SON J LA PLAINE; LA CITADELLE; LE MARCHÉ DE KY-LUA. — UNE FABRIQUE DE CHANDELLES. — LE JEU DU « DAN-1IO ».
- LES TOS. - DÉPART POUR LA FRONTIÈRE. — COMBAT DANS LA MONTAGNE. — DONG-DANG. - LA
PORTE DE chine; L’HERBE QUI BIFURQUE. — LA ROUTE TAT KlIÉ . — RETOUR PAR LE COL DE DÉO- QUAN; LES CYCAS ET LES CHMÆROPS. — - RETRAITE DE LANG-SON; LES RÉCITS DES BLESSÉS. — SIGNATURE DES PRÉLIMINAIRES DE LA PAIX : LA COMMISSION CHINOISE. — ARRIVÉE DU GÉNÉRAL DE COURCY ORGANISATION DU PAYS.
Me voici de retour dans le Delta depuis quinze jours. Rappelé par dépêche à Hanoï, j’ai trouvé celte ville en pleine effervescence : avec la saison d’hiver vont recommencer les colonnes, les marches en avant, la vie au grand air dans la broussaille, cette existence faite d’imprévu, de sensations vives et toujours neuves, si rapides qu’il faut les noter au vol de peur qu’elles ne s’oublient, si variées qu’elles tiennent l’attention constam-
ment en éveil et qu’en écartant l’ennui elles font perdre jusqu’à la notion du temps.
L’ohjeclif est Lang-son, la ville inconnue que le colonel Dugenne n’a pu atteindre l’an dernier, sur laquelle on n’a que des renseignements vagues et incertains. C’est justement cet inconnu qui nous passionne tous, depuis le général jusqu’au dernier soldat ; et puis voici que viennent d’arriver en haie d’Along deux nouveaux bataillons de tirailleurs algériens et de légionnaires avec deux batteries d’artillerie; d’autres renforts plus importants encore sont en route; l’effectif du corps expéditionnaire va tripler. La France, pour en finir, a décidé de porter la guerre non seulement au Tonkin, mais sur les cotes de Chine, et c’est la première fois que des troupes aussi nombreuses vont opérer en pays annamite.
Le ravitaillement de toute cette armée qu’on s’apprête à lancer dans une région accidentée et sans route, préoccupe à bon droit le commandant du corps expéditionnaire. Le général Brière de l’isle a fait appel à toutes les lumières et à toutes les bonnes volontés : dans le parc de l’artillerie et dans les ateliers de l’administration, de nombreuses équipes d’ouvriers travaillent nuit et jour à transformer les barriques de vin et d’eau-de-vie, les lourdes caisses de vivres et de munitions en colis plus légers et susceptibles d’être portés à dos d’homme.
Le 15 février 1885, tous les préparatifs sont terminés : vivres, colis, matériel ont été transportés par jonques ou par convois de terre et réunis à Chu sur le Loch-nam, base d’opérations de la colonne de Lang-son. Une partie des troupes est rassemblée dans ce dernier poste ; le reste va se mettre en route. Déjà le général de Négrier, récemment arrivé à Chu, a eu un brillant engagement avec les troupes chinoises; il leur a pris à Nouibop des étendards, des canons Krupp, des armes à tir rapide. Tous ces trophées viennent d’arriver à Hanoi; ils sont exposés en avant de la Concession, le long de la route qui mène au fleuve; ils attirent un concours nombreux d’officiers et de soldats, qui se pressent autour d’eux, examinant, discutant avec animation. Ce spectacle surexcite au plus haut point l’ardeur de nos troupiers : jamais je n’ai vu pareil enthousiasme.
Notre ambulance quitte Hanoi le 25 janvier pour aller rejoindre par Bacninh et Dap-cau la brigade du colonel Giovanninelli, dont elle fait partie. A Dap-cau nous trouvons une canonnière qui nous conduit à Trai-dam sur le Loch-nam, d’où nous gagnerons Chu, point de rassemblement de la brigade. Le Loch-nam est un affluent du Thaï-binh, au cours capricieux, dont les eaux calmes coulent entre deux rives couvertes de hautes futaies.
Tiôfi
A chaque instant nous rencontrons tics jonques marchant à la perche ou (rainées par tic petits remorqueurs à vapeur, porlanl fièrement à l’arrière les couleurs Françaises et eontluils avec habileté par des patrons chinois, l’ouïes ces barques sont chargées jusqu’au bord île sacs et de caisses qui se dirigent vers le même point que nous; elles deviennent de plus eu plus nombreuses au fur et à mesure que nous approchons du poil, et quand, en tournant un coude de la rivière, nous nous trouvons brusquement en lace de Trai-dam, nous avons peine à nous Frayer un passage à travers la Foule des embarcations qui encombrent le cours de l’eau.
Nous jetons l’ancre vers les cinq heures du soir, cl, de l’endroit où nous sommes, le pelit port olFre un coup d’œil inoubliable : le soleil couchant descend lentement derrière les montagnes boisées qui se dressent devant nous tout au Fond du paysage; son disque nous apparaît derrière la buée qui commence à monter de la surface du lleuve el qui Forme autour de lui comme une légère poussière d’or. Plus près de nous les rayons obliques criblent l’eau de paillettes, dessinent le long des jonques immobiles de grandes ombres qui s’allongent de minute en minute, donnent au vert tendre des toulFes de bambous dont les extrémités se détachent sur le ciel, des reilets dorés qui contrastent avec la couleur noire des grands banians tout chargés de lianes.
Nous débarquons aussitôt; une escouade de coolies qui nous attend sur la berge charge nos bagages el nos caisses et, guidés par le sergent d’infanterie de marine qui commande ces coolies, nous nous mettons en roule pour le camp de Chu, distant de 5 kilomètres environ du point où nous avons pris terre. Le Loch-nam passe au pied de ce camp, el les petites barques peuvent remonter, à 2 kilomètres plus haut, au port de Lam qui y confine; mais les canonnières ne vont pas jusque-là et les grosses jonques doivent, pour Faire ce trajet, être allégées à Trai-dam de la moitié de leur chargement, à cause du peu de profondeur des eaux. Ces différents transbordements augmentent beaucoup les difficultés du service des vivres; aussi a-t-on mis près de deux mois pour rassembler à Chu les approvisionnements nécessaires à la campagne qui \a s’ouvrir,
Entre Trai-dam et le camp, la route, quittant presque immédiatement les rives boisées du Loch-nam, serpente dans une plaine aride, semée de petits monticules qui n’ont pour toute végétation qu’une herbe rude cl courte. Le Fort de Chu, qu’on aperçoit de la plaine, a été construit sur un de ces sommets. De loin il ressemble à une Forteresse chinoise ; une muraille en terre, consolidée en dehors avec des bambous, Forme une en-