UNE NUIT SOUS LA PLUIE
des arbres : ce sont des villages qui brûlent. En amont, sur la rivière, bien loin vers les limites de l’horizon, je distingue avec ma lorgnette une grande quantité de petits points noirs qui s’éloignent rapidement : ce son les habitants de la rive gauche qui fuient en barques et qui font force de rames pour aller se mettre à l’abri dans quelque crique ignorée. Vers le soir nous entendons une détonation formidable : d’épais tourbillons de fumée noire s’élèvent dans la direction de Ilong-hoa. Les artilleurs prétendent qu’ils viennent de faire sauter la poudrière de la citadelle.
Le ciel se couvre rapidement; de gros nuages noirs s’amoncellent; voici la pluie qui tombe en larges gouttes; et rien pour s’abriter dans celle plaine nue. Nos tentes sont restées à Hanoï : on n’a pu nous octroyer à chacun qu’un seul coolie pour porter nos bagages; sans cela il aurait fallu allonger la colonne d’une façon démesurée; nous avons préféré charger notre porteur avec des conserves et des vêtements de rechange. Par malheur, la nuit vient et la bourrasque augmente; il faut aviser et abriter d’abord nos malades, qui grelottent sur ce plateau exposé à tous les vents. Avec les toiles cirées qui recouvrent les ballots de couvertures de l’ambulance et des paquets de brancards placés debout, nous construisons une espèce de tente carrée que nous calons tant bien que mal avec nos caisses. Nous y couchons nos malades sur un bon lit de fougères; quant à nous, nous nous accroupissons aux angles, le dos appuyé contre les montants pour les consolider de notre mieux, et nous passons ainsi la nuit, dans la posture des momies péruviennes.
Nous nous réveillons avant l’aube, absolument perclus; il a plu à torrents toute la nuit; les toiles qui nous abritaient, surchargées par l’eau, nous ont versé dans le cou des cascades qui ont gâté notre sommeil. 11 plcul toujours; il est impossible d’allumer du feu; nous faisons une promenade dans la rosée pour nous dégourdir les jambes; mais la pluie redouble : c’est un déluge. Nous nous emballons comme nous pouvons dans nos caoutchoucs et dans les bâches de nos brancards, qui nous traînent sur les talons.
Heureusement, vers neuf heures, le soleil se montre et dissipe cette brume qui nous fait tousser et qui nous transit. Haï nous verse un verre de café brûlant qui nous réconforte. Les fronts s’éclairent en même temps que la campagne.
Un planton à cheval apporte les ordres; immédiatement après, nous nous mettons en route; nous nous dirigeons sur le village de Bat-bac, au niveau duquel nous devons traverser la rivière Noire.
Nous côtoyons le bord de l’eau en suivant de petits sentiers bien ombragés, tracés au milieu d’épais et inextricables fourrés. Le paysage est superbe; partout la végétation se montre luxuriante. Les letchis commencent à mûrir. Nous faisons halte près d’une petite pagode entourée par une plantation de ces beaux arbres; je goûte pour la première fois au fruit du letchi, qu’on dit être la meilleure de toutes les productions du Tonkin. 11 a la grosseur d’une amande fraîche; comme cette dernière, il est entouré d’une écorce verte et rugueuse qui, dans certaines espèces très estimées, montre des taches d’un beau rouge vif. Entre l'enveloppe cl un gros noyau brun marron se trouve la partie comestible : c’est une pulpe blanche, demitransparente, de consistance un peu gélatineuse, dont le goût ressemble à celui de nos raisins blancs de treille, tout en étant plus acide. Les fruits du letchi tonkinois jouissent d’une grande réputation dans tout l’Annam; ceux qui mûrissent les premiers sont envoyés au roi par des courriers spéciaux, tellement rapides que leur vitesse est passée eu proverbe. On dit en Annam : agile comme un courrier de letchi.
La rivière Noire est large vers Bal-bac dans le point où la l"1 brigade doit effectuer son passage; le général n’a cependant à sa disposition qu’une vingtaine tic barques indigènes (sampans et jonques). Commencé à cinq heures du soir, le 1 1 avril, le passage se continue toute la nuit.
Nous attendons, couchés côte à côte sur le sable de la berge, notre tour de traverser le fleuve; on nous réveille à trois heures du matin pour nous embarquer. L’artillerie vient de passer avant nous; clic a perdu deux hommes qui se sont noyés avec leurs chevaux. La traversée de l’ambulance se fait sans encombre, malgré les embarras causés par les malades qu’il faut charger en brancards; il est six heures du matin quand nous nous trouvons rangés au grand complet sur l’autre rive. Nous installons aussi bien que possible nos malades dans une jonque qui doit les conduire jusqu a Sonlay sous la garde de l’un de nous. Notre ambulance est bien réