LA PIRATERIE
Chinois ou de sauvages muongs recrutés dans la montagne, elles ne peuvent se dissimuler au milieu des Annamites, où leurs affiliés seraient vite reconnus; elles sont donc obligées de se maintenir constamment groupées pour être prêtes à riposter en cas d’attaque imprévue; c’est pourquoi elles s’établissent presque toujours dans une contrée accidentée ou facile à défendre. Elles construisent, à proximité des villages où elles cantonnent, des ouvrages fortifiés, solides et bien compris derrière lesquels elles peuvent s’abriter au besoin si elles sont surprises: elles rayonnent de là sur tout le pays environnant aux dépens duquel elles vivent grassement, prélevant l’impôt comme un gouvernement régulier. Rarement elles attendent les colonnes envoyées pour les attaquer : toujours prévenues à temps par leurs espions, qui sont nombreux et bien renseignés, elles fuient avant l’arrivée des troupes et se retirent dans des endroits inaccessibles où il est presque impossible de les poursuivre, pour revenir au besoin, une fois les Français disparus. Leur lactique consiste à attaquer à l’improviste les petits postes où il y a peu de monde, ou bien à se cacher dans des endroits faciles à défendre sur les routes que nos reconnaissances doivent suivre, pour les harceler à coups de fusil et leur tuer quelques hommes. Si par hasard elles sont surprises et mises en déroute, elles fuient dans la montagne où elles se reforment à un endroit fixé à l’avance et connu de tous les affiliés.
Les bandes de la deuxième catégorie ont un effectif plus restreint et moins aguerri, mais elles sont beaucoup plus nombreuses; il n’est guère de canton qui n’ait la sienne. Contrairement aux précédentes, elles sont tout entières composées d’indigènes : gens compromis qui ne peuvent rentrer dans leurs villages, mauvais sujets habitués à la piraterie qui ne veulent plus cultiver la terre. Dispersées par groupes de cinq ou six hommes dans des villages amis ou dans des communes où elles s’imposent par la terreur, elles ne se réunissent que lorsqu’il y a un bon coup à faire et qu’elles sont convoquées par leurs chefs. Ceux-ci portent ordinairement un petit chapeau en paille tressée surmonté d’un grand plumet rouge et un long porte-voix qui leur sert pour transmettre leurs commandements. Leurs soldats sont moins bien armés que les bandits chinois; quelquesuns ont des fusils à pierre ou même des armes plus perfectionnées; mais la plupart d’entre eux ne possèdent que des sabres ou bien des lances en fer forgé emmanchées dans des bambous longs de 5 mètres et durcis au feu. Ces pirates ont une espèce de trompette faite d’un coquillage percé dont ils tirent des sons rauques et prolongés.
Les chefs sont connus des Annamites, qui la plupart du temps donnent leur nom à la bande. D'autres fois, les voleurs se désignent eux-mêmes sous des noms ronflants ayant pour but d’en imposer au vulgaire: ils s’appellent, par exemple, /es braves de Xa-duong ou encore les héros de la contrée. Généralement les bandes annamites sont trop peu nombreuses et trop mal armées pour se hasarder à attaquer nos postes; c’est ordinairement contre les villages indigènes riches et bien approvisionnés qu’elles dirigent leurs coups. Ces villages sont, comme je l’ai déjà dit, sérieusement protégés par des haies de bambous et de cactus et par des portes solides. Voici la tactique qu’emploient les pirates annamites pour s’en rendre maîtres.
Lorsque le chef juge que le moment favorable pour l’expédition est arrivé, il donne à sa bande, dispersée dans les hameaux environnants, le signal de ralliement connu de tous : c’est ou bien un grand feu qu’on allume, à l’entrée de la nuit, sur une colline désignée à l’avance, ou bien une fusée ou un coup de fusil qu’on tire. Ace signal, tous les bandits se réunissent au lieu fixé, où ils trouvent, la plupart du temps, un copieux repas tout préparé; on attend le moment d’agir en mangeant de bons morceaux et en buvant le vin de riz pour se donner du courage; il faut que les ressources de la bande soient bien maigres pour qu’on se mette en route le ventre vide. Très souvent, avant de s’asseoir à table, le chef fait la part des génies et leur offre un sacrifice pour se les rendre plus favorables.
Les expéditions se font presque toujours la nuit; les villages sont ainsi plus faciles à surprendre. Les bandits se mettent en route par petits groupes, en suivant des chemins différents, pour ne pas éveiller l’attention. Arrivés auprès du village qu’ils veulent piller, ils le cernent sans trop s’en approcher, pour ne pas donner l’éveil aux chiens qui rôdent le long des clôtures; puis les plus adroits d’entre eux cherchent des emplacements favorables pour pratiquer des brèches dans la haie d’enceinte. Ils procèdent le plus doucement possible, de façon à ne pas attirer trop rapidement l’attention des postes de guetteurs qui gardent le village. Avec des serpes et des couteaux, ils ont vite fait de tailler dans les bambous une ou plusieurs ouvertures suffisantes pour laisser passer deux ou trois hommes de front. Les assaillants se précipitent alors tous ensemble par ces ouvertures, poussant des , hurlements formidables, battant du tam-tam, sonnant de la conque, si bien que les malheureux habitants, réveillés en sursaut et tout ahuris, se figurent qu’il leur tombe sur le dos une véritable armée. Avant qu’ils aient eu le temps de se reconnaître, les pirates ont envahi les maisons des plus riches ; déjà vêtements, sacs de riz, ligatures de sapèques, buffles et chevaux