LA ROUTE LANG-SO.X
dité avec laquelle les blessés sont enlevés. Les médecins chinois emploient presque exclusivement pour panser les plaies le coton brut qu’on récolte dans le pays et dont je trouve un gros sac abandonné par eux dans les fossés de la route. Ce coton, tel qu’il est extrait de la graine, a des fibres très courtes, réunies très étroitement en flocons séparés qui forment autant de petits tampons excellents pour l’usage auquel on les destinait.
Après avoir traversé une deuxième fois la rivière, qui ne nous a pas quittés depuis Dong-son, nous pénétrons dans une vallée couverte de belles forêts dont les essences variées me sont presque toutes inconnues. L’herbe y pousse tellement haute qu’elle dépasse presque nos Tètes : des centaines de petites perruches caquettent dans les halliers, tandis que de jolies bergeronnettes sautillent au bord de l’eau. La rivière devient de plus en plus étroite, encaissée et rapide : de distance en distance elle disparait sous un berceau complet d’arbres, de lianes et de fleurs. Autrefois les indigènes avaient déboisé en partie la vallée et le flanc de quelques montagnes, sans doute pour y planter du riz. On voit encore d’anciennes rizières, bien reconnaissables à leurs petits talus et aux travaux de canalisation faits pour y amener l’eau de la rivière; sur certains contreforts, les arbres ont été coupés h ras du sol et le terrain a été débroussaillé et défriché sur une assez grande étendue; mais ces essais de culture sont abandonnés depuis longtemps et l’on n’aperçoit nulle part les petites cases des indigènes.
La vallée se termine en un cul-de-sac étroit ; la route grimpe à flanc de coteau sur une pente de 45 degrés pour contourner une chaîne de montagnes. Aussitôt que nous avons dépassé cette chaîne, le paysage change brusquement d’aspect, comme par un coup de baguette magique : tout à l’heure c’était une contrée riante, des bois ombreux remplis de fleurs et de chants d’oiseaux; de ce côté c’est un chaos de hautes montagnes arides comme celles du Déo-van, mais encore plus tristes, plus désolées et plus lugubres. Les Annamites ont trouvé l’expression qui convient pour peindre d’un seul coup ce désert : ils l’appellent le pays de la faim et de la mort.
Nous arrivons, par une route accidentée et difficile qu’il a fallu refaire en partie, à un endroit appelé Pho-bou, où existait autrefois un village de montagnards, mais où l’on ne trouve plus que des ruines. L’ambulance campe sur une colline couronnée par un fortin chinois. Les Célestes ont mis le feu à ce fort avant notre arrivée ; ses ruines fument encore. Les troupes sont disséminées tout autour sur les hauteurs voisines ; l’artillerie
elle-même, qui passe partout avec ses mulets, a gravi les pentes de la montagne el bivouaque sur un mamelon.
Le lendemain 11 février, la colonne s’ébranle de bonne heure malgré le brouillard. Tout le monde sait que l’ennemi est proche et que la route sera difficile ; c’est au jourd’hui que nous devons franchir les sommets les plus élevés du massif montagneux qui nous sépare de Lang-son, et les Chinois pourraient bien profiter des inégalités du terrain pour nous attaquer à l’improviste. Le chemin, fait tout entier de main d’homme, suit d’abord une vallée resserrée entre deux hautes montagnes. 11 la quitte bientôt pour s’accrocher aux flancs des mamelons, contourner des contreforts à pic; en certains endroits il se resserre tellement que les soldats ne peuvent passer que un à un. Le sentier heureusement a été récemment refait par les Chinois, qui, dans les endroits où la montée est le plus rapide, ont taillé dans le flanc des mamelons des centaines de marches d’escalier. Mais les Célestes se sont empressés en fuyant de détruire les ponts qu’ils ont jetés sur les torrents grossis parles pluies. 11 nous faut, pour traverser ces cours d’eau, descendre dans les ravins qui séparent les mamelons et remonter ensuite par des lacets raides et glissants et presque toujours défoncés. Parfois le chemin traverse des digues faites à la hâte dans lesquelles hommes et mulets enfoncent jusqu’à mi-jambes. A cause de tous ces obstacles, notre colonne s’est allongée outre mesure; l’ambulance et le convoi occupent à eux seuls 2 kilomètres. La batterie attelée avec les petits chevaux, qui nous avait suivis jusqu’ici au prix d’efforts inouïs, a dû être laissée en arrière avec une compagnie d’escorte ; seuls les mulets portant les canons vont toujours.
