‹ Une campagne au TonkinChapitre 264 sur 299 · VILLAGE DE NAM-TUNG · texte numérisé non relu

VILLAGE DE NAM-TUNG

des éclats de rire aussitôt réprimés. Entourés par cette galerie de spectateurs, nous avons la conviction, un peu humiliante, de leur produire une impression exactement semblable à celle qu’éprouvent les Parisiens quand ils vont voir, au jardin d’Acclimatation, les troupes de sauvages qu’on y exhibe à chaque printemps.

La nuit est venue, nos ordonnances ont orné notre table de bougies placées dans des bouteilles vides; leur lumière éclaire toutes ces têtes curieusement tournées vers nous. Ils sont là une cinquantaine au moins: vieillards à longues barbiches blanches, hommes à gros chignons serrés dans des turbans noirs, femmes et enfants se cachant craintivement der-

rière les premiers groupes ; tous accroupis sur leurs talons ou debout. Chaque boîte de conserve vidée est avidement ramassée par les plus hardis de la bande qui se la disputent longuement; mais ce sont surtout les bouteilles vides qui ont un grand succès. Au dessert le spectacle devient drôle. Nous avions garni notre cantine de liqueurs variées; nos ordonnances ont mis sur la table toute la collection : tafia, chartreuse, pepermint, absinthe; à la vue de ces bouteilles, un mouvement se produit dans la foule. Après un conciliabule d’un instant, un grand vieillard maigre, un des notables du pays, tend vers nous sa main, en baragouinant quelques mots et, avec son plus beau sourire qui découvre deux rangées de dents noires, il nous fait le geste expressif d'un homme qui boit; il y met tant d’insistance et il a l’air si drôle que nous nous décidons à rire un peu. Nous lui emplissons d’abord une tasse de gros rhum de troupe; il en boit une forte lampée, puis passe la coupe à son voisin, autre vieillard très grave, qui boita son tour; la lasse circule de main en main. Chacun lui ayant donné l’accolade avec les signes de la plus évidente satisfaction, tous nous font, en guise de remerciement, une profonde inclination de tête, en joignant les deux mains et en les portant en avant; mais la curiosité n’est pas satisfaite, le premier vieillard recommence ses grimaces et nous montre du doigt la chartreuse. C’est grave, la chartreuse est une liqueur rare dans le Col des Nuages, mais hast! une fois par hasard, nous pouvons bien expérimenter l’effet des différents alcools français sur les tempéraments annamites. Nous leur faisons goûter de chaque bouteille, en finissant par l’absinthe. Les premiers servis auraient bien voulu tout boire, mais ils sont arrêtés tout de suite par les autres qui réclament aussi leur part; et peu à peu, les visages s’allument, les trait se dérident, tous se frottent le ventre pour bien indiquer que c’est bon, très bon; bientôt l’assemblée devient tellement bruyante que nous devons interrompre brusquement la séance cl faire intervenir nos ordonnances pour mettre tout ce monde-là dehors.

Malgré notre fatigue, nous passons une très vilaine nuit pendant laquelle nous avons tout le temps de déplorer amèrement la mauvaise idée d’avoir été si généreux pour nos hôtes. Jusqu’au jour il y eut dans toutes les maisons du village divertissements, chants et musique; mis en gaieté par leurs libations de la veille, les Annamites n’ont pas fermé l’œil.

Le 13, nous partons à six heures du malin, l’étape devant être fatigante. A la sortie du village, nous voyons se dresser une montagne aux flancs escarpés, que nous gravissons par un sentier de chèvre bordé par des précipices, des broussailles et de grandes herbes. Quand, vers sept heures,

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