‹ Une campagne au TonkinChapitre 28 sur 299 · INSTALLATION A LA CITADELLE D’IIANOÏ · texte numérisé non relu

INSTALLATION A LA CITADELLE D’IIANOÏ

trempé dans l’encre de Chine; puis il fait très rapidement l’addition à l’aide de sa machine à calculer. Cette machine, qu’on trouve sur le bureau de tous les commerçants chinois, se compose de petites boules en palissandre enfdées les unes au-dessus des autres et parallèlement dans un cadre de bois. C’est absolument la même disposition que celle dont se servent en Europe les joueurs de billard pour compter leurs points.

Le caissier, avant de nous rendre la monnaie, fait sonner nos piastres sur un bloc de bois dur, afin de s’assurer qu’elles ne sont pas fausses.

Depuis que nous avons commencé nos achats, nous sommes suivis par une vraie meute de gamins couverts de guenilles, qui portent chacun un petit panier rond en treillis de bambous, attaché en sautoir avec une ficelle.

A chaque emplette que nous faisons, ils nous assaillent de leurs cris :

« Capitaine, moi porter ! «

« Capitaine, donne-moi ! »

Nous en avons d’abord chargé deux, puis quatre. Maintenant nous en remorquons une vingtaine à notre suite. L’un est coiffé d’une chaise, un autre d’un matelas; il y en a deux qui disparaissent entre les quatre pieds d’une table-bureau. Nous les avons encadrés dans nos boys et nos ordonnances, de peur qu’ils ne prennent la fuite en emportant nos ballots.

Notre. troupe a un air tellement imposant, que, lorsque nous nous présentons pour entrer à la citadelle, le brave turco en sentinelle à la porte croise la baïonnette, croyant sans doute avoir affaire à une bande de pirates. Il huit l’intervention du sergent chef de poste pour qu’il nous laisse la route libre.

En arrivant à notre campement, nous trouvons le dîner prêt. Haï s’est construit une cuisine en plein vent avec quatre bambous et des nattes. Avec un trou dans la terre et deux briques il s’est fait un fourneau, lin petit boy assis par terre alimente avec les débris d’un vieux tonneau le feu sur lequel mijote un poulet sauté qui embaume.

Le docteur L... bat avec frénésie, dans une gamelle de troupier, des blancs d’œufs pour un plat sucré de sa composition; il s'est mis, en guise de tablier, une serviette autour des reins; avec ses grandes bottes et son képi, l’effet est des plus réjouissants.

« Riez, riez, nous crie-t-il de loin, vous allez recevoir un rude coup de fusil ! Ah ! mes amis, quel pays que ce Tonkin ! Il n’y a pas une bribe de beurre dans tout l’Annam, pas une goutte de lait frais dans Hanoï. Il y a bien des vaches, mais elles n’en font pas; les Annamites ne connaissent pas cela. Nous allons être obligés de cuisiner avec ce lait condensé et ce

beurre salé venus de je ne sais où, dans de petites boîtes de fer-blanc soudées qui coûtent les yeux de la tête.

« Et les œufs! C’est bien une autre affaire! Ils ne manquent pas sur le marché; mais pas un de frais! Tous habités! Ces sauvages les aiment comme cela. A force de chercher, Haï m’a découvert un marchand qui en avail de passables. Le plus joli, c’est que je les ai payés moitié moins cher: un œuf couvé, un sou! les œufs frais, deux pour un sou. Sont-ils bêtes, ces Annamites ! »

Pendant cette conversation, Haï, aidé par les boys et les ordonnances, a dressé la table sous la véranda, devant la maison. Nous nous asseyons devant le potage fumant, et notre chef de popote nous entretient des détails du ménage.

« Vous savez que nous avons droit à la ration des vivres. J’ai touché pour chacun de nous à l’administration une portion de viande fraîche, une boîte de conserves de viande, une ration de sucre, de café et de vin, toutes choses que nous ne pourrions pas nous procurer ici. Je donne à Haï, notre cuisinier, sept piastres par mois, plus deux ligatures par jour pour son marché. Moyennant ces deux ligatures, il doit nous approvisionner en œufs, en volaille, en poisson, enfin en tout ce qui peut varier notre ordinaire. De plus j’ai loué, pour deux piastres par mois, un petit boy qui ira chercher le bois et l’eau : Monsieur Haï est trop grand seigneur pour se charger de ces détails. 11 est bien entendu que notre personnel nous suivra partout pour le même prix, et que, en colonne, nous serons traités comme aujourd’hui. »

Ainsi soit-il, car le dîner de Haï est exquis !

Les Annamites, comme les Chinois, ont une grande aptitude pour la cuisine. Ils ont même, à mon avis, une supériorité sur les cordons bleus français, en ce sens qu’ils n’emploient que très peu d’ustensiles. Avec une poêle et une marmite que nous lui avons achetées, Haï nous confectionne à chaque repas trois ou quatre plats, sur un fourneau en plein vent construit avec trois briques.

J’ai dit qu’on nous avait envoyés demeurer dans la citadelle de Hanoï. Si l’on veut se faire une idée exacte de ce qu’était cette citadelle à l’époque de notre arrivée, il faut se représenter un grand terrain plat, de forme rectangulaire, mesurant au moins 5 kilomètres dans son plus grand côté. Ce terrain est entouré de toutes parts par une haute et épaisse muraille en briques. La muraille est doublée à l’extérieur par un large fossé rempli d’eau stagnante.

LA CITADELLE D’HANOI.

Le mur d’enceinte est percé de six portes monumentales qui donnent chacune à l’extérieur accès sur un pont de briques jeté en travers du fossé. Chaque porte est surmontée d’un petit mirador couvert auquel on accède par des escaliers ménagés à l’intérieur de la muraille. C’est dans ce mirador que se tenaient les soldats du poste préposé à la garde de la porte.

Au centre même du terrain limité par la grande muraille que je viens de décrire se trouve une deuxième enceinte, également fermée de toutes

I'OllTE DU SUD DE LA CITADELLE DE HANOÏ.

parts par un mur en briques: c’est l’enceinte royale, qui contient la pagode du roi.

La pagode du roi est un grand bâtiment plus large que long; il est construit sur une terrasse carrée, consolidée sur ses quatre laces par un mur. Un escalier monumental donne accès sur la terrasse; cet escalier est limité de chaque côté par une rampe en granit admirablement fouillée de façon à figurer ces amas de volutes qui pour les Annamites représentent les nuages. L’escalier est divisé en trois compartiments, dont un central et deux latéraux, par deux superbes chimères mesurant au moins 2 mètres de longueur et taillées chacune dans un seul bloc de granit gris.

Dans la muraille de l’enceinte royale qui fait face à cet escalier, l’architecte a ménagé trois portes placées l’une à côté de l’autre. Pour qui connaît les mœurs annamites, cette disposition suffit à elle seule pour indiquer, à coup sûr, une résidence du roi. Les mandarins et les personnages de la cour ne doivent jamais passer par la porte centrale, réservée au souverain seul, mais toujours circuler à droite et à gauche par les ouvertures latérales. Le simple fait de traverser un passage réservé au roi aurait été

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