‹ Une campagne au TonkinChapitre 233 sur 299 · LANCES ANNAMITES · texte numérisé non relu

LANCES ANNAMITES

une résistance acharnée; alors ils mettent le feu aux quatre coins du village. L’incendie se répand rapidement dans ces maisons en bois recouvertes de feuilles; et, pendant que les habitants cherchent à fuir en sauvant ce qu’ils ont de plus précieux, les brigands pillent tout à leur aise. Quelquefois même ils font main-basse sur les femmes et sur les enfants; ils les entraînent dans la montagne et les vendent à des marchands chinois, qui les exportent dans certaines provinces du Céleste-Empire, où ils sont achetés par les familles riches du pays.

Cet odieux trafic ne remonte guère à plus de vingt-cinq ans. Autrefois, la femme tonkinoise était à peu près inconnue en Chine, à cause des lois sévères qui défendent aux sujets annamites de s’expatrier sans une autori-

sation spéciale du souverain. Vers 1865, les pirates, appelés par Tu-Duc pour l’aider à réduire le Tonkin en révolte, étaient encombrés de prisonniers dont ils ne savaient que faire; ils cherchèrent à les écouler sur le marché chinois. C’était l’époque où les agences d’émigration recrutaient des travailleurs pour les îles à guano du Chili ; les pirates arrivèrent assez facilement à se débarrasser de leurs prisonniers en les coiffant à la mode du Céleste-Empire, de façon à les faire passer pour des Chinois, et en les engageant à vil prix aux Compagnies d’émigration, qui les exportaient en masse. Les femmes étaient d’un placement difficile; les familles aisées ne voulaient pas prendre de servantes aux dents noires; cependant, les pirates en demandaient un prix si minime qu’ils finirent par les vendre.

Aujourd’hui le courant est établi; les servantes tonkinoises, douces, soumises et travailleuses, sont très estimées en Chine, où elles se vendent un bon prix; c’est un commerce très lucratif, qui rapporte gros à ceux qui s’y livrent; aussi beaucoup de Chinois sans scrupules, établis au Tonkin, se sont-ils empressés de le favoriser.

Après la cession de Saigon à la France, le roi Tu-Duc, enfin débarrassé de ses soucis de guerre, prit des mesures sévères pour poursuivre les pirates dont les rapts avaient déjà amené le dépeuplement du littoral tonkinois. La petite garnison que nous avions alors à llaï-phong lui vint en aide de tout son pouvoir, et, grâce à la surveillance efficace de nos canonnières, les arrivages de prisonniers tonkinois devinrent moins nombreux et moins fréquents sur les marchés de la Chine. Mais, depuis la nouvelle guerre, ce commerce, alimenté par les pirates qui infestent le littoral, cl surtout par les bandes chinoises qui opèrent dans les provinces, tend à reprendre sur divers points. A l’inverse de ce qui se passait dans les premiers temps, ce sont les femmes et les enfants que les [tirâtes enlèvent maintenant de préférence. Les prisonniers sont installés dans des barques spéciales, qui possèdent un compartiment bien clos où on les enferme. Le voyage jusqu’à la mer se fait ainsi par les arroyos et les rivières; pour empêcher les femmes d’appeler au secours et de crier pendant le trajet, on les maintient dans un état d’hébétude et de demi-somnolence en leur faisant avaler des doses calculées d’opium.

Arrivés sur le littoral, les prisonniers sont mis au séquestre dans des maisons habitées par des Chinois, où ils sont très étroitement surveillés, jusqu’à ce qu’il se présente une occasion favorable pour les faire passer en Chine en contrebande. Les trafiquants chinois sont extrêmement habiles pour dépister la police ; tous les moyens leur sont bons pour arriver au but.

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