PAGODE OÙ A PÉRI L’ENSEIGNE DE VAISSEAU BALNY
de ses plus beaux habits attend sur le chemin, appuyé sur son bâton, le passage du général. A quelques pas en arrière sont groupés, peureux et tremblants, les notables de la commune; à côté d’eux, un jeune enfant porte sur un plateau de bois de modestes présents. Aussitôt que le général parait, le pauvre vieux s’agenouille en tenant les mains jointes devant son front incliné. On le relève avec bonté; mais lui, qui ne comprend rien à cette bienveillance, croit que son salut n’a pas été assez profond et qu’il nous a déplu : alors il se prosterne tout à fait, si bien que son front touche
le sol et que ses cheveux blancs balayent la poussière du chemin. Ces serviles hommages sont exigés, sous peine de punition sévère, par les mandarins annamites chaque fois qu’un de leurs administrés paraît en leur présence. Pour nous Français, ils nous gênent profondément et ils nous font souffrir.
Nous traversons le Day avec une grande célérité, moitié à gué, moitié sur de petits sampans indigènes. Celte rivière n’a guère plus de t250 mètres de largeur; elle est d’un accès facile. La pluie qui nous faisait grelotter le matin a fait place à une chaleur humide, énervante ; nos troupiers suent sang et eau sous le sac avec leurs grandes capotes de France.
A midi nous faisons halte près du village de Trach-moï, où nous devons cantonner. Devant le village, la digue est faite avec des mottes de terre séchées au soleil, auxquelles on a donné la forme régulière de briques; un joli pont couvert, jeté sur un étang qui sert aux indigènes de vivier pour conserver le poisson, est construit sur pilotis en forme de dos d’âne. Sons sa couverture de tuiles, deux grands bancs de bois courent parallèlement au pont dans toute sa longueur; ils sont destinés aux voyageurs, qui peuvent s’y reposera l’abri du soleil pendant les heures chaudes du jour. Une haute porte en maçonnerie, enjolivée de sculptures et d’inscriptions, s’élève, à l’entrée du village, entre deux grands banians dont les branches s’entrelacent au-dessus d’elle pour former comme un gigantesque arceau de verdure. Cette porte d’aspect monumental, ce joli pont et cette digue si bien entretenue nous prouvent que nous sommes devant un village riche et populeux; mais nous ne distinguons pas les maisons; comme toujours, le village est entouré d’une levée de terre, haute d’environ 2 mètres, plantée de cactus, de bambous et de lianes, qui forment une haie de 4 mètres de hauteur, inextricable et impénétrable à la vue.
La porte est fermée par deux battants massifs, qu’il «faut enfoncer à coups de bélier. Aussitôt qu’on l’a franchie, on trouve de chaque côté deux petits hangars couverts d’un toit de chaume et occupés par de grands lits de camp : ce sont les abris des guetteurs.
Ces guetteurs, placés sur un observatoire haut perché, surveillent pendant la nuit les abords’ du village. Lorsqu’une troupe suspecte est annoncée, ils la signalent aux habitants à l’aide d’une grosse crécelle en bois ou d’un tam-tam attaché à l’une des poutres du hangar.
Les paysans se lèvent, se barricadent dans leurs maisons, toutes entourées d’une haie; ils s’arment de lances, de piques, de sabres. Les lances sont munies de longs et solides manches faits avec des bambous
durcis au feu: elles permettent de blesser à travers la baie, tout en restant à couvert, l’audacieux <|iii tenterait de s’approcher pour pratiquer une b rècbe.
Quand, du haut de leurs perchoirs, les guetteurs jugent que la- troupe ennemie est trop nombreuse et que la résistance n’est pas possible, ils l’indiquent au village à l’aide d’un appel spécial. Alors les habitants, après avoir fermé toutes les portes des maisons cl obstrué toutes les ouvertures des haies, s’enfuient dans la campagne par le côté opposé à l’endroit d’où l'on a signalé l’approche de l’ennemi. Ils chassent a travers champs les porcs, les volailles et les buffles; ils emmènent les femmes et les enfants ; ils ne laissent dans l’intérieur des cases (pie les vieillards impotents ou trop âgés.
En général les habitants ne vont pas bien loin. Ils se tapissent dans les rizières qui entourent le village, et là, immobiles, l’œil au guet, accroupis dans i’eau qui leur monte jusqu’aux aisselles, le corps courbé de crainte de se laisser voir à travers les plants de riz, les malheureux attendent avec anxiété que l’ennemi ait quitté la place et que tout danger ait disparu.
Ces sortes d’alertes sont fréquentes dans les villages du delta exposésaux razzias des pirates et des Pavillons-Noirs. Les paysans nous connaissent mal encore : ils nous assimilent à ces voleurs de grands chemins et, quand nous nous présentons dans leurs villages, ils se dérobent par la fuite. Pourtant, après quelques heures de séjour, lorsqu'ils voient que nous ne démolissons rien, que nous n’incendions pas leurs maisons et que nous châtions au contraire les coolies qui cherchent à leur voler leurs provisions, ils se rapprochent peu à peu, finissent par lever le nez au-dessus de leurs champs de riz, et, rappelés par les tout vieux qui sont restés dans les cases, ils rentrent en tremblant pour se mêler à nous. Ils aiden I nos coolies à puiser de l’eau, nos boys à préparer la cuisine, et, comme nous leur payons toutes les provisions qu’ils apportent, ils installent à proximité un petit marché de légumes et de fruits. La conquête est faite; quand nous reparaîtrons dans les environs du village, les habitants, au lieu de fuir, viendront audevant de nous.
Après avoir pénétré dans l’enceinte du village de Trach-moï, on trouve devant soi comme une sorte de labyrinthe formé par de petites ruelles étroites et tortueuses. Quand on en suit une, on ne tarde pas à aboutir à un cul-de-sac sur lequel donne la porte d’entrée d’une habitation.
Nous sommes logés chez un notable. Sa maison est construite avec les mêmes matériaux que celles des paysans pauvres; mais elle est plus vaste,