‹ Une campagne au TonkinChapitre 40 sur 299 · DIFFICULTÉS DU RAVITAILLEMENT DES TROUPES · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS DU RAVITAILLEMENT DES TROUPES

Peu au courant des habitudes du pays, ignorant les ressources qu’il pouvait offrir puisque nous venions de débarquer, nous étions d’autant plus embarrassés pour résoudre ces grandes difficultés que, en ce moment, les trafiquants européens étaient rares à Hanoï. Ceux d’entre eux auxquels nous aurions pu nous adresser étaient arrivés en même temps que nous; ils n’avaient pas encore eu le temps de se créer des relations commerciales et ne pouvaient nous être d’aucun secours.

Heureusement nous avions près de nous les congrégations chinoises de Hanoi et de Haï-Phong, organisées depuis longtemps au Tonkin et entretenant des agents sur tous les points du territoire et même en Chine. Ces congrégations puissantes , et leur chef A. Yan, nous ont aidés à aplanir les grosses difficultés du début concernant les approvisionnements des troupes.

Le 7 mars 1884, à six heures du soir, toutes les troupes de A- YAN> ctlEF DEs congrégations chinoises.

la lre brigade, réunies

sous le commandement du général Brière de l’Isle et concentrées dans la ville depuis plusieurs jours, sont échelonnées sur les bords du fleuve Bouge, depuis la Concession de France jusqu’au bâtiment de la Douane, sur un parcours de plus de 5 kilomètres. Il y a là 9 000 hommes s’agitant au milieu des canons, des caissons, des faisceaux rangés en lignes. Les uniformes bleu clair des turcos tranchent sur les vêtements plus sombres des artilleurs; les pantalons rouges de nos petits fantassins jettent une note vive et gaie au milieu des misérables cases en paillotes qui bordent le fleuve

UÎNE CAMPAGNE AU T ON Kl N.

en cet endroit. Les indigènes, accroupis le long de la rive ou devant la porte de leurs maisons, regardent avec stupéfaction toute celle armée.

Devant nous, le lleuve roule silencieusement ses eaux couleur de brique entre deux berges basses et boueuses; l'autre rive nous apparaît comme une mince ligne jaune et verte, bien loin, à la limite de l’horizon. Tous les regards sont lixés vers ce point; c’est là que commence le pays inconnu où nous serons demain ; là nous attend l’ennemi que nous sommes venus chercher à travers 4000 lieues de mer.

Le passage du fleuve commence : on embarque les troupes sur des jonques du pays dont les dimensions rappellent les fiûtes de nos canaux de France, et sur de petits sampans qui ne peuvent guère contenir plus d’une douzaine d’hommes. Jonques et sampans sont remorqués à travers le fleuve par des canots à vapeur.

Dans ces conditions, la traversée des troupes est longue. Bien avant qu’elle soit terminée, le soleil disparaît à l’horizon derrière le fleuve, et la nuit survient brusquement, sans crépuscule : une nuit noire qui interrompt tout le travail. On recommencera demain; en attendant, on campe où l’on est, sur la berge. Nous dormons la tète sur une pierre et le corps enroulé dans nos couvertures et dans nos manteaux.

Le va-et-vient des jonques reprend à la pointe du jour. Je m’embarque un des derniers, à six heures du matin, avec mon cheval et mon ordonnance; vingt minutes après, nous touchons l’autre rive.

Je trouve l’ambulance au grand complet et prête à se mettre en route sous la direction de son chef, M. le médecin-major de 1” classe Gentil.

Voici nos 150 coolies accroupis en deux longues files sur le sable devant les cantines médicales et les ballots de brancards et de couvertures. La veille on leur avait remis à chacun un bambou solide et une corde neuve : ils ont déjà tout égaré. Un leur avait distribué également à tous deux grosses mottes de riz cnil à l’eau salée, de quoi les nourrir pendant un jour; ils ont tout dévoré. L'officier d’administration, M. Lobby, qui a passé deux jours et deux nuits à tout prévoir et à tout préparer, court de l’un à l’autre, très inquiet. 11 questionne en français, on lui répond en annamite : « Et ton bambou? — Konko biet. (Je ne comprends pas.) — El ton riz ! — Konko biet. » Notre ami est dans tous ses états. « Konko biet, gémit-il. toujours konko biet! vous verrez que nous ne pourrons pas démarrer! »

Nous nous mettons cependant en route sans trop de peine à neuf heures du matin. Nous sommes placés à l’arrière de la colonne, immédiatement

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