‹ Une campagne au TonkinChapitre 280 sur 299 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

LE PÈRE 1I0ANG. — PROMENADE DANS l'eNCEINTE ROYALE — LA SALLE DU TRONE. — LES PORTES

ROUGES. - LE PALAIS DES RÉCEPTIONS PRIVÉES. — LE MUSÉE. • — CHANTEUSES ET MUSICIENNES DE LA

COUR. — LE SÉRAIL. — LE SERVICE DU ROI. — LE TRÉSOR. — LA FETE DES DOCTEURS. — LE JOUR DE l’an ANNAMITE I SUPERSTITIONS ET COUTUMES. — VISITES ET CADEAUX. — LES FETES DE LA COUR. — LE ROI DONG-KHANII. — COSTUMES DE CÉRÉMONIE DES MANDARINS. — PROMENADE SOLENNELLE : LES AUTELS DES VIEILLARDS. — LE ROI NOUS REÇOIT EN AUDIENCE PRIVÉE. -- VISITE AUX TOMBEAUX DES ANCIENS SOUVERAINS. - DÉPART POUR LA FRANCE.

Ou at re jours après mon arrivée à Hué, je reçois un planton du génc- ^ ral Prudhomme qui m’apporte l’autorisation, si impatiemment attendue, de visiter le palais du roi.

Le lendemain malin je traverse la rivière et, suivi d’un boy qui porte mon appareil photographique, je m’engage dans la citadelle «à la recherche du Père Iloang, premier interprète du roi, qui doit me faciliter l’accès de la deuxième enceinte.

Ce Père Iloang est un prêtre catholique indigène élevé par les mission-

UNE CAMl’AG.NE Al' TON kl. N.

naires; il parle très purement et très correctement notre langue, il est très instruit de nos mœurs et il a, je crois, fait un voyage en France. Les prêtres indigènes ont la spécialité de ces fondions d’interprètes de la cour; avant le Père Hoang, sous Tu Duc, c’était le Père Theu qui tenait cet emploi; ce dernier possédait au plus haut degré les principaux vices de sa l ace : il était fourbe, avide, menteur, et ses anciens protecteurs les missionnaires n’ont pas eu à se louer beaucoup de lui, pas plus du reste que nos représentants à Jlué; aussi le premier soin du général de Courcy a-t-il été de se débarrasser de ce faux ami de la France et de le remplacer par l’interprète actuel, le Père Hoang. Ce dernier nous est, je crois, assez dévoué; il a su très habilement gagner la confiance du jeune roi Dong- Khanh qui l’a investi d’un haut grade dans le mandarinat et l’a comblé d’honneurs et de présents. Son influence est redoutée des hauts fonctionnaires de la cour qui n’osent pas l’attaquer ouvertement et qui ne seraient pas fâchés de le voir disparaître.

Le Père habite, dans l’intérieur de la citadelle, près de la rue des Ministères, une coquette maison qui lui a été donnée par le roi. Dans la petite cour d’entrée, soigneusement masquée par des murs, se trouvent de jolis massifs de fleurs, et des bassins d’eau vive où nagent des poissons rouges; des stores, aux peintures multicolores, descendent du toit de la maison qui, comme toutes les constructions annamites, est ouverte en forme de grand hangar sur la cour intérieure. Dans la salle de réception qui renferme des meubles de prix en bois noir fouillé de fines sculptures, je ne découvre aucun des objets du culte catholique que je m’attendais à y rencontrer : pas de croix, pas d’image de sainteté, mais de grandes planches en laque rouge portant des sentences en caractères dorés, des brûle-parfums de cuivre ciselé, des parasols de mandarin, des sabres aux poignées d’ivoire ornées de décors d’argent.

Le Père répond bien à l’idée que je m’en suis faite en examinant son intérieur : c’est un petit homme à la peau mate avec une pointe de jaune, aux yeux noirs très vifs, à la maigre barbiche blanche, aux mains très soignées; lien de son costume ne rappelle le prêtre catholique : il est vêtu d’une longue robe noire boutonnée sur le côté par-dessus une chemise de soie blanche; son large pantalon en soie écrue très fine tombe sur des chaussures européennes; son chignon de cheveux grisonnants, relevés audessus de la nuque, est maintenu par un turban de crépon noir dont les plis très nombreux se croisent régulièrement sur le front à la mode de llué.

« Me voici à votre disposition, docteur, me dit-il avec un beau sourire

LA SALLE Dû TRONE.

qui me découvre d’un seul coup une double rangée de dents soigneusement laquées en noir. Sa Majesté est prévenue, elle a donné les ordres nécessaires pour que toutes les portes vous soient ouvertes. Vous voudrez bien vous laisser guider par moi, conformément à l’itinéraire convenu, afin que le roi ou ses femmes, qui ue peuvent encore vous recevoir, ne soient pas surpris par nous à l’improviste à un détour du palais. Je dois vous avertir cependant, entre nous, que le roi est très curieux, et qu’il cherchera certainement à vous voir, sans se montrer. Je vous demande quelques minutes pour me mettre en tenue convenable. «

Quelques instants après, nous nous mettons en route pour le palais. Le Père Hoang a pris la tenue de cour : pantalon de soie cerise, longue robe en grenadine bleue à manches larges et pendantes, babouches de cuir à ses pieds nus.

