LE CHOLÉRA
situé à l'embouchure de la rivière Claire, le bateau ralentit tout à coup, faisant machine en arrière, et le capitaine entre brusquement dans la cabine où nous étions en train de parcourir une pile de vieux journaux de France : « Venez sur le pont, je ne sais vraiment ce qui se passe, la rive gauche est encombrée de troupes et il me semble reconnaître sur le bord des uniformes de généraux; nous allons jeter l’ancre et envoyer à la découverte. »
Le Jacquin est à peine immobile que déjà un sampan se détache de la rive et fait force de rames vers notre bateau. Un officier d’ordonnance nous apporte les ordres verbaux du général en chef : « Le général de Courcy, nous dit-il, a rassemblé, au confinent de la rivière Claire et du fleuve Rouge, toutes les troupes disponibles des garnisons du Delta; une expéd i tion i mporla n te se prépare pour combattre les bandes de pirates chinois qui infesten I
AECOUTREMENT DES ZOUAVES A IIAO-TRANE.
la région de
Tan-Mai; mais déjà les malades sont nombreux et j’ai ordre de requérir le docteur, qui doit descendre à terre et se mettre immédiatement à la disposition du général Jamais, commandant de la colonne.
Je saute dans la petite embarcation du messager du général et en cinq minutes je suis à terre. Je trouve le général très préoccupé : •<■ Je vous attends avec impatience, me dit-il, la situation est grave; plusieurs cas de choléra viennent d’éclater parmi les troupes et nous avons dû rassembler
provisoirement les malades dans une pagode isolée du village. Nous ne pouvons emmener avec nous les médecins qui les soignent, et cependant, dans les conditions où nous sommes, il faut que quelqu'un d’entre vous puisse suivre la colonne. Arrangez-vous, voyez vos camarades; mon planton est à vos ordres pour vous conduire vers eux. »
C’est la première fois que le choléra fait son apparition au Tonkin parmi les troupes européennes; il se montre de temps à autre dans la population indigène, et il ne se passe d’année où il ne fasse plusieurs centaines de victimes dans l’une ou l’autre des provinces; jusqu’à présent le corps expéditionnaire avait été épargné, mais maintenant que le fléau a commencé à sévir au milieu des troupes, qui peut savoir où il s’arrêtera?
Conduit par le planton du général, je traverse une grande place sur laquelle se tient tous les deux jours un marché abondamment approvisionné en volailles, légumes et fruits de toutes sortes. Bac-IIat est un grand centre annamite, riche, commerçant et populeux, dans lequel était autrefois installé un poste de douane; ce poste prélevait l’impôt sur toutes les barques qui s’engageaient dans la rivière Claire.
Nous suivons une longue rue bordée de petites maisons basses recouvertes de paille; après avoir franchi une porte en maçonnerie qui indique les limites du village, nous nous engageons, à travers les champs de riz, sur une digue aboutissant à une pagode en briques complètement isolée de toute habitation. Il est tard et le jour pénètre mal dans ce grand bâtiment dont les toits très bas débordent de beaucoup les murs. Mes camarades font apporter des lanternes de marine à la lueur desquelles ils me font visiter leur installation. Leur logement d’abord, une misérable paillote dépendant de la pagode et ouverte à tous les vents; il a fallu calfeutrer les murs avec des nattes; pas d’autres lits que des brancards de troupe : « Vous le voyez, nous ne sommes pas luxueusement organisés, mais l’épidémie est venue tout d’un coup, sans qu’on s’en doute et il a fallu se débrouiller; nous avons télégraphié à Hanoï, on va nous envoyer le nécessaire; en attendant nous faisons pour le mieux : nos malades au moins sont bien abrités; jugez-en. »
Dans la grande salle de la pagode, transformée en ambulance, quaire petites veilleuses placées aux quatre coins projettent une lueur indécise et intermittente; elles sont faites avec des soucoupes en porcelaine grossière remplies d’huile de coco; dans chacune de ces soucoupes trempe, en guise de mèche, un bourdonne! de charpie. La flamme fuligineuse (b* ces lampes tantôt menace de s’éteindre, tantôt se ranime lançant une gerbe