LV CANONNIÈRE CLAPARÈDE «ÉCLAIR
leur annamite se promène, l’arme an bras, devant ehaque paillote, pour empêcher toute évasion. Les coolies prennent du reste leur temps en patience; ils passent toutes leurs journées étendus sur le dos, à fumer leur pipe ou à chiquer le bétel; quand ils ne dorment pas, ils jouent ou ils mangent; deux fois par jour on leur distribue du riz décortiqué qu’ils font cuire, avec un peu d’eau et du sel, dans des marmites de cuivre posées sur deux pierres.
De grandes quantités de vivres ont été amassées dans les magasins de la Concession et de la citadelle; mais ces vivres doivent être transportés à dos d’hommes; il faut fractionner à l’avance les énormes caisses qui les contiennent et répartir les charges. Tous les charpentiers et tous les menuisiers qu’on a pu trouver parmi les soldats ont été réquisitionnés dans ce but ; ils sont occupés à confectionner des récipients assez petits pour que chaque colis ne dépasse pas 50 ou 32 kilogrammes : c’est le poids maximum dont peuvent être chargés deux porteurs au bambou. On se rend compte facilement de toutes les peines et de tout le travail qu’une pareille transformation doit coûter.
11 faut dire aussi que cette question de l’alimentation des troupes a été la première et la plus grave préoccupation du commandement, dès notre arrivée au Tonkin : sous ce climat débilitant on ne pouvait songer à nourrir exclusivement nos soldats avec les conserves salées et le biscuit venus de France; un pareil régime aurait amené dans leur santé des altérations d’autant plus rapides que, à peine débarqués et sans qu’ils aient eu le temps de s’acclimater, on allait les lancer dans une expédition fatigante que les agressions tous les jours plus hardies des Chinois empêchaient de différer.
La question de l’approvisionnement des troupes en vivres frais, déjà si ' difficile à résoudre en temps de guerre dans notre Europe, l’était bien davantage dans ce pays imparfaitement connu, où les indigènes font usage d’aliments qu’il eût été impossible d’utiliser pour nos hommes. L’Annamite, en effet, se nourrit de poissons, de volailles ou de viande de porc; il mange du riz en guise de pain et ne boit que de l’eau; le blé et le vin lui sont totalement inconnus. Les moulons ne peuvent vivre dans ce pays humide; tous les essais d’acclimatation de l’espèce ovine qu’on a tentés sont restés infructueux. On élève bien en Annam et au Tonkin le petit bœuf à bosse et le buffle, mais ces animaux ne sont employés que pour les travaux de labourage; ils sont rares dans le delta tonkinois que nous occupions exclusivement à celle époque; la chair du buffle est d’ailleurs peu nutritive et coriace.