UNE FUMERIE D’OPIUM
A côté de celte véranda,' qui sans doute sert de buen retiro à un habitué de marque, se trouve une grande salle commune où les fumeurs s’installent sur des lits de camp déposés le long des murs. En entrant dans la salle, j’ai la gorge saisie par l’cdeur âcre et pénétrante que donne en brûlant l’opium de qualité inférieure. Près de la porte, un grand vieillard à barbe blanche, d’une maigreur de squelette, est couché tout du long sur un lit. Surpris par le sommeil, il a laissé échapper sa pipe qui est tombée près de lui. Ses lèvres grandes ouvertes sont comme figées dans une sorte de rictus; son corps, d’un jaune de cire, est à peine recouvert par une vieille loque trouée. Il apparaît dans l’ombre comme un cadavre : les bras pendent inertes le long du corps, et la vie semble s’être réfugiée tout entière dans les grands yeux noirs, profondément enfoncés dans l’orbite et qui regardent avec une effrayante fixité.
Deux tout jeunes hommes fument côte à côte dans un coin, couchés sur des nattes; la tète relevée par un traversin, ils préparent leurs pipes; déjà abrutis par l’opium, ils ne semblent pas s’apercevoir de ma présence. Ils ont près d’eux, à portée de leurs mains, l’attirail indispensable aux fumeurs : la pipe avec ses fourneaux de rechange, la petite lampe allumée, les aiguilles à chauffer, le pot en ivoire renfermant le narcotique.
La pipe est faite avec un morceau de bambou creux, mesurant de 50 à 40 centimètres de longueur et fermé à l’une de ses extrémités par un opercule vissé. A quelques centimètres de l’opercule, un trou est pratiqué dans la paroi du bambou pour loger le fourneau, qui est mobile et y entre à frottement. Ce fourneau peut être exactement comparé à une pomme d’arrosoir qui n’aurait qu’un pertuis étroit à son centre; c’est par ce pertuis que le fumeur introduit l’opium.
Plus une pipe a servi, et plus elle est estimée des amateurs. Le bambou, qui à l’état neuf est blanc jaunâtre, prend à l’usage une teinte brun chocolat. La pipe acquiert alors une valeur relativement considérable : neuve, une pipe ordinaire coûte une piastre, toute montée; culottée, elle se paye jusqu’à vingt piastres.
Un des fumeurs charge sa pipe; il chauffe au-dessus de la petite lampe une aiguille d’argent emmanchée dans du bois, puis il l’introduit dans le pot à opium. Une petite portion de la drogue se coagule sous l’inlluence de la chaleur et se fixe à l’extrémité de l’aiguille; celle-ci, toute chargée d’opium, est reportée au-dessus de la lampe et chauffée avec précaution en la tournant lentement. La pâte narcotique se gonfle, se boursoufle, forme une sorte de bille que le fumeur aplatit et allonge en l’appuyant sur le pla-
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teau de la pipe. Quand la bille d’opium est suffisamment pétrie, il l’introduit dans le petit trou du fourneau et il porte ce fourneau au-dessus de la lampe. L’opium fond alors et se réduit en vapeurs, aspirées en cinq ou six bouffées. Il faut en moyenne dix minutes pour préparer une pipe et cinq ou six secondes pour la fumer. Le fumeur se livre à toutes les manipulations que je viens de décrire sans cesser de rester couché et en ne remuant guère que les mains et les avant-bras.
Le poison ne produit jamais le résultat cherché dès la première pipe, même chez les individus qui ne sont pas habitués à ses effets. Il faut en absorber dix ou douze, quelquefois même vingt ou trente, avant d’éprouver la moindre sensation. Le pertuis du fourneau s’encrasse vite; on est obligé de le nettoyer souvent à l’aide d’un mince crochet de fer emmanché dans un morceau de bambou.
Chaque fumerie d’opium occupe de nombreux domestiques qui ont des fonctions multiples. Les uns sont chargés d’apporter aux clients du thé dans des tasses posées sur de petites soucoupes et munies d’un couvercle d’étain; presque toujours ce thé est mélangé avec des graines de certains fruits ou des fleurs d’espèces variées; d’après les médecins annamites, ces fleurs et ces fruits auraient la propriété de combattre et d’atténuer jusqu’à un certain point les lésions organiques produites par l’usage prolongé de l’opium.
D’autres serviteurs sont spécialement chargés de nettoyer les pipes des habitués. Ils recueillent avec soin les cendres et les scories qu’elles contiennent ; ils vendent ces résidus, encore très riches en opium, aux gens du peuple, qui les fument après les avoir desséchés et pulvérisés.
Un certain nombre de coolies sont également attachés à chaque fumerie ; ils ont pour mission de débarrasser les lits de camp en emportant les fumeurs, une fois qu’ils sont endormis, dans un réduit obscur situé ordinairement dans une partie isolée de la maison, où ils les déposent pêle-mêle sur le sol recouvert de nattes.
C’est dans ce réduit qu’on avait placé le cadavre du tirailleur annamite que j’étais venu examiner. Le malheureux avait reçu un coup de couteau qui lui avait tranché les trois quarts du cou ; les carotides avaient été coupées, et la mort était arrivée rapidement par hémorragie. Cette hideuse blessure avait été faite par un vieil habitué de l’endroit, fumeur endurci chez qui l’opium déterminait souvent des accès de délire furieux. C’est dans un de ces accès qu’il avait assassiné le soldat, au moment où il fumait près de lui.