UNE MAISON DE NOTABLE
plus confortable et mieux entretenue. Quand on a dépassé la haie qui l’environne de toutes parts, on se trouve dans une belle cour plantée d’aréquiers. Le palmier aréquier n’est pas seulement un arbre de luxe, c’est une plante d’excellent rapport ; les noix qu’il produit entrent dans la composition de la chique de bétel; elles se vendent relativement cher, et chaque pied d’aréquier rapporte, bon an mal an, environ un franc à son propriétaire.
Les baies de bambous qui entourent les maisons et les villages sont également pour les habitants une source de revenus. Avec l’enceinte d’un arpent de terre, l’indigène peut se faire de cinquante à soixante francs de rente annuelle.
La case de notre notable est construite sur un petit tertre élevé de 50 à 60 centimètres au-dessus du niveau de la cour, pour éviter l’humidité. Le sol est recouvert d’une sorte de béton très dur; le toit, qui forme auvent tout autour de la maison, est fait avec une épaisse couche de paille de riz; il est supporté par huit colonnes en gros bambous, reliées entre elles par des fermes de même bois. La maison est séparée en trois pièces par des cloisons de grosses nattes. Dans la chambre du milieu, qui est la plus grande, un petit autel est. juché dans une niche près du plafond; de belles inscriptions sur papier rouge sont placées de chaque côté ; on a collé dans le fond de cette niche une grande image sur papier chinois, représentant un génie de grandeur naturelle dont la ligure, aux sourcils contractés et à la bouche grimaçante, est peinte en vert. Devant cette image, une petite table laquée rouge et or supporte un brûle-parfum de cuivre, des vases remplis de Ileurs et un de ces emblèmes taoïstes (pii ressemblent à des miroirs.
Sous la niche se trouve le lit du propriétaire : c’est une sorte de cadre en treillis de bambous supporté par quatre pieux. A côté, un grand coffre, monté sur quatre roulettes en bois, est fermé par un énorme cadenas : il constitue, avec des bancs de bois brut et une table, l’unique mobilier de la maison.
Les notables sont des hommes influents qui sont nommés à l’élection populaire pour former le conseil de la commune. Dans l’agglomération annamite ils tiennent la place de nos conseillers municipaux, avec cette différence qu’ils ont des attributions beaucoup plus étendues et beaucoup plus de responsabilité. Tous les hommes du village ne concourent pas à la nomination du conseil : pour pouvoir faire acte d’électeur, l’Annamite doit être inscrit sur le registre de la commune et payer l’impôt. Les inscrits sont tous des commerçants ou des propriétaires aisés, ayant, comme on dit,
du bien au soleil. Les coolies et les manœuvres, qui n’ont aucun domicile fixe et qui peuvent quitter le village quand bon leur semble, n’ont pas le droit de vote pour les élections municipales.
Le litre de notable est très ambitionné, à cause de la considération qu’il donne. Les propriétaires aisés cherchent à se concilier par toutes sortes de procédés les suffrages de leurs concitoyens; ils vont jusqu’à faire au village des donations importantes qui profitent à tous en augmentant les revenus de la commune.