MALFAITEURS A LA CANGUE
ques-uns de ces malfaiteurs ont une taille cl une musculature athlétiques. L’interprète me fournit sur eux des renseignements pleins d’intérêt, en me les désignant du bout de son éventail comme on ferait dans une ménagerie pour des animaux féroces.
« Ce grand diable qui roule des yeux furieux est un pirate des plus dangereux : il a tranché à lui tout seul plus de vingt tètes. On a été obligé de le transporter à Hanoï dans une cage en bambous, tant il a fait d’efforts pour s’échapper; on l’a laissé seul dans ce coin parce qu’il n’est pas sociable. 11 est attaché en boule , par les mains et par les pieds; ne pou-
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vant plus battre ses compagnons de cellule, il cherche encore à mordre les pieds des gardiens. Cet autre a été pris les armes à la main dans une expédition contre les pirates; on a trouvé dans sa ceinture trois oreilles gauches fraîchement coupées. »
Tous les prisonniers portent sur le front un caractère chinois tracé à l’encre noire qui sert à les reconnaître; tous portent également une cangue , formée de deux bambous mesurant 60 ou 70 centimètres de long et reliés par deux barres transversales. La tète est emprisonnée entre ces deux barres rigides dont l’une se place en avant et l’autre en arrière du cou, pendant que les deux bambous reposent chacun sur une épaule. Cet appareil peut être assez justement comparé à une petite échelle entre les échelons de laquelle le patient aurait passé sa tête et dont les montants reposeraient sur ses épaules.
Les canguesque portent les prisonniers sont en bois vert et assez légères; elles sont appelées cangues de voyage , parce qu’on en charge les malfaiteurs pour les transférer d’une prison à l’autre. Il existe, outre ce modèle, trois formes de cangues décrites tout au long dans le code annamite au chapitre des peines, sous les noms de petite, moyenne et grande cangue. Celte dernière est très lourde; elle est renforcée à ses deux extrémités par de gros anneaux en fer.
Au moment où nous sortons de la prison, un domestique vient nous annoncer que le tong-doc est de retour et qu’il nous attend dans la salle des audiences; cette salle occupe toute la longueur du bâtiment, fermé de trois côtés par des murs en brique et complètement ouvert du quatrième qui donne sur une grande cour pavée de larges dalles de pierre. Du côté ouvert, le toit du bâtiment, recouvert de tuiles vernissées qui miroitent au soleil, s’avance de 1 ou 2 mètres sur la cour, supporté par de belles colonnes en bois de teck sculptées au niveau du faîte. On accède à celte salle par quatre marches de pierre; le mandarin nous attend au haut des degrés, l’échine ployée et la main tendue.
Oh! cette main de mandarin! je n’oublierai jamais l’impression que j’ai ressentie «à son premier contact. Figurez-vous de grands doigts maigres, décharnés, renflés aux jointures comme des sarments de vigne, des doigts froids, comme momifiés, rendus plus longs encore par de grands ongles mesurant 5 ou 4 centimètres. Depuis celle-là j’ai touché les mains de beaucoup de mandarins : toutes m’ont donné une sensation identique, celle d’une main de squelette.
Le tong-doc est en costume de ville : grande robe de tulle noir, pan-