‹ Une campagne au TonkinChapitre 257 sur 299 · EXCURSION AUX ENVIRONS DE TOURANE · texte numérisé non relu

EXCURSION AUX ENVIRONS DE TOURANE

des bandes de rebelles se montrent de temps à autre dans les environs, vous n’aurez pas beaucoup à craindre avec vos revolvers et les fusils de vos ordonnances. »

L’offre est tentante, nous nous décidons à en profiter. Le lendemain, le sampan promis vient nous chercher au bateau. Le cuisinier du bord nous a préparé un panier de victuailles ; en partant de bonne heure, nous pourrons déjeuner aux grottes et être rentrés le soir môme. Nous voilà en route, par un temps superbe, poussés à contre-courant dans la rivière par une jolie brise qui gonfle la voile de natte du bateau; nos indigènes n’auront qu’à se croiser les bras et à rectifier la marche dans les passages difficiles. Roullet s’est juché sur le petit toit en paille qui surmonte l’embarcation, il croque d’un crayon rapide les points de vue pittoresques qui passent à sa portée.

La rivière, très large, coule entre des rives bien cultivées où l'on distingue surtout des plantations de cannes à sucre et de riz ; nous croisons à chaque instant de grandes pêcheries; les poissons, capturés la veille, sèchent, les uns à côté des autres, enfilés par la tète dans de longues ficelles soutenues par des bambous.

Le pays est plat, mais, au fur et à mesure que nous remontons la rivière, nous voyons poindre à l’horizon, puis s’élever peu à peu la grande chaîne de rochers qui forme le but de notre promenade. Deux ou trois beaux villages se montrent le long de la berge; plus loin nous croisons l’embouchure d’un arroyo qui remonte, nous dit-on, jusqu’à la ville de Quang-Nam.

Après avoir longé, pendant un kilomètre, une succession de mamelons couverts de plantes grimpantes, au milieu desquelles s’ébattent de jolis singes peu sauvages, nous accostons dans une petite crique où nous amarrons le bateau. Nous laissons notre embarcation à la garde d’un des indigènes qui nous accompagnent; prenant l’autre comme guide, nous nous engageons à sa suite au milieu de hautes dunes de sable coupées de distance en distance par des rocs pelés. Nous marchons pendant une demi-heure sous un chaud soleil de midi pour arriver au pied des collines où se trouvent les grottes de marbre. Notre guide nous fait prendre ensuite un petit escalier très étroit dont les marches sont taillées demain d’homme au flanc de la montagne; cet escalier s’élève presque à pic, déviant à peine de la ligne droite pour contourner les obstacles formés par les saillies du rocher. Les marches succèdent aux marches, nous en gravissons plus d’une centaine, puis nous cessons de monter pour nous engager sous une

espèce de tunnel profond creusé en plein roc. Nous voilà maintenant de l’autre côté de la montagne, grimpant toujours, cette fois par un petit chemin en lacet courant entre deux lignes d’aloès et de plantes grasses. Au fur et à mesure que nous nous élevons, dominant les environs, le panorama qui s'offre à nos yeux devient plus vaste et plus grandiose : au loin s’étend la mer, ses vagues viennent mourir à nos pieds contre la falaise qu’elles couvrent d’écume blanche; elles font entendre un hruit sourd et continu qui parvient jusqu’à nous; à droite, la côte d’Annam, liasse et aride, se prolonge à perle de vue, sans un arbre, sans une maison; à gauche, apparaît un grand désert de sable semé çà et là de gros blocs de rochers et de bouquets de broussailles qui tranchent comme des taches vertes sur la plaine jaune. Du milieu de ces îlots de verdure s’élèvent des monuments d’aspect bizarre; chacun d’eux est formé par un gros cylindre en maçonnerie, mesurant 2 mètres environ de hauteur, surmonté d’une coupole ornée de sculptures et d’incrustations en mosaïques faites avec des fragments de porcelaine; ce sont sans doute des tombeaux; j’en compte une quinzaine, disséminés çà et là; tous ont la même architecture; ils sont entourés d’une petite muraille en briques à hauteur d’appui.

Nous nous reposons dix minutes en contemplant ce paysage sévère et sauvage, puis nous reprenons notre ascension. Nous contournons encore une fois le flanc de la montagne, nous passons sous deux ou trois portiques dont les vieilles pierres usées disparaissent à demi sous les mousses et les plantes grimpantes, et nous arrivons enfin sur une grande terrasse bordée de palmiers sauvages, au milieu de laquelle se trouve une citerne carrée, remplie d’eau de pluie. Trois bonzes en longue robe de hure, le chapelet à la main, nous attendent debout en haut d’un bel escalier de marbre; près d’eux, un superbe paon apprivoisé est perché sur un hloc de granit. Sans doute ils nous ont vus venir de loin et ils connaissent le but de notre visite; après s’être inclinés profondément devant nous, ils nous montrent le chemin en étendant la main du côté des grottes, et ils nous précèdent sans dire un mot.

Nous traversons la terrasse et nous nous arrêtons devant une petite porte basse à demi enfouie sous d’énormes touffes de plantes grasses et de broussailles qui s’échappent de toutes les fentes du rocher; elle est solidement fermée par un gros cadenas annamite que le plus vieux des religieux ouvre avec une clef qu’il sort de sa poche. La porte grince en tournant sur ses gonds; l’ayant franchie, nous pénétrons dans un petit chemin creux bordé à droite et à gauche par d’énormes blocs de pierre. Nous faisons

Page 1