UNE FEMME DU ROI
sérail; elles ont un uniforme composé d’un pantalon, d’une robe et. d’un turban vert.
Chaque jour Sa Majesté est assistée par un personnel féminin composé de quinze de ses femmes et de trente servantes; ces dernières, armées d’un grand sabre, gardent toutes les issues des appartements privés. Quant aux autres, elles pourvoient à tous les besoins journaliers du roi ; cinq d’entre elles restent constamment auprès de sa personne pour le servir, et changent chaque jour. L’ensemble du personnel féminin du sérail comprend en totalité 579 personnes auxquelles il faut ajouter 455 servantes; il atteint ainsi le chiffre considérable de 1 014 femmes, qui toutes habitent le palais et sont entretenues aux frais de l’Etat.
Les femmes du roi se recrutent de deux façons : ce sont, ou bien les
filles des fonctionnaires de l’Etat et des riches particuliers qui, pour attirer les honneurs et les privilèges sur leur famille, proposent leurs plus jolis enfants au souverain, ou bien des filles du peuple que la reine achète pour en faire des actrices et dont la beauté plaît au roi. Une fois entrées au sérail, ces femmes sont, pour ainsi dire, cloîtrées avec le roi pour leur vie entière. Perdues pour le monde, elles ne peuvent même plus revoir la maison paternelle; leur mère est cependant autorisée à venir, de loin en loin, les visiter à la cour. Si une femme du roi est atteinte d’une maladie peu grave, elle est isolée dans l’infirmerie du sérail où les médecins de la cour viennent la soigner sous la surveillance d’un eunuque. Si la maladie est incurable, la femme peut être renvoyée dans sa famille. En cas de mort subite, on sort le corps de l’enceinte royale par-dessus la muraille, à l’aide d’un cabestan. Jamais on ne peut faire franchir à un cadavre une porte qui sert au souverain. Ce dernier lui-même n’est pas exempt de cette règle; quand il meurt, on glisse son cercueil à travers une ouverture pratiquée dans la muraille que l’on renferme ensuite.
A la mort du roi, ses femmes ont deux destinations différentes : celles qui appartiennent aux classes les plus élevées sont conduites dans les palais qui avoisinent son tombeau, et là, sous la surveillance des eunuques, elles passent le reste de leur existence à entretenir les autels élevés en l’honneur de leur royal époux. Celles des classes inférieures sont renvoyées dans leurs familles, mais si belles et si habiles qu’elles soient, elles ne peuvent se remarier qu’avec des gens du peuple dépourvus de fonctions publiques. Il est expressément défendu aux mandarins de n’importe quel degré d’épouser une femme sortant du sérail ; cette défense prend sa source dans le respect dû à la mémoire du souverain.
Outre le personnel féminin, le roi est servi par des eunuques et des Thi- Yé. Les premiers sont employés à la cour à surveiller les femmes et à transmettre les ordres royaux aux fonctionnaires de toutes les administrations de service au palais, ceux-ci ne pouvant paraître devant le roi que lorsqu’il les faitdemander. Les eunuques ont une tenue semblable à celle des autres fonctionnaires du gouvernement, mais ils ne la portent que les jours de fête; ils sont bien traités et très considérés; leurs familles sont comblées de biens et exemptées de tous les impôts et de toutes les corvées. Quant aux Thi-Yé, ce sont des hommes de confiance choisis parmi les sous-officiers les plus intelligents des régiments qui composent la garde royale; ils sont chargés de la police secrète à Hué et dans les provinces; ce sont eux que le roi envoie chaque fois qu’il veut donner un ordre direct à un fonctionnaire,
LE TRÉSOR DES ROIS D'ANlN’AM.
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sur un point quelconque du territoire. Souvent ils vont dans les provinces éloignées pour renseigner le roi sur la conduite des mandarins, sur ce qui se passe dans les différentes régions, et sur les agissements des étrangers. Ces employés sont très influents et très redoutés ; quand ils sont en mission secrète, ils cachent soigneusement la petite plaquette d’ivoire qui indique leurs attributions et ils ne se font connaître de ceux qu’ils sont chargés de surveiller que lorsqu’ils n’ont plus rien à en tirer.
Non loin du sérail, se trouve le palais habité par la reine, mère de Tu- Duc. Cette vieille princesse jouit à la cour d’une grande inlluence; elle est servie par un personnel spécial et, chaque jour, une princesse et trois femmes de haut rang viennent l’assister dans ses appartements. L’État lai sert, comme appointements, dix mille ligatures, mille mesures de riz; à chaque anniversaire de dix ans, cette solde en argent est augmentée de cinq mille ligatures. Tu-Duc avait un grand respect pour sa mère, il lui faisait visite chaque jour, la comblait de cadeaux et de prévenances et prenait souvent ses conseils. Le roi Dong-Khanh a pour elle une vénération profonde, il ne lui parle qu’à voix basse et avec le plus grand respect. Cette vieille reine passe son temps à dresser des chanteuses pour le service du roi; quelquefois elle l’accompagne dans ses promenades, souvent aussi elle quitte le palais pendant quelques jours pour aller avec ses femmes s’enfermer dans le tombeau de Tu-Duc; elle est complètement aveugle depuis la mort de son fils.
Dans la partie la plus reculée de l’enceinte royale, se trouve un petit étang bordé d’arbres et alimenté par des prises d’eau qui vont jusqu’aux fossés extérieurs. Une grande construction sur pilotis s’élève au milieu de l’eau; c’est le bâtiment du Trésor et l’étang porte le nom de Lac des Caïmans. Il est de croyance, à la cour, que ce lac est habité par des crocodiles chargés de défendre le trésor contre les voleurs qui tenteraient de s’introduire dans le bâtiment qui le contient. Il n’existe, à l’heure actuelle, aucun animal de cette espèce dans les eaux tranquilles du petit lac; peut-être autrefois, lorsque le roi d’Annam recevait de Cochinchine des caïmans vivants qui étaient destinés à sa table, leur a-t-on donné pour domicile provisoire l’étang qui porte leur nom, ce qui expliquerait la légende; toujours est-il que les troupes du général de Courey ont trouvé à cet endroit, au moment de la prise de la citadelle, des caisses remplies de barres d’argent dont la valeur pouvait être évaluée à une douzaine de millions. Ce trésor, si l’on en croit l’ancien directeur des affaires civiles et politiques au Tonkin, M. Silvesfre, qu’un long séjour dans ces pays a rendu très com-