LE ROI CHEZ LUI
L’envoyé royal, qui nous apporte ces présents, est chargé de nous annoncer que le roi nous accorde la très rare faveur de visiter les tombeaux des anciens rois d’Annam et qu’il enverra à l’avance, pour nous en faire ouvrir
UNE CAMPAGNE AU TON Kl N.
les portes, un assesseur du ministre des Rites, qui s’entendra avec les eunuques chargés de la garde des nécropoles..
Chaque tombeau représente, en effet, une véritable ville dont l’enceinte, entourée de hautes murailles gardées par dés soldats, est interdite aux indigènes et surtout aux étrangers. Cette ville comprend une succession de palais disséminés dans des jardins fort beaux et habités, comme je l’ai déjà dit, par les femmes et les anciens serviteurs du roi défunt.
Nous partons un matin pour faire cette intéressante excursion. Les tombeaux des rois sont tous construits sur les bords de la rivière de Hué, à une certaine distance en amont de la citadelle; il faut près de deux journées de navigation en sampan pour aller jusqu’à celui du roi Cia- Long qui est le plus éloigné; il y en a trois autres : celui de Ticu-Tri, celui de Minh-Mang et enfin celui de Tu-Duc, le plus grand et le plus beau de tous. Le roi Tu-Duc a fait construire ce dernier de son vivant; des milliers d’ouvriers y ont travaillé pendant les dernières années de son règne. Nous nous y rendons à cheval, en côtoyant la plaine des tombeaux dont j’ai parlé et qui se prolonge sur une étendue de plusieurs kilomètres.
Avant d’arriver à la nécropole de Tu-Duc, nous gravissons une petite colline couverte d’une foret de pins maritimes au sommet de laquelle se dresse un singulier monument. Il est formé de trois terrasses figurant trois grands carrés superposés et d’inégale largeur; chacune des terrasses est entourée d’une balustrade de pierre ; on y monte par de larges escaliers. C’est là qu’au deuxième mois, le roi, suivi de toute sa cour, vient en grande pompe célébrer la fêle du Nam-Giao ou sacrifice au ciel. Celte fête est la plus solennelle.de toute l’année; ce jour-là, la rivière de Hué est barrée par un immense pont de bateaux sur lequel le souverain passe avec un magnifique cortège de gardes, de mandarins, de chevaux cl d’éléphants. Dans l’endroit où doit avoir lieu la cérémonie, de grandes tentes ont été dressées; le roi, qui s’est préparé par le jeune au sacrifice qu’il va offrir, y passe, avec les principaux mandarins de sa cour, la nuit qui précède la fête. Au milieu de la terrasse la plus élevée on a dressé au préalable un riche autel sous un vélum en étoffe jaune qui abrite également des meubles somptueux tirés du palais. A minuit tout le monde se lève, et le roi, ayant fait immoler un buffle par les mandarins militaires, l’offre en sacrifice au ciel qu’il salue en se prosternant cinq fois de suite. Pendant ces prosternations, un grand de la cour récite des prières, et les serviteurs brûlent sur un brasier de nombreuses pièces de soie de toutes les couleurs.