UNE MAISON DE NOTABLE. - LE CONSEIL DU VILLAGE
Le 6 avril 1884, à huit, heures du matin, la lre brigade, commandée par le général Brière de l’Isle, quitte Hanoï, ne laissant dans la ville qu’une faible garnison, et prend la route de Sontay pour marcher sur Honghoa; notre ambulance accompagne ces troupes. Nous devons suivre le chemin direct de Hanoï à Sontay par Phu-hoai-due et Don-phung, gagner ensuite la rivière Noire, que nous traverserons vers Bat-bac, et nous engager dans la route des montagnes, de façon à tourner Hong-hoa et à prendre a revers les positions ennemies. Uès que ce mouvement tournant sera accentué, le général de Négrier et la 2e brigade, venus de Bac-ninh, se dirigeront droit sur Hong-hoa, qu’ils attaqueront de front.
Cette roule de Hanoï à Pbu-hoai, que nous suivons en ce moment, a été
le théâtre de nombreux et sanglants combats; les Pavillons-Noirs nous ont disputé scs rizières avec acharnement et pied à pied; ses digues ont été arrosées du meilleur sang français.
Voilà le petit bois de bambous où Francis Garnier a été tué à coups de lances. En cet endroit la digne s’élève un peu au-dessus des rizières : c’est contre le remblai qu’elle forme qu’on a retrouvé le corps de ce héros. La tête manquait; la poitrine portait une plaie hideuse et béante par laquelle on avait arraché le cœur. Les féroces Ilé-Kis 1 ont en effet, dit-on, une affreuse coutume : quand un chef ennemi d’une bravoure hautement reconnue tombe sous leurs coups, ils emportent, son cœur, le font brûler sur des charbons ardents et s’en partagent les cendres, qu’ils avalent pour se donner du courage.
Un peu plus loin, le chemin fait un coude et passe près d’une petite pagode ombragée par de beaux arbres devant lesquels se dressent deux grandes colonnes sculptées. C’est là (pie ce même jour, le dimanche 21 décembre 1875, un autre brave, l’enseigne de vaisseau Balny, a trouvé la mort sous les halles chinoises.
Enfin, toujours sur la même roule, à moins d’un kilomètre de la pagode où a péri Balny, la voie traverse un pont de pierre jeté sur un petit arroyo: c’est le pont du Papier, près duquel a été tué, le 19 mai 1885, le commandant Rivière.
On éprouve une émotion poignante eu se représentant toutes cés scènes, sur les lieux mêmes où elles se sont passées.
À une heure et demie du soir nous arrivons à Phong, gros bourg situé près des rives du Day, à environ 20 kilomètres de Hanoï. Nous sommes installés dans une petite pagode bouddhique enfouie dans un nid de verdure.
Le lendemain, 6 avril, nous partons dans la direction de Sontay. Le temps est brumeux; il tombe une pluie fine qui nous donne froid. C’est aujourd’hui le dimanche des Rameaux : combien nos dévotes de France seraient fièresde porter à l’église pour les faire bénir les beaux bambous au feuillage de dentelle (pii forment les haies près desquelles nous passons!
Nous côtoyons un gros village à l’entrée duquel la proclamation du général Millot au peuple annamite est affichée sous un grand parasol jaune, tout comme une ordonnance royale. Les notables de l’endroit sont venus présenter leurs hommages aux chefs français; ils entourent un