‹ Une campagne au TonkinChapitre 243 sur 299 · LES SEIGNEURS MONTAGNARDS · texte numérisé non relu

LES SEIGNEURS MONTAGNARDS

habiles par des peuplades sauvages que les historiens chinois désignent sous le nom de Quich-qui, littéralement « Diables rouges ». L’empereur chinois Dé Ming soumit toutes ces peuplades 2 878 ans avant notre ère et les donna à gouverner à son fils cadet qui, sous le nom de Kinh Duong, fut le premier roi du Tonkin. Ses successeurs se partagèrent plus tard son empire; de ce morcellement naquit le royaume de Yan-lang (Seigneur des Lettres), dont la capitale élait située sur le mont Tan-vien, qui porte aujourd’hui le nom de mont Ba-vi.

Dans les temps qui suivirent, les alluvions déposés par les deux grands fleuves ayant comblé une partie du lac Dong-dinh, le royaume de Yan-lang gagna en étendue; les populations, trop à l’étroit sur leurs montagnes, finirent par refluer dans la plaine, et se mirent à cultiver les terres fertiles qui avaient pris la place de la mer. Les indigènes se scindèrent alors en deux catégories différentes : les Son-tinh, habitants des montagnes, et les Thuy-tinh, habitants de la plaine.

2U0 ans avant Jésus-Christ, le petit pays de Yan-lang, réuni à d’autres territoires et gagnant sans cesse en puissance et en étendue, formait un royaume riche et prospère, connu sous le nom d’Au-lac. Ce royaume, placé aux frontières du Céleste-Empire, excita la convoitise des Chinois ; un de leurs généraux l’envahit avec une armée de 500000 hommes, détrôna le roi indigène et se mit à sa place. La plupart de ses soldats étaient, dit la chronique, des vagabonds qui n’avaient pas pu se marier en Chine. Ils s’établirent dans le pays et ils y firent souche.

En même temps, des bandes d’émigrants chinois, fonctionnaires, lettrés, soldats et marchands, affluaient au Tonkin et s’établissaient dans les régions des plaines, plus fertiles et mieux connues que celles des montagnes. A leur contact, les anciens Thuy-tinh se transformèrent peu à peu ; ils prirent les mœurs, l’écriture et jusqu’au type chinois. Les montagnards au contraire, demeurant complètement isolés dans leurs forêts, descendant rarement dans les vallées où ils n’aimaient pas à s’aventurer, gardèrent intactes leurs anciennes coutumes et leurs types primitifs : ce sont les Muongs d’aujourd’hui.

Jusqu’au règne de Minh-Mang (1821-1841) les peuplades muongs gardèrent une indépendance à peu près absolue vis-à-vis de la cour de Hué. Chacune d’elles s’administrait isolément et nommait ses chefs, qui tous étaient choisis parmi les descendants des familles nobles et qui, comme au temps de King Duong, portaient le nom de quan-lang, ce qui veut dire « seigneur noble et pur ». Le quan-lang avait une autorité absolue sur les

villages; il avait sur ses sujets droit de haute et basse justice comme nos anciens seigneurs féodaux. Toutes affaires litigieuses étaient soumises à son tribunal ; en retour ses sujets cultivaient ses champs et entretenaient sa famille et sa maison.

Les familles de ces seigneurs étaient généralement très nombreuses : tous les parents, les plus éloignés comme les pi ns proches, avaient le droit d'habiter et d’être entretenus avec le chef de la maison. Les hiles ne pouvaient se marier qu’avec des jeunes gens de race noble; le lils aîné succédait souvent à son père; les autres allaient chercher ailleurs fortune el dignités, comme nos cadets d’autrefois.

Quand une peuplade était mal administrée par son quan-lang, elle souffrait d’abord en silence, comptant que le chef, pour lequel elle gardait à cause de ses aïeux une vénération profonde, finirait par s’amender; celuici persistai l-i 1 dans ses mauvais instincts, alors les anciens du village se réunissaient et délibéraient entre eux ; puis une députation se présentait à la demeure du chef et lui annonçait respectueusement qu'il fallait songer à abdiquer. Au jour dit, tous les hommes valides de la tribu se donnaient rendez-vous devant la maison du seigneur frappé de déchéance, et lui rendaient le dernier service de le transporter avec sa famille et son mobilier à l’endroit qu’il avait choisi pour sa retraite.

Minh-Mang, le grand niveleur, supprima d’un trait de plume presque toute l’autorité des seigneurs montagnards; les territoires des peuplades furent divisés en communes ou en cantons qui eurent la même administration que les villages de la plaine. Les tiers quan-lang furent ravalés au rôle de simples maires de hameau; mais, malgré les édits de la cour de Hué, les Muongs ont gardé pour leurs anciens seigneurs un respect profond; ils leur fournissent des gardes armés de fusils el leur donnent la présidence de leurs assemblées.

