L’ÉTIQUETTE DE LA COUR
peut-être pas du goût de tous nos souverains d’Europe; il se lève chaque matin à cinq heures, il passe une grande partie de sa journée à parcourir et à annoter les rapports qui lui parviennent de toutes les administrations de la capitale et des gouvernements des provinces. Quand il est fatigué, il se fait seconder par les plus instruites de scs femmes qui lui lisent les documents officiels, sauf les dépêches confidentielles. Le gouvernement de l’Annam est absolument autocrate : toutes les affaires sont soumises au souverain, qui seul a l’autorité nécessaire pour les trancher, et qui lit toutes
J, K SÉRAII. .
les pièces qui lui sont présentées. On juge par là du temps qu’il y dépense.
Tous les jours impairs le souverain reçoit en audience privée les fonctionnaires des différentes administrations qui ont des requêtes à lui présenter ou une autorisation à solliciter; en outre, les mandarins de Hué du premier au troisième degré doivent, à tour de rôle, se tenir pendant vingtquatre heures dans un des palais à la disposition du roi qui, à chaque instant, leur transmet ses ordres, des appartements particuliers, par l’intermédiaire des eunuques. Lorsqu’ils se présentent devant le roi, les fonctionnaires doivent se soumettre rigoureusement aux règles de l’étiquette de cour, c’est-à-dire se tenir à genoux à une distance de vingt pas du souve-
rain, avoir la tète légèrement baissée et tenir, en face de leur visage, leur petit sceptre d’ivoire; ils attendent respectueusement que le roi leur adresse la parole; s’ils ont à lui répondre, ils se relèvent, s’approchent de Sa Majesté, s’agenouillent de nouveau devant elle, et parlent à voix basse et avec respect.
Le roi nous fait asseoir près de lui, après nous avoir serré la main à la française; il me demande à voir les photographies (pie j’ai faites l’autre jour dans le palais. Je ne suis pas, du reste, le premier photographe qui soit venu à Hué. Depuis longtemps un Annamite qui a pris des leçons en Chine a fait le portrait des principaux mandarins de la cour. Roullet propose au roi de le peindre à l’huile, celui-ci accepte avec le plus grand plaisir mais il veut être représenté dans son costume de cour.
Ce n’est pas chose facile que de faire le portrait d’un roi d’Annam; à chaque instant, le royal modèle se dérobe pour venir juger de l’œuvre de mon ami, et puis, cette robe jaune est impossible à reproduire : les couleurs les plus vives de la palette n’arrivent pas à la rendre; d’ailleurs Roullet a des distractions ; on entend chuchoter derrière les paravents qui masquent l’entrée du sérail; des yeux curieux regardent à travers les fentes de cette mince cloison et des rires étouffés partent de tous les coins. Le roi fatigué lève la séance au bout de dix minutes. Roullet promet qu’il achèvera le tableau à la Légation, de souvenir et d’après mes photographies, et qu’il l’enverra ensuite au palais.
En traversant la cour, après avoir pris congé du roi, nous trouvons les gens de service de Sa Majesté rangés devant le palais et l’attendant pour la promenade qu’elle fait chaque soir dans les jardins. Huit vieilles femmes, ayant sur la tête un casque en carton noir orné de rubans, ont passé pardessus leur longue robe, une espèce de chasuble jaune brodée de rouge ; elles sont agenouillées sur des nattes, les mains appuyées sur les poignées d’une chaise à porteurs habillée d’étoffe jaune, que d’autres vieilles femmes, vêtues de la même faÇon, abritent sous de grands parasols. De chaque côté de ce groupe sont rangées des musiciennes tenant des instruments bizarres; des gongs, des tams-tams, des guitares ventrues, des espèces de cylhares, des 11 û tes et de petits violons recouverts de peau de serpent ; des servantes du harem tiennent des insignes variés et des étendards ; enfin, près de la porte par laquelle doit sortir le roi, deux femmes du sérail, un énorme turban autour de la tête, sont prêtes à offrir à Sa Majesté des rafraîchissements contenus dans des bouteilles de forme et de provenance européennes.