‹ Une campagne au TonkinChapitre 212 sur 299 · BATAILLE DE BAC-VIAL · texte numérisé non relu

BATAILLE DE BAC-VIAL

qui surveillent la route de Déo-quao, ont vu, pendant toute la journée du 10, de longues colonnes chinoises remonter vers le Nord.

12 février 1885. — Il est quatre heures du matin : le jour point à peine; les soldats, réveillés nn à un par leurs sous-officiers, se dressent, s’étirent, et, après avoir chargé leurs sacs, mis leurs fusils en bandoulière, ils viennent se ranger silencieusement dans les compagnies pour l’appel. Point de joyeuse sonnerie de clairon pour annoncer le réveil : l’ennemi est trop près de nous. Déjà l’artillerie est massée tout entière dans un coin de la plaine; les mulets, chargés de leurs lourdes pièces, sont prêts à partir.

En avant ! La colonne se déroule peu à peu dans le brouillard; chaque fraction de troupe prend sa place et s’ébranle à son tour. Les généraux, groupés au pied d’un mamelon pour nous voir défiler, arrêtent impitoyablement au passage et renvoient au convoi les coolies porteurs de bagages qui suivent ordinairement chaque compagnie; l’action pourra être chaude ; il ne faut pas que les troupes soient gênées dans leurs mouvements. Les grandes tentes de l’ambulance, elles-mêmes, ne trouvent pas grâce devant eux : il faut d’abord arriver, on s’abritera ensuite comme on pourra.

Nous laissons à Pho-vi nos blessés, nos bagages, avec un personnel suffisant. Je marche à l’avant-garde avec une section d’ambulance portant des brancards vides tout montés.

Après avoir traversé la vallée, le chemin décrit des lacets nombreux entre une série de petits mamelons couverts de grandes herbes sèches : c’est sur ces hauteurs que les Chinois étaient massés la veille. Un brouillard intense masque tout aux environs; aussi avançons-nous avec la plus grande prudence. L’avant-garde fait halte à chaque instant pour attendre que ses éclaireurs soient revenus lui annoncer que le sentier est libre.

Vers neuf heures, la brume s’est un peu dissipée; les troupes commencent à s’engager dans un vallon occupé par d’anciennes rizières et entouré de toutes parts par des collines assez élevées; mais voilà que tout à coup les Chinois couronnent les crêtes à gauche de la route et engagent contre les tirailleurs algériens un feu des plus nourris. Ceux-ci ripostent de leur mieux et, poussant des hourras formidables, quittent le chemin frayé pour grimper à l’assaut des mamelons.

Les tirailleurs ont de nombreux blessés qu’il faut aller relever et secourir; nous nous engageons, mes infirmiers et moi, dans un petit chemin creux qui conduit dans la vallée en côtoyant les mamelons battus par les feux de l’ennemi; mais nos coolies sont bien trop poltrons pour nous suivre à travers les balles, et nous arrivons à peu près seuls dans un champ de riz

où sont déjà installés une dizaine d’hommes hors de combat. A chaque instant on en apporte d’autres, si bien qu’à midi nous avons près de quatre-vingts blessés autour de nous, couchés côte à côte dans ce champ boueux, sur des couvertures de campagne, la tète appuyée contre un sac de troupe ou sur le talus de la rizière.

Pendant que nous procédons aux premiers pansements, la fusillade continue au-dessus et autour de nous. Les tirailleurs tiennent toujours tète aux troupes chinoises, et le colonel Giovanninelli fait canonner plusieurs grands ouvrages fortifiés qui occupent une deuxième ligne de collines en arrière de notre front d’attaque. A une heure, ces ouvrages sont suffisamment battus par l’artillerie pour que le colonel donne l’ordre aux troupes d’infanterie de marine qui forment le reste de sa brigade, et qu’il a laissées en repos jusque-là, de les attaquer en franchissant le plus rapidement possible l’espace qui les en sépare et en ne s’arrêtant que lorsqu’elles auront atteint le col qui y mène.

