‹ Une campagne au TonkinChapitre 59 sur 299 · PETITES MARCHANDES DE CHARBON · texte numérisé non relu

PETITES MARCHANDES DE CHARBON

vingt minutes de marche, nous pénétrons dans une espèce de magasin plongé dans une demi-obscurité. Une vieille femme se tient devant un comptoir; elle a près d’elle cinq ou six pots en terre contenant de l’opium préparé. Cet opium, de consistance demi-fluide, se débite avec une petite spatule; il est brun comme du caramel, coule et s’étire comme de la mélasse; quand on découvre les pots, il s’eu dégage une odeur empyrcumatique qui est très agréable.

L’opium se vend au poids de l’argent; on le pèse avec une petite balance placée sur le comptoir devant la marchande; cette balance est aussi sensible que les instruments de précision employés dans les pharmacies.

L’acheteur met dans un plateau une barre d’argent ou une piastre mexicaine; la vendeuse fait la tare dans l’autre plateau avec la drogue. Fumer l’opium est un passe-temps coûteux; je connais des Chinois qui dépensent jusqu’à une piastre par jour pour satisfaire cette passion funeste.

Ce n’est pas sans inquiétude que la vieille marchande nous voit nous diriger vers une porte dissimulée dans le fond du magasin, derrière une draperie. Au moment où nous nous préparons à en franchir le seuil, un solide Chinois se dresse devant nous comme pour nous barrer le passage. L’interprète lui fournit quelques explications en annamite et le gardien s’efface. Nous sommes dans une petite cour entourée de tous côtés par de hautes murailles et pavée de larges dalles; à droite et à gauche sont rangés, sur des espèces de gradins, des pots de différentes formes remplis de fleurs et d’arbustes rabougris, bizarrement contournés; au fond de la cour, le toit d’un deuxième bâtiment s’avance pour former une sorte de véranda; celte véranda prend accès du côté de la cour par un portique dont le cadre en bois, richement sculpté, est laqué or et rouge. Audessus du portique s’étalent, sur une même ligne horizontale, trois grands caractères d’or sur laque rouge : c’est peut-être l’enseigne de la maison, peut-être aussi une sentence appropriée au caractère de l’établissement.

Sous la véranda est dressé un lit annamite dont les panneaux sont sculptés à plein bois et dont les pieds contournés sont ornés de têtes de dragons. Sur ce lit, en ce moment inoccupé, sont placés un matelas cambodgien recouvert d’une étoffe de soie rouge un peu foncée et un petit oreiller rigide, en forme de billot, fait en treillis de bambous recouvert de cuir. Une fine moustiquaire en soie rouge est fixée par ses quatre coins au plafond, juste au-dessus du lit; elle est bordée, à sa partie supérieure et sur les quatre côtés, par de grandes bandes de drap rouge, larges de 50 à 40 centimètres; ces bandes, sur lesquelles sont brodés en soies de diverses couleurs des oiseaux et des fleurs entremêlés de sentences, forment audessus du lit comme une sorte de dais.

Près du petit oreiller, un riche nécessaire de fumeur est disposé sur un grand plateau de bois noir incrusté de nacre. Le fumeur ne doit pas être bien loin; il a sans doute interrompu son occupation favorite pour fuir les regards des indiscrets. On sent dans l’air une odeur de caramel mêlé d’encens : c’est le parfum de l’opium de bonne qualité quand il brûle. La petite lampe qui sert à chauffer la drogue flambe sous son globe de cristal, et la pipe, dont le tuyau cerclé d’argent se termine par un gros bout d’ambre jaune, est encore chaude.

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