‹ Une campagne au TonkinChapitre 86 sur 299 · PANORAMA DE LA RIVIÈRE NOIRE · texte numérisé non relu

PANORAMA DE LA RIVIÈRE NOIRE

tour de nos caisses transformées en tables, et, tout en dévorant notre conserve de viande et nos biscuits, nous fouillons des yeux l’immense étendue de pays qui se présente à nous comme sur une carie en relief.

Au fond, une longue chaîne de montagnes, à demi masquée par la brume, dessine un grand cirque bleuâtre qui limite l’horizon. Des sommets les plus élevés du cirque descendent comme d’immenses gradins formés par des mamelons couverts de forêts qui s’abaissent de plus en en plus en s’approchant du bord de l’eau. Aux lianes de ces mamelons sont suspendus de beaux villages dont les toits de chaume, à demi enfouis dans les grands arbres, tranchent comme des plaques d’or au milieu d’un fouillis de verdure. La rivière Noire coule, large d’environ 500 mètres, entre des berges peu élevées; elle est parsemée d’îlots de sable sur lesquels s’ébattent des troupes de grues et de canards. De notre côté, sur la rive gauche, s’étend une plaine aride, couverte d’une herbe rude et épaisse, au milieu de laquelle se montrent de place en place de petits bouquets de broussailles ou d’arbustes rabougris. Immédiatement au-dessous de nous, un village, composé d’une douzaine de pauvres maisons, se cache au milieu d’un bosquet d’aréquiers, de bananiers et de bambous. Tout autour de ce village, le terrain, cultivé sur une bande très étroite, est planté de patates, de tarots et de maigres rizières. L’immense plaine qui s’étend autour de nous, si aride et si nue, a dû être cultivée elle aussi; c’est le voisinage des Pavillons- Noirs qui a déterminé l’abandon de tous ces champs. Les irréguliers chinois vivent aux dépens du pays ; au moment de la moisson ils sortent de Honghoa, parcourent les villages, et enlèvent tout, le riz qu’ils y trouvent, ne laissant aux habitants que la quantité strictement nécessaire pour leur permettre d’attendre la prochaine récolte. Encore n’esl-cc pas par pitié, mais par calcul, qu’ils agissent ainsi : au Tonkin, comme dans tous les pays, le paysan tient à sa terre: il 11e l’abandonnera pas tant qu’elle lui donnera de quoi manger; mais, si la faim le presse, il sera bien forcé d’émigrer, et alors, s’il 11’y a plus personne pour faire venir le riz, les Chinois ne pourront plus en prendre. Voilà pourquoi les Célestes laissent au paysan de quoi ne pas mourir de faim. Mais ce dernier raisonneà son tour; il se dit qu’il est inutile de se donner de la peine pour rien: il 11e cultive que la surface de terrain nécessaire pour le nourrir lui et sa famille.

Les canons tonnent à intervalles égaux, bombardant les villages de l’autre rive occupés par l’ennemi, dont, avec les lunettes de 1 artillerie, nous apercevons les grands pavillons bleus. De temps en temps, les obus éclatent au milieu des maisons; des colonnes de fumée s el évent au-dessus

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