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LE MANDARIN PINCEAU ET LE MANDARIN LANTERNE

égard et qui modifie nos projets. Le commandant du Pluvier espérait pouvoir attendre à Tourane un moment d’accalmie qui lui permettrait de franchir la barre de Thuan-An et de nous conduire jusqu’à l'embouchure de la rivière de Hué; il reçoit au contraire l’ordre de partir sur-lechamp et de descendre jusqu’à Saigon. Il doit nous mettre à terre demain matin avec nos bagages; nous attendrons à Tourane qu’on puisse nous donner une escorte pour gagner la capitale par terre en traversant le col des Nuages.

Le lendemain, de grand matin, deux sampans venus de la cote chargent nos caisses et nos provisions, et après avoir pris congé du commandant du Pluvier qui a été parfait pour nous, nous partons dans sa chaloupe pour le village de Tourane.

Le pays, comme je l’ai déjà dit, est peu sûr; le commandant du poste de Tourane nous demande plusieurs jours pour organiser notre départ; en attendant, il nous installe dans une grande maison annamite et nous tuons le temps comme nous pouvons avec des promenades aux environs. Chaque matin nous nous mettons en route, Roullet avec son pliant, sa grande ombrelle et sa boîte à couleurs, moi avec mon appareil photographique. Les gamins du village, auxquels chaque jour nous donnons quelques sous pour porter notre bagage, ont fini par nous connaître; ils nous ont affublés de sobriquets qui prouvent leur faculté d’observation : Roullet c’est : « Ong quan ké Bout » (le grand mandarin Pinceau), et moi je suis « Ong i quan hé Dên » (le grand mandarin Lanterne). Le pinceau est bien connu en Ànnam, puisqu’il est entre les mains de tous les lettrés; quant aux appareils photographiques, c’est chose nouvelle sur la côte, les indigènes prennent ma chambre noire tantôt pour un engin de guerre perfectionné, tantôt pour une grande lanterne. Ils sont très intrigués quand ils me voient braquer mon appareil et m’entourer la tète d’un grand vode noir pour regarder à travers l’objectif. Roullet, lui, a un succès énorme; il soulève l’enthousiasme quand il s’installe au bord de la rivière, son grand parapluie au-dessus de sa tète pour se préserver du soleil, son chevalet devant lui portant la toile commencée. Les gamins font cercle, se montrent du doigt les objets au fur et à mesure qu’il les dessine, et rient aux éclats quand ils se reconnaissent dans son tableau.

Le 12 janvier au soir, nous voyons arriver une estafette du commandant; il nous annonce que les préparatifs sont terminés, et que nous pourrons enfin nous mettre en route le lendemain, avec quelques zouaves d’escorte. Je reçois en même temps un grand papier couvert de caractères

chinois, portant (le larges cachets rouges plaqués eu vedette sur la première page; c’est un ordre de réquisition des mandarins annamites pour tous les postes de trams que nous rencontrerons sur notre route. Nous allons voyager comme de grands personnages, notre passage est annoncé partout. Le papier couvert d’hiéroglyphes nous accrédite près des chefs de village. Nous partirons avec trente-quatre coolies pour porter nos bagages; à chaque étape, nous les changerons pour d’autres que nous fourniront les chefs de trams, et nous traînerons à notre suite un nombre respectable de ligatures de sapèques qui nous permettront de faire nous-mêmes chaque jour la paye des porteurs.

Le lu au matin, nous faisons avec joie nos adieux à Tourane. Nous comptions traverser la baie en bateau, pendant que notre escorte et nos porteurs longeraient le rivage; nous avions, dans ce but, loué la veille un grand sampan; mais il fait un temps épouvantable, il a venté toute la nuit, la mer est grosse et les bateliers ne veulent plus nous transporter; nous allons être obligés de faire le tour par le rivage : c'est 15 ou 18 kilomètres à parcourir en enfonçant dans le sable jusqu’aux chevilles.

De Tourane au village de Nam-IIo où nous devons nous arrêter pour déjeuner, la route est monotone : nous longeons de grandes dunes contre lesquelles sont adossées, de distance en distance, de misérables huttes de pêcheurs. Ces pêcheurs ont des bateaux d’une forme très curieuse : ce sont de grandes corbeilles rondes en bambous, mesurant 2 mètres de diamètre, enduites à l’intérieur d’une espèce de mastic de couleur grise qui a la consistance de l’argile. Pour les lancer à la mer, ils se mettent complètement nus, entrent dans l’eau en poussant devant eux cette barque d’un nouveau genre; lorsqu’ils sont près de perdre pied, ils attendent une grosse lame, cl aussitôt que l’embarcation est soulevée par le flot, ils s’élancent d’un coup de rein dans l’intérieur du panier et, ramant d’une main, bissant de l’autre une petite voile carrée grande comme une serviette, ils mettent cap au large, bondissant sur les crêtes des lames en nous donnant, de loin, l’impression de gros marsouins.

La plaine de sable est coupée par de petits ruisseaux qui vont se jeter dans la mer; quand ils sont trop profonds, les riverains nous les font passer dans leurs corbeilles, moyennant quelques sapèquès; d’autres fois, nous les traversons à pied avec de l’eau jusqu’au ventre; les pauvres tableaux de Roullet en voient de dures. Cette marche dans le sable fatigue horriblement les pieds; pour comble de malheur, la pluie a cessé et un soleil implacable darde ses rayons sur nos têtes. Heureusement, vers onze

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