Les marins descendent en courant les pentes et passent comme une avalanche tout près de nous. Ils nous attirent de la part des Chinois une grêle de balles qui vient s’abattre sur notre ambulance, nous tuant trois blessés et brisant entre les mains d’un quatrième le bidon qu’il portait à sa bouche. Ils culbutent tout sur leur passage, semant de distance en distance leurs hommes, fauchés par les halles ennemies: leurs colonnes, toujours en bon ordre, se reforment au fur et à mesure pour combler les vides. Les Chinois, pris de panique, n'attendent même pas leur choc; ils évacuent leurs ouvrages en hâte et fuient rapidement à travers la montagne. Les deux forts voisins du col qui mène à Lang-son sont à nous.

Cependant les compagnies chinoises que les tirailleurs ont devant eux depuis le matin tiennent toujours. Encouragées par l’inertie apparente de nos soldats, elles s’enhardissent ; elles tentent un mouvement tournant à l’abri des mamelons et des ravins, et elles réussissent à arriver sans être vues jusqu’à environ trente mètres de nos lignes. C’est le moment d’agir pour les Arabes, qui piétinent sur place, rongeant leur frein depuis trois heures, retenus à grand’peine par leurs officiers, qui les empêchaient à la fin de répondre au feu des Chinois pour ménager leurs munitions. Baïonnette au canon, hurlant comme des possédés, ils se précipitent avec une furie inouïe contre les Chinois. (Jeux-ci les attendent d’abord de pied lerme; mais bientôt refoulés, culbutés partout par ces grands diables noirs grisés par la poudre et par la bataille, ils se débandent et disparaissent en désordre derrière les mamelons, malgré l’appel désespéré de

leurs grandes trompes qui font retentir la montagne de sons lugubres et précipités.

Nos pertes sont sérieuses : nous avons 250 tués et blessés, dont beaucoup d’officiers. Parmi les morts se trouvent le chef de bataillon Levrat qui commandait I artillerie de la 1" brigade et qui a été frappé d’une balle à la tète à côté du colonel Giovanninelli, et le sous-lieutenant Bossant, de

I infanterie de marine, officier d’ordonnance du général en chef, tué raide par une balle égarée à plus de 1 500 mètres en arrière de notre ligne de bataille. Mais les résultats acquis par celte journée sont inappréciables: la dernière résistance sérieuse de l’ennemi est brisée; une seule de nos brigades a vaincu et refoulé toute l’armée chinoise, six fois plus nombreuse quelle, et retranchée dans des positions qu’on pouvait croire inexpugnables.

Depuis le commencement de l’action, je suis resté dans mon champ de riz, occupé à soigner les blessés qui m’arrivaient de tous les points du champ de bataille. J en ai maintenant plus de cent autour de moi, couchés côte a côte sur le sol en longues lignes parallèles, entre lesquelles j’ai fait ménager d étroits passages pour pouvoir courir plus facilement de l'un à l’autre.

Mes camarades sont venus me rejoindre avec une équipe d’infirmiers. Ceux-ci ont fait du feu; ils préparent du bouillon et du thé; mais le jour baisse rapidement; la nuit va venir; de larges gouttes de pluie commencent a tomber, et le vent charrie de gros nuages noirs qui présagent une tempête. Nos lentes sont restées à Pho-vi ; on ne pourra les avoir avant demain. Que faire pour abriter nos pauvres mutilés déjà secoués par un commencement de fièvre? Heureusement une compagnie de tirailleurs tonkinois passe près de nous. Les linhs sont habiles et adroits: ils savent construire rapidement des abris improvisés; en un clin d’œil, ils ont ramassé dans les environs des bambous et des branches d’arbres ; une série de petites huttes en feuillage s’élève rapidement au-dessus de nos blessés.

II était temps : la pluie tombe maintenant à torrents, accompagnée de fulgurants éclairs qui zèbrent la nuit noire, et de formidables coups de tonnerre qui se répercutent dans la montagne. Serrés les uns contre les autres autour d une touffe de bambous qui nous protège tant bien que mal, nous tendons le dos à l’averse, en nous emballant le mieux possible dans nos caoutchoucs.

Le lendemain, de bonne heure, nos blessés sont enlevés par de nombreuses équipes de coolies envoyés par le directeur des ambulances; ils retournent

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