Les fusils muongs sont fabriqués dans la montagne; leurs canons sont généralement longs; leur crosse très courte, souvent enjolivée d’ornements de'bon goût, s’appuie sur la joue pour faire le coup de feu. Les Muongs sont presque tous d’excellents tireurs; chaque chef de famille a son fusil dont il se sépare difficilement. SousTu-Duc, tous les grands districts montagnards devaient entretenir chacun une garde d’environ 200 hommes armés de fusils. Ces compagnies, à la solde de l’Annam, avaient pour mission de défendre la région des montagnes contre l’invasion des bandits chinois. Llles étaient commandées par des chefs muongs qui, chaque année, vers le premier jour du deuxième mois, se rendaient avec leurs soldats au chef-

«ANS LA HAUTE ItlVIÈIiE.

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lieu de la province la plus rapprochée de leur résidence. Le gouverneur annamite passait alors une grande revue des troupes muongs et les chefs, après avoir reçu la solde annuelle, prêtaient solennellement serment de fidélité, au roi d’Annam.

Aujourd’hui encore les pirates chinois redoutent les Muongs; ce n’est qu’en cas de nécessité absolue et lorsqu’ils sont en nombre qu’ils se hasardent sur leur territoire. C’est par celle raison sans doute que nos deux compatriotes qui, isolés comme ils le sont, sont une proie facile et tentante, n’ont pas été jusqu’à ce jour inquiétés par ces bandits.

Je prends congé des deux jeunes commerçants français à la nuit tombante. Je voulais leur laisser un souvenir de ma visite en reconnaissance des renseignements précieux qu’il m’ont fournis sur le pays; ils ne veulent accepter qu’un peu de poudre de quinine; c’est en effet le meilleur cadeau qu’on puisse leur faire, dans cette contrée où ils sont si souvent exposés aux atteintes de la fièvre des bois.

Le lendemain, après avoir dépassé à bâbord le petit hameau de Dong-som, dont les cases, isolées les unes des autres par les bananiers sauvages et les bambous épineux, semblent accrochées aux lianes de la montagne, nous entrons dans une région sauvage dont l’aspect diffère absolument de ce que nous avons vu jusque-là : depuis son embouchure jusqu’à Dong-som. la rivière Noire, relativement large, semée d’ilots et de bancs de sable, coule paresseusement entre deux rives parcourues par des chemins de halage assez fréquentés, au milieu de petits mamelons séparés par des rizières ou par des cultures. A partir de Dong-som, les mamelons se rapprochent du bord de l’eau et s’élèvent peu à peu, pendant que la rivière se rétrécit et s’encaisse île plus en plus. Plus loin, les rives sont formées par de hautes montagnes couvertes d’impénétrables forêts aux superbes essences ou plantées de grands roseaux dont les touffes dépassent la hauteur d’un homme. Ces montagnes, serrées les unes contre les autres, forment une cliaine continue dont les contreforts abrupts semblent impossibles à franchir; plus de routes, mais d’étroits sentiers tracés par les Muongs dans l’épaisseur des fourrés et des taillis.

Nous jetons l’ancre devant Tinh-la, hameau muong composé de quatre ou cinq maisons, pour y débarquer la compagnie de tirailleurs tonkinois qui va s’y installer un poste. Au débarcadère nous touvons la canonnière Y Eclair qui nous attend pour nous guider.

Les habitations muongs diffèrent des cagnas qu’on rencontre habituellement dans le bas Tonkin : elles sont construites sur pilotis à environ un

VILLAGES MUONGS.

mètre du sol; on arrive a la porte par une échelle en bambous, de trois ou quatre marches, aboutissant à une galerie extérieure qui fait le tour de la maison a la hauteur du plancher. C’est, sur celte galerie que les enfants prennent leurs ébats, a 1 abri du tigre qui soment rôde sournoisement la nuit aux abords des villages; c’est là aussi que les ménagères viennent prendre le frais et se reposer des travaux de la journée. Le plancher est à claire-voie; il est formé de petites lattes en bambou très propres classez

CASE MUONG.

espacées les unes des autres; il faut avoir une grande habitude pour marcher sur une surface pareille.

Au milieu de la case se trouve le foyer ; Pâtre est formé par une grande plaque d’argile durcie au soleil et un peu relevée sur les bords. Au-dessus se trouve une espèce de séchoir en bambous auquel le propriétaire a suspendu une douzaine de poissons pour les fumer. La fumée remplit la maison, lorsqu’on fait la cuisine; elle s’échappe comme elle peut, par la porte, par les fenêtres, ou encore par les étroites ouvertures ménagées entre les murs et le toit.

Dans l’espace occupé par les pilotis qui supportent la maison, entre le plancher et le sol, sont remisés les instruments de chasse et de pêche : filets de toutes grandeurs, petites cages munies de pièges ingénieux qu’on suspend aux arbres pour prendre les oiseaux vivants, des arcs, des arbalètes et aussi ces longs bambous creux, ouverts à l’une de leurs extrémités, dans lesquels les Muongs vont chercher l’eau. Les arbalètes et les arcs sont habilement construits. Les montagnards connaissent l’art d’empoisonner leurs flèches.

