LE CAMP DE CHU
ceinte circulaire qui abrite dans son intérieur une vingtaine de petites paillotes et les tentes des généraux. Au centre une plate-forme, exhaussée de plusieurs mètres, supporte un canon hotchkiss dont la silhouette menaçante se découpant sur le ciel s’aperçoit de tous les environs. La plateforme sert en même temps d’observatoire; les lunettes de marine dont elle est munie, braquées sur les hautes montagnes qui tracent à l’horizon comme une grande ligne sombre, permettent d’y voir flotter les innombrables pavillons de l’armée chinoise qui garde les déblés du Déo-van.
Tout autour du fort et en dehors de son enceinte, les troupes réunies pour prendre part à la campagne de Lang-son ont établi leurs cantonnemenls. Il y a là 8 000 hommes répartis en deux brigades, sous les ordres du général de Négrier et du colonel Giovanninelli. Les uns sont logés dans de petites huttes en bambous construites à la hâte par les coolies, les autres sous de grandes lentes blanches en forme de bonnets de police, prises aux Chinois pendant les combats de Chu et de Noui-bop. Tous ces abris sont disposés à liane de coteau le long d’une grande route qui va du camp au Loch-nam. Les vivres sont installés au bord de la rivière, dans de longues constructions en bambous où sont empilées des caisses de biscuits et de conserves, des montagnes de sucre et de café, des tonneaux de vin et surtout de talia. Pour alléger les coolies, le général a décidé que, pendant la colonne de Lang-son, les troupes recevraient de l’eau-de-vie au lieu de vin: on diminuera ainsi le poids et le volume de la ration journalière d’alcool nécessaire au soldat en marche.
il est difficile de se faire une idée de l’animation, du mouvement, qui régnent dans ce camp où loge toute une armée; dès la pointe du jour, les clairons sonnent le réveil, les portes des cagnas s’ouvrent, les toiles de tente se soulèvent; devant chacune d’elles, des troupiers bras et poitrines nus font leurs ablutions matinales; les boys s’empressent, apportant des brassées de bois, courant chercher de l’eau à la rivière; les feux s’allument de toutes parts. Un peu à l’écart, près d’une petite pagode ombragée par de grands arbres, des centaines de chevaux annamites, rassemblés dans un enclos de bambous, hennissent et s’ébrouent; plus loin paissent les bœufs qui doivent suivre la colonne pour approvisionner les troupes en viande1 fraîche; sur la rivière un bac fait constamment le va-et-vient entre les deux bords; des officiers d’administration affairés, un carnet à la main, prennent livraison des jonques qui arrivent à chaque instant et qu’on décharge an fur et à mesure, beaucoup de ces jonques sont, en prévision d’une attaque pendant le trajet, armées d’un petit canon de
cuivre. En avant du camp, le long du front de bandière, les femmes des tirailleurs tonkinois ont établi un marché; elles se tiennent accroupies devant leurs paniers, à 1 ombre des bambous, et elles entament des discussions sans fin avec les troupiers <|iii leur marchandent du tabac et des légumes.
Le campement le plus pittoresque est. celui de l'artillerie : les grands mulets d’Algérie qui doivent porter sur leur dos les affûts et les canons démoulés sont entravés au piquet devant les tentes chinoises qui abritent les servants et les officiers. Au ecnlre du bivouac, les voitures, les harnais et les caisses d’obus sont rangés en tas cl bien en ordre. Les coolies, leurs couvertures rouges en sautoir, vont el viennent, distribuant le fourrage, tandis que les officiers, assis sur un sac ou un affût, parcourent avidement les journaux qu’ils viennent de recevoir. Le courrier attendu depuis quinze jours est enfin arrivé: on se passe les nouvelles, qui ont trois mois de date; les mieux partagés lisent à l’écart les longues lettres de famille qui donnent comme une vision de France, très lointaine et très douce.
Le lendemain de notre arrivée au camp est un dimanche et un jour de fête. L’abbé G..., l’aumônier de l'ambulance, qui doit nous suivre partout, a voulu dire sa messe en grande pompe sous le petit hangar en Ion i lies de palmier qui lui sert d habitation. L’aulel est une table en bois blanc recouverte d’une serviette; le servant, un boy indigène agenouillé sur une mauvaise natte, nasille les répons dans un latin impossible; un tirailleur tonkinois en sentinelle a pour mission d’écarter les chiens errants ou les chevaux échappés qui pourraient venir troubler la cérémonie. L’auditoire se compose d’officiers, de soldats et de quelques coolies catholiques. Tous se tiennent debout, en plein air, devant la pauvre maison.
Vers midi, les coolies arrivent de Trai-dam; ils sont près de G 000 el presque aussi nombreux que les soldats des brigades; chacun d’eux porte un bambou sur l’épaule el une longue corde autour des reins. Du haut du monticule sur lequel le camp est assis, nous voyons leurs longues files serpenter à perte de vue dans la plaine comme un grand ruban noir. 4000 d’entre eux porteront le matériel à la suite de la colonne; les 2000 autres seront occupés à faire la roule au fur et à mesure que nous avancerons. Ils viennent de tous les points du Delta, et il a fallu beaucoup de patience et d’énergie pour les réunir en aussi grand nombre. Leur recrutement s’est fait par l’intermédiaire des autorités indigènes et de la curieuse façon que voici :