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LES PORTES DE FER

nous nous arrêtons à mi-côte pour laisser se reposer nos coolies mis hors d’haleine par cette pente raide, nos regards, plongeant comme dans un gouffre, distinguent à peine les petites maisons du village où nous avons passé la nuit; vues de cette hauteur, elles ressemblent h des taupinières. Dans la principale rue les habitants, groupés le nez en l’air, suivent l’ascension de notre colonne.

A huit heures, nous arrivons au faîte de la montagne. La route suit une gorge profonde limitée par des rochers presque à pic; elle décrit des sinuosités sans nombre, il nous semble à chaque instant que nous retournons sur nos pas. Tout à coup, après un coude brusque du sentier, un petit mur en maçonnerie nous barre le chemin; ce mur est percé d’une grande porte, garnie de créneaux et de meurtrières, par laquelle on pénètre dans un fortin annamite où logent une trentaine de soldats indigènes à la solde du roi. Nous sommes à l’endroit connu sous le nom de Portes de Fer ; le petit fortin est chargé de défendre la route qui conduit à la capitale; il est admirablement placé pour remplir ce but : à droite et à gauche du défilé qu’il commande, sont d’immenses précipices au fond desquels roulent des torrents impétueux; il est impossible d’aller plus en avant sans traverser la redoute. Le mandarin qui y commande nous reçoit à l’entrée de la première enceinte; il nous a fait préparer le thé, et nous passons là une heure en compagnie de l’officier indigène; celui-ci ne porte aucun uniforme, mais ses soldats sont vêtus à la chinoise de petites vestes rouges, de larges pantalons courts, et de chapeaux en bambou ; ils sont armés de lances et de grands sabres recourbés qu’ils portent attachés au milieu du dos. Les canons que nous apercevons aux meurtrières ne doivent pas être très dangereux; ils sont en piteux état d’entretien ; je crois que la garnison n’a pas dû les manœuvrer bien souvent. Les soldats annamites logent hors de l’enceinte du fort sur l’autre versant de la montagne, dans des maisons assez confortables construites en planches; elles se dressent à l’extrémité d’un rocher à pic et leur ensemble présente un aspect curieux et pittoresque.

A partir du fort, le paysage esl admirable. Nous revenons vers la mer, le sentier court à travers des bois touffus au milieu desquels des torrents aux eaux vives descendent, tantôt disparaissant sous la mousse et les broussailles, d’autres fois tombant des rochers en bruyantes cascades; d’énormes papillons, gros comme les deux mains étendues, volent le long du chemin ; on dirait des fleurs animées, tant leurs couleurs sont variées et resplendissantes. Au-dessous de nous planent des aigles superbes et,

sur les vieux troues moussus qui bordent la roule, de grands vautours dressent leur cou décharné.

A onze heures nous nous arrêtons pour déjeuner au petit hameau de Ké-ca, composé de trois ou quatre cabanes recouvertes d’herbes desséchées; elles sont groupées au bord d’un ruisseau d’eau vive, dans le site le plus pittoresque qu’il soit possible de voir. De grands arbres les ombragent sous leur puissante ramure; autour d’elles, la forêt vierge s’étend profonde et impénétrable. Les habitants ont dû fuir dans les fourrés, car nous ne trouvons personne dans les cases grandes ouvertes; dans l’une d’elles, une marmite plein d’eau bout sur un feu débroussaillés dont nos boys profitent pour préparer le déjeuner. En attendant qu’il soit servi, nous allons nous plonger dans les eaux claires de la petite rivière; ce bain délicieux nous enlève comme par enchantement toute notre fatigue. Le ruisseau est rempli d’excellents poissons; c’est de là sans doute que vient le nom du village ( Ca , en annamite, signifie poisson). En quelques minutes nos coolies font une pêche miraculeuse.

Pendant que les porteurs chargent leurs bambous et se disposent pour la marche, je fais une pointe en avant pour reconnaître le chemin; au détour du sentier, je me trouve tout d’un coup nez à nez avec un grand singe, dont la face, dépourvue de poil et presque humaine, aurait pu, à la rigueur, être prise pour celle d’un indigène; l’animal, à ma vue, fait un bond énorme et disparaît dans le fourré. Ces singes font l’objet d’une légende curieuse qui se transmet parmi les montagnards annamites. On dit qu’à une époque reculée, ils étaient de véritables hommes qui, à la suite de je ne sais plus quelles vicissitudes, ont dû quitter leurs semblables pour vivre au sein des forêts; peu à peu, à force d’être seuls, ils ont perdu l’usage de la parole, mais ils comprennent encore très bien le langage annamite, et quand on passe dans l’endroit où ils habitent, il faut bien se garder des conversations qui pourraient les blesser, car ils sont très vigoureux et très malins, et le voyageur pourrait payer cher sa témérité.

Le chemin dévale rapidement entre d’épais fourrés coupés par d’étroites clairières; de temps en temps la forêt semble s’cnlr’ouvrir, pour nous laisser voir la falaise sous forme d'une haute muraille de granit bizarrement découpée. Sa base est constamment battue par les eaux de la mer qui viennent s’y briser avec bruit.

Nous nous engageons dans le lit d’un ancien torrent (pii, profondément encaissé entre les roches, descend presque en ligne droite jusqu’au bas de la montagne. 11 faut que nos coolies déploient une adresse peu com-

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