LES TRAMS
heures, nous quittons le rivage pour nous enfoncer, au milieu des manguiers, dans un petit chemin bien ombragé et d’aspect pittoresque qui vient aboutir au grand village de Nam-ïlo. Le chef de village, prévenu, nous fait conduire à la maison du tram : c’est un grande case couverte de tuiles, où les voyageurs de marque peuvent se reposer en attendant qu’on ait préparé le relais des coolies. Dans tout le pays annamite, on désigne sous le nom de trams les postes échelonnés sur le parcours des routes royales où se recrutent, par la corvée, les hommes chargés du transport des bagages des personnages officiels. Chaque fois qu’un fonctionnaire se met en route, l’heure de son passage au poste de relais et le nombre des coolies nécessaires pour son service sont indiqués par un messager spécial, qui le précède à une distance suffisante pour qu’il n’ait pas à attendre et pour que toutes les dispositions soient prises avant son arrivée. En général, les mandarins réquisitionnent non seulement des porteurs de bagages, mais encore des coolies pour leurs palanquins; ce mode de locomotion est très fatigant, les hamacs des palanquins annamites ont des dimensions très exiguës, les indigènes étant beaucoup moins grands que nous. Nous avons donc préféré aller à pied, malgré la chaleur.
Nous n’étions pas arrivés depuis dix minutes au poste de Nam-IIo, que déjà de grands coups de tam-tam annonçaient notre présence dans toutes les rues du village et que les autorités venaient nous faire leurs laï. Nous laissons passer la grande chaleur et nous nous remettons eu route vers trois heures de l’après-midi. En quittant Nam-IIo, nous traversons de superbes plantations de cocotiers et de jolis bosquets d’arbres d’essences inconnues, au milieu desquels perchent des bandes de pigeons verts et de tourterelles grises à col noir. J’aperçois, de distance en distance, de coquets villages cachés dans la verdure.
Nous approchons des montagnes; de grands rochers, entre lesquels serpente un petit chemin caillouteux dans lequel nous allons nous engager, se dressent de l’autre côté d’une rivière qu’il nous faut absolument traverser. Aucun indigène n’apparaît aux environs, l’eau est profonde et les coolies perdent pied en cherchant un gué; heureusement nous trouvons, au milieu des roseaux, un vieux bateau que nous mettons à Ilot et dans lequel nous nous empilons avec toutes nos caisses; dix de nos plus vigoureux coolies s’attellent pour remorquer notre barque à la nage, pendant que dix autres la poussent par derrière et sur les côtés. Par bonheur la rivière n’est pas large; notre bateau fait eau de toutes parts; il est temps que nous arrivions à l’autre bord.
Le chemin commence à monter entre d’énormes blocs de granit couverts de fougères et de plantes grimpantes; il est pavé de gros cailloux anguleux qui nous blessent à travers notre chaussure; les coolies, qui vont pieds nus, ne paraissent rien sentir; ils marchent à toute vitesse et nous avons peine à les suivre. Nous voici maintenant en haut de la falaise quenous côtoyons, montant, descendant, pour remonter encore. De l’endroit où nous sommes, nous embrassons toute l’étendue de la haie de Touranc dont les eaux viennent se briser contre les roches à deux cents mètres audessous de nous. L’étroit sentier que nous suivons est bordé à droite et à gauche par des rocs couverts de mousses et de bruyères; dans l’intervalle des pierres, jaillissent de maigres touffes d’arbrisseaux et de jolis bouquets d’hibiscus rouges.
Vers cinq heures nous arrivons au point culminant du massif que nous escaladons depuis Nam-Ho; devant nous, à 200 mètres environ audessous de l’endroit où nous avons fait halte, le village de Nam-Tung, où nous devons passer la nuit, étale sur le sable ses petites maisons en paille, éclairées par le soleil couchant. La route descend rapidement, mais avec des lacets nombreux, jusqu’aux premières maisons de ce village, où nous arrivons à la nuit tombante. Nous passons devant les ruines d’un fortin qui a été construit par les Espagnols lors des affaires de 1858 et qui conserve le nom de Fort Isabelle. A côté de ce fortin, émergent d’un bouquet de verdure les toits ornés de porcelaine d’une pagode dont l’histoire est très singulière.
Le fortin abritait, dit-on, une pièce à longue portée qui lit beaucoup de mal aux jonques des pirates qui se hasardaient dans ces parages. Le souvenir de cette pièce de canon est resté très vivant parmi les indigènes; quand les Espagnols curent évacué le fortin, les habitants du village voisin élevèrent, au lieu qu’il occupait, la pagode qui subsiste encore et qui porte le nom caractéristique de Pagode du Grand Canon Méchant.
Nous faisons ranger tout notre convoi au milieu du village; le maire suivi des notables vient nous saluer et nous offrir de nous reposer cette nuit dans la plus grande des cases. Nous acceptons avec empressement; après avoir mis bagages et coolies sous la garde de l’escorte, avec les ordres les plus sévères pour la nuit, nous organisons notre campement.
Tout le village est réuni pour assister aux allées et venues des étrangers; il y a bien longtemps qu’on n’a pas vu d’Européens dans ces parages. La population s’est d’abord massée au milieu de la rue, à distance respectueuse