‹ Une campagne au TonkinChapitre 7 sur 299 · LA CONCESSION · texte numérisé non relu

LA CONCESSION

Tout ou parlant, il frappe un coup sec sur un gong chinois placé dans un coin, et à l’instant même arrive en courant un petit garçon indigène de douze à quinze ans, qui nous gratifie d’un « bonjour, cap’taine » retentissant, en faisant le salut militaire.

« 11 faut que je vous prévienne, nous dit en riant notre ami, que, pour

HANOÏ : l'OSTE DE SOLDATS A j/eNTUÉE DE LA CONCESSION.

les Annamites, tous les officiers, depuis Je sous-lieutenant jusqu’au général inclus, s’appellent capitaines. Allons, Ba, prépare-toi. Tu vas accompagner ces messieurs en ville.

— Bien, eap’laine », et il disparaît.

« Mon boy, reprend le docteur X..., s’appelle Ba, ce qui veut dire « trois » en langue annamite. Les indigènes n’ont pas de prénoms; chez leurs parents on les désigne par le numéro d’ordre dans lequel ils sont venus au monde. Ba est le troisième venu. Ses parents s’appellent N’guyen-

Van-Xi, mais il cache avec soin son nom de famille, comme du reste tous les boys annamites.

— C’est assez extraordinaire.

— Vous comprendrez facilement pourquoi au contraire, quand vous serez au courant des mœurs du pays. Ces boys au service des Européens sont, pour la plupart, de petits vauriens sur qui il faut avoir en tout temps l’œil ouvert. Ils ne couchent pas à la maison, mais en ville, et leur plus grande occupation, une fois leur service fini, est de jouer aux cartes ou au bacouën, car le jeu est la passion dominante des Annamites. Us nous volent tant qu’ils peuvent, et, lorsqu’ils se voient découverts, ils filent pour ne plus revenir. Une fois qu’ils sont en fuite, il est bien difficile de les pincer; ces indigènes se ressemblent tous : allez donc retrouver votre voleur dans la foule! Et comment vous plaindre si vous ne connaissez pas son nom de famille ! Voilà pourquoi ils le cachent avec tant de soin.

— Pourquoi vous servez-vous de pareils garnements?

— Par la raison toute simple qu’il nous est impossible de faire autrement. C’est dur à dire : mais ces petits vauriens, que nous traitons de sauvages, apprennent ce qu’il faut de français pour nous comprendre en bien moins de temps que nous n’en mettrions, nous, pour nous faire entendre dans leur langue.

« 11 y a trois mois, le nommé Ba, que vous venez de voir, ne savait pas un seul mot de français et n’entendait absolument rien à mon service. Maintenant non seulement il me comprend, mais il cuisine comme un vrai cordon-bleu et me repasse mes chemises et mes faux cols comme la meilleure lingère. C’est un coquin, mais je ne puis me passer de lui, et si je le prenais la main dans un de mes tiroirs, je crois, ma parole, que je fermerais les yeux pour ne pas le chasser, tant il m’est indispensable. »

M. Trois est revenu sur ces entrefaites. 11 est coiffé d’un grand chapeau en bambous en forme de cône, sous lequel sa petite tète disparaît tout entière comme sous un immense éteignoir. A ce chapeau sont attachées de grandes brides en crépon rouge, larges comme la main et réunies en un gros nœud devant et au milieu de la poitrine. Par-dessus la veste blanche de tout à l’heure, il a passé une espèce de tunique faite en étoffe de soie moirée à mailles espacées comme du tulle; cette tunique est fendue de chaque côté comme une chemise, elle a des manches très étroites et un col droit boutonné sur le devant.

Ba porte au-dessous une large ceinture de soie rouge à laquelle est attachée, au niveau de la hanche droite, une belle bourse brodée de perles de

M. TROIS ET LES liOYS.

verre cl de filigrane d’or ; il est chaussé de bas bien blancs et de souliers de fabrication française. Il porte un immense parapluie de même provenance que les souliers.

Derrière lui se tient timidement un gamin de sept ou huit ans pauvrement vêtu d’une étoffe grossière de couleur brune et portant un grand panier vide.

« Ba vous a fait les honneurs de son beau costume, nous dit notre ami X...; il est vêtu comme un vrai mandarin, et pour ce fait, si nous n’étions

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