Nous passons sous la porte N’go-Mon avec laquelle j’ai déjà fait connaissance; l’ouverture centrale de cette porte est close, les deux passages latéraux sont seuls ouverts. L’entrée principale est uniquement réservée aux souverains. Autrefois, lorsque nos ambassadeurs étaient reçus en audience solennelles, on les faisait toujours passer par les petites portes latérales pour sauvegarder les apparences, et faire croire au bon peuple de Hué que la puissance qu’ils représentaient était de minime importance. Jusqu’à ces derniers temps, le ministre des Rites a toujours introduit cetle clause dans le cérémonial arrêté pour la réception à la cour de nos plénipotentiaires. L’année dernière encore le colonel Guerrier, envoyé par le général en chef du corps expéditionnaire pour assister au couronnement du roi Ham-N’gi, a dû se conformer aux usages précédemment établis et pénétrer dans l’enceinte royale par la porte latérale. Mais cette fois le général de Courcy a tenu bon et, quand le roi Dong-Khanh s’est présenté devant son palais pour la cérémonie du couronnement, c’est au côté du général en chef qu’il a franchi la première enceinte devant les mandarins prosternés.

Après avoir passé la porte de N’go-Mon nous traversons un pont en briques jeté sur un fossé intérieur à moitié desséché, et nous prenons pied sur une grande terrasse qui précède le premier palais. Aux extrémités du pont qui y donne accès, se dressent deux portiques supportés chacun par quatre colonnes en bronze, fondues d’une seule pièce. Ces colonnes sont ornées de motifs en relief représentant des dragons fantastiques dont les anneaux couverts d’écailles s’enroulent du pied jusqu’au faîte; les traverses qui les surmontent sont décorées de plaques en porcelaine de différentes couleurs, figurant des fleurs en relief et des attributs divers; tous ces

U N R CAMPAGNE AU TON Kl N.

motifs sont d’une exécution remarquable. La grande terrasse est flanquée de deux tigres dorés, reposant sur un piédestal en maçonnerie, abrités par un petit toit en coupole supporté par quatre colonnes; elle est surmontée d’une deuxième plus petite qui aboutit à la salle du trône.

La salle du trône occupe toute l'étendue d’un vaste bâtiment à triple toiture, dont les corniches et les faîtières sont ornées de grandes chimères dans le goût chinois; elle est superbe. Une succession d’immenses colonnes laquées rouge et or se dressent jusqu’au toit garni d’une profusion de sculptures. Les murs sont revêtus de grandes boiseries très joliment fouillées, allant du sol au plafond. Dans le fond, entre les colonnes, le trône royal repose sur un piédestal de trois marches; il est en laque rouge et tout doré, sa forme rappelle celle d’un fauteuil; devant, sont deux appuis pour les pieds figurant deux tigres couchés; il est placé contre une riche tenture représentant, brodé en relief, le dragon à quatre griffes qui est l’emblème royal; il est surmonté d’un dais en soie jaune, couvert de broderies de couleur. C’est dans celle salle que le roi donne ses audiences solennelles, en présence de tous les mandarins de la cour groupés, à droite et à gauche en dehors du bâtiment, sur les deux terrasses qui y conduisent. Ces jours-là, les grands stores qui, en temps ordinaire, ferment la salle du trône du côté des terrasses, sont complètement relevés.

Le premier bâtiment que je viens de décrire communique, par deux petites ouvertures latérales avec une cour intérieure, pavée de larges dalles, sur laquelle s’ouvrent trois grandes portes en laque rouge ornées d’immenses dragons dorés. Ces portes donnent sur une deuxième enceinte, au fond de laquelle se voit un autre grand palais de même architecture que le premier et précédé par une cour dallée.

Aussitôt après avoir franchi les portes rouges, le Père Hoang a déposé ses sandales; il me précède nu-pieds, parlant à voix basse; il a exigé que je laisse au dehors le boy qui portait mon appareil photographique; celui-ci a été confié à un mandarin d’ordre subalterne qui est venu nous recevoir à l’entrée de la deuxième enceinte et qui, pieds nus également, nous suit d’un air très grave, sans dire un mot.

Dans celle partie du palais où le roi se tient en permanence, les fonctionnaires et les gens de service doivent quitter leurs chaussures et parler à voix basse, par respect pour le souverain.

La cour est flanquée, sur les autres côtés, de deux corps de bâtiments où sont les postes des soldats de garde. Le roi m’a fait envoyer dans l’un d’eux un plateau de pâtisseries et d’excellent thé. Au moment où je fais

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