CONTENIR UN ESTOMAC DE TONKINOIS
De Trach-moï à Sontay il n’y a pas plus de 10 kilomètres; on suit une large digue tracée presque en droite ligne au milieu de la campagne, admirablement cultivée; à chaque instant le chemin passe à travers des plantations de beaux arbres, parmi lesquels je remarque d’énormes jaquiers couverts de fruits. Ces fruits ressemblent à de gros melons; ils ont une écorce verte et rugueuse; ils sont fixés par une queue très courte soit au tronc même de l’arbre, soit à la naissance des grosses branches. Beaucoup sont en état de maturité et ont été jetés à terre par le vent. Nos coolies et les tirailleurs tonkinois les ramassent avec empressement; ils les ouvrent et en
retirent les graines <| u’ils serrent dans leurs ceintures; à l’étape ils les feront griller sous la cendre : c’est un régal dont ils sont très friands.
Le pays est extraordinairement peuplé : à chaque pas nous rencontrons une petite maison ou une pagode, et de plus nous 11e faisons pas cinq cents mètres sans découvrir, soit à droite, soit à gauche de la route, un gros village dissimulé dans son enceinte de bambous. A l’approche de la colonne, les appels du gong retentissent dans les pagodes, les chiens du village sortent en aboyant dans les rizières, et les paysans fuient à toutes jambes.
Nous traversons de jolis ponts couverts de chaume et jetés sur des mares pleines d’eau stagnante, dans lesquelles s’ébattent des canards et de petits plongeons à plumes grises qui ne dépassent pas la grosseur du poing. Sur le bord de l’eau, des aigrettes blanches se promènent gravement en guettant le poisson du coin de l’œil; un gros crabier à robe grise, perché sur ses longues pattes comme sur des déliassés, fouille la vase de son bec jaune pour y découvrir les crevettes et les crabes d’eau douce dont il fait sa nourriture. Ces animaux sont peu sauvages; les indigènes ne les chassent guère. En général, les Annamites ne mangent pas de gibier; les médecins du pays prétendent que cette viande est nuisible à la santé; ils ordonnent cependant dans certaines maladies la chair d’aigrettes bouillie, à laquelle ils attachent des propriétés thérapeutiques. Quant au crabier, dont la viande huileuse est douée d’un arrière-goût insupportable, si on le chasse quelquefois, c’est pour lui enlever le duvet qu’il porte sur la poitrine et à la naissance du cou. Les plumes de ce duvet sont lines, soyeuses et imprégnées d’une substance onctueuse; les Tonkinois les emploient pour panser les plaies.
Une vieille femme lave à la mare la provision de riz qui doit servirai! repas du matin. Elle est sourde; elle n’a pas entendu venir la colonne. Accroupie sur un étroit parapet de bambous qui s'avance jusque dans la mare, elle lave son riz dans un panier rond à grosses mailles qu elle maintient à la surface de l’eau. Quand l’avant-garde arrive près d’elle, elle se retourne au bruit, pousse un cri terrible et se sauve à travers la flaque en abandonnant sa corbeille. Alors nos coolies, laissant là charges et bambous, se précipitent pour s’emparer de celle aubaine. Ils se poussent, se culbutent; vingt mains saisissent le panier, qui serait réduit en pièces si nous n’v mettions bon ordre.' C’est à grand’peiue que nous leur faisons lâcher prise et replacer la corbeille sur le bord du chemin, pour que la bonne vieille puisse la reprendre quand nous serons passés. Mais nous