Malgré toutes ces difficultés, la colonne avance d’un mouvement lent mais continu, s’élevant petit à petit dans la montagne masquée par le brouillard. Vers dix heures son avant-garde arrive au point culminant du massif. Bientôt la brigade du général de Négrier, qui marche en tète, est réunie tout entière au col de Déo-vy qui traverse la chaîne de partage des eaux de la Chine et du Tonkin.
Nous faisons halte pour permettre aux differentes fractions de la colonne de se rejoindre; puis les troupes commencent à descendre bien en ordre le sentier à pente raide qui conduit dans la vallée de Pho-vi. Nous les laissons filer en avant pour attendre le convoi et les coolies retardés par les difficultés du chemin montagneux. La brigade du général de Négrier a pris la tète; les troupes du colonel Giovanninelli demeurent près de nous en réserve.
Vers dix heures, tics coups de feu éclatent dans le lointain, d’abord espacés à d’assez longs intervalles, puis se succédant sans interruption sous forme de salves; l’artillerie se met de la partie; la 2e brigade a rencontré l’ennemi; elle donne tout entière. Nous déjeunons au bruit du canon et des coups de fusil.
Nous reprenons notre route à trois heures : le chemin côtoie d’abord le flanc de la montagne, traverse quelques ravins et arrive dans la plaine où il serpente au milieu de rizières en friche. Nous ramassons, chemin faisant, une douzaine de nos blessés qui, après avoir été pansés par les médecins des régiments, nous attendent à l’ombre, dans les champs de riz: ils nous donnent des renseignements sur le combat. A peine descendues dans la plaine, les troupes du général de Négrier ont rencontré l’ennemi posté sur une série de collines qui encadrent le village de Pho-vi. Brillamment attaqués par nos soldats, les Chinois ont d’abord bravement soutenu le choc; puis ils ont reculé lentement de position en position, s’arrêtant sur chaque monticule qu’ils défendaient pied à pied. La distance entre les deux armées ennemies était si faible que nos troupiers pouvaient voir les chefs chinois encourageant leurs soldats et se multipliant pour renforcer les lignes engagées; quelques-uns agitaient avec fureur leurs pavillons. Forcés de se replier, ils se sont retirés sur une seconde ligne de hauteurs plus élevées encore et plus escarpées, où nos troupes, harassées par une journée de lutte, n’ont pu les poursuivre. Là, au lieu de fuir, ils affectaient de se montrer à nous pour bien nous indiquer qu’ils attendaient de pied ferme notre attaque du lendemain.
Quand nous arrivons au campement de Pho-vi, où la 2e brigade est réunie tout entière, il fait nuit noire et nous sommes obligés de nous éclairer avec des torches. Nos blessés n’ont pas trop souffert du transport, mais nous avons semé dans les ravins la moitié de nos porteurs de bagages.
A peine installés, nous recevons quelques blessés chinois ramenés par les brigades. Ils disent qu’après la prise de Dong-song, les troupes ennemies, démoralisées, s’étaient complètement débandées et avaient pris la fuite, mais que leurs chefs, furieux, avaient obligé les fuyards à s’arrêter, menaçant de mort ceux qui ne retourneraient pas au combat. S’ils ont repris l’offensive, c’est que de nouveaux renforts leur sont arrivés de Bac-lé. Ils doivent en recevoir d’autres de Lang-son et des postes de l’Est, si bien que, demain peut-être, nous aurons contre nous l’armée chinoise tout entière. Ces renseignements concordent avec ceux que nous avons reçus par la télégraphie optique de notre poste de Dong-song : les vedettes de ce poste,