CHAPITRE XX
LA PIRATERIE AU TONKIN ORGANISATION DES DANDES ; LEUR TACTIQUE, LEUR RECRUTEMENT, LEURS ARMES. — VENTE DES PRISONNIERS EN CHINE. ORIGINE ET HISTOIRE DE CE TRAFIC; MOYENS EMPLOYÉS POUR DÉPISTER LA POLICE. — INERTIE COUPABLE ET COMPLICITÉ DES MANDARINS. — NÉCESSITÉ DE RÉPANDRE LA LANGUE FRANÇAISE DANS LE PAYS. — L’ENSEIGNEMENT ANNAMITE; LES ÉCOLES.
Il y a près de deux mois que les armées chinoises ont repassé la frontière, et, malgré la signature du traité de paix, le pays demeure troublé profondément. Un grand nombre de villages ont été incendiés ou ruinés pendant la guerre; leurs habitants, incapables de payer l’impôt et ne réussissant pas à trouver les avances nécessaires pour continuer à cultiver leurs champs, se sont dispersés. Errant de commune en commune sans trouver place nulle part, aux prises avec la plus noire misère, ils n’ont pas tardé à s’unir soit entre eux, soit avec d’anciens soldats chinois demeurés dans le pays, pour former des bandes qui organisent le pillage et le vol à main armée dans toutes les provinces.
La piraterie est dans les mœurs annamites : elle a existé de tout temps, non seulement au Tonkin, mais dans tout l’Annam. Les bandes de voleurs, relativement rares quand la récolte est bonne et le pays tranquille et prospère, pullulent en quantités innombrables dans les temps de guerre, de disette ou de grande épidémie; c’est un des fléaux du Tonkin. Les annales annamites fourmillent de détails sur les atrocités commises par ces bandits pendant les périodes troublées qui ont suivi aux différentes époques chaque guerre avec la Chine, ou qui ont succédé aux révoltes occasionnées par chaque changement de dynastie. Nous-mêmes, en 1858, après l’occupation de Saigon et la conquête de la Cochinehine, nous avons dû guerroyer pendant de nombreuses années contre ces pillards avant d’arriver à pacifier notre nouvelle colonie.
Le gouvernement annamite n’a jamais pu, à lui tout seul, en venir complètement à bout : souvent il a été obligé pojir s’en débarrasser de négocier avec les chefs de bandes, offrant aux officiers des dignités et des emplois, et aux soldats des terrains où ils se sont établis. Bien plus, il n’a pas craint de s’en faire à différentes reprises des alliés et des auxiliaires pour combattre des révoltes que, seul, il eût été impuissant à réprimer.
C’est ainsi que, il y a moins de trente ans, le roi Tu-üuc, dont toutes les armées étaient occupées dans le Sud à guerroyer contre les Français et les Espagnols, ne craignit pas de faire appel aux bandits chinois et annamites pour réduire le Tonkin soulevé par les descendants des anciens rois Lés : c’est sur son invitation que les Pavillons noirs et jaunes descendirent du \ unnam et que les écumeurs de mer qui habitent les îles du littoral vinrent s’abattre sur la riche province de Quang-Yen, dont ils firent presque un désert. On sait ce que sont devenus les Pavillons-Noirs que nous avons retrouvés constamment devant nous dans nos plus sanglantes affaires. Quant aux bandits du Quang-Yen, ils forment à l’heure actuelle à Ila-Khoi, près de la frontière chinoise, une colonie prospère grâce au trafic qu’ils font avec les pirates ; ceux-ci trouvent toujours chez eux des commerçants disposés à les débarrasser de leur part de prise et à leur fournir les armes nécessaires pour continuer leur honteux métier.
En cette année 1885, les bandes armées (pii parcourent le pays, vivant aux dépens des malheureux indigènes, se comptent par centaines ; chaque préfecture en a au moins une; beaucoup en ont plusieurs. Ces bandes appartiennent à deux catégories bien distinctes. Les unes sont permanentes; leurs soldats sont nombreux, disciplinés, bien armés de fusils dont beaucoup sont à tir rapide; composées presque exclusivement de