Leur carquois, fait avec un gros bambou, porte en avant, accouplés l’un à l’autre comme les canons d’un fusil à deux coups, deux petits tubes creux qui contiennent une mixture noire; sans doute le suc de Vnpns teinté qui croît en abondance dans les forêts de la rivière Noire, et qui donne un poison extrêmement violent, capable de tuer les gros animaux.

Les maisons de Tinb-la, très espacées lesunesdes autres, sont entourées d’énormes touffes de bambous ou de bouquets d’aréquiers trois fois plus gros que ceux du Delta ; leurs tiges grêles s’élèvent en ligne droite jusqu’à 6 ou 7 mètres au-dessus du sol. Une de ces cases, hermétiquement close, est ornée aux quatre coins de figures grossières. L’officier de tirailleurs chargé d’organiser le cantonnement voulait, la croyant vide, y loger quelques soldats; mais les habitants s’y sont opposés avec des gestes si suppliants et un air si désolé qu’il n’en a rien fait. Cette case renferme, paraît-il, le corps d’un habitant du village, décédé depuis près de deux mois. Les Muongs ont la singulière habitude de conserver ainsi, dans leurs maisons, les cadavres de leurs parents scellés dans des troncs d’arbres, et de ne les mettre en terre qu’au bout d’un temps plus ou moins long, quelquefois deux ou trois ans après leur mort.

Nous laissons aux tirailleurs tonkinois tous les approvisionnements nécessaires; puis nous reprenons notre route, guidés par YEclaïr qui nous précède de quelques brasses seulement. Le lit de la rivière est semé de grosses roches d’autant plus redoutables que le courant est très rapide et que notre bateau obéit difficilement au gouvernail.. Le Song-bo est devenu étroit et profond; ses eaux, qui ont pris une teinte sombre, presque noire, passent comme dans une filière entre de hautes montagnes à pic couvertes d’une végétation extrêmement luxuriante; ce ne sont plus les maigres bambous et les rares bouquets de bananiers des environs de flanoï : c'est la forêt vierge dans toute sa magnificence, avec ses fougères •arborescent es, ses arbres immenses qui s'étouffent faute de place, ses lianes énormes qui poursuivent leurs festons jusque dans l’eau, l’as le moindre

l'OSTE DE ZOUAVES EN AVANT [E 1IAO-THANG.

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sentier tlans ces fourrés qui, vus du bateau, nous semblent absolument impénétrables. De loin en loin, je distingue cependant comme un trou dans l’épaisse verdure : ce sont des cultures muongs; les sauvages ont incendié un coin de la foret pour y semer le riz des montagnes, qui pousse presque sans eau, le seul qu’on puisse cultiver sur ces plateaux élevés.

À quatre heures nous jetons l’ancre devant Hao-trang. 11 est impossible d’aller plus loin : à 100 mètres devant nous, la rivière est obstruée par une ligne de grosses roches qui vont d’une rive à l’autre comme de gigantesques piliers. Les eaux viennent se briser, avec un bruit de tonnerre, contre les pierres qu’elles couvrent d’écume. Au delà de cette ceinture de rochers, la rivière fait un coude si brusque que les deux murailles de granit qui la bordent semblent se rejoindre derrière le barrage. Aucune description ne peut donner une idée de la beauté de ce paysage grandiose éclairé par les feux rouges du soleil couchant.

Le détachement de zouaves parti de Bat-bac par la voie de terre s’est installé en amont du barrage, sur la rive gauche du fleuve, dans une petite pagode abandonnée. Les soldats ont eu une peine énorme pour remonter jusque-là. A partir de Tinh-la le chemin de halage disparait et ils ont dû se frayer un passage à la hache à travers la forêt vierge. Leurs vêtements, dont ils ont laissé des lambeaux accrochés aux buissons et aux bambous épineux, sont dans un état déplorable. Quelques hommes ont dû, en attendant l’arrivée de nouveaux uniformes, remplacer par des vêtements annamites les parties les plus essentielles de leur costume; sous ces grands chapeaux indigènes, les figures barbues des zouaves produisent un effet des plus réjouissants.

Après une station d’une dizaine de jours à Hao-trang, consacrée à l’organisation des postes et à l’étude du rapide, les canonnières reprennent la route du Delta. Le chemin est connu maintenant et nous descendons le courant à toute vitesse. Nous nous arrêtons un moment à Tinh-la, afin de serrer la main une dernière fois aux officiers de tirailleurs annamites, qui montent ensuite sur leur mirador pour nous voir reprendre notre roule et pour nous saluer en agitant leurs mouchoirs. Le lendemain au soir, nous mouillons à l’embouchure du fleuve Rouge : nous avons fait GO milles en deux jours.

Le 5 octobre au matin, nous avions levé l’ancre de bonne heure et, descendant le courant rapide du fleuve Rouge, nous comptions arriver avant le soir au port de Sontay; mais deux heures environ après notre mise en route, an moment même où nous passions devant le village de Bac-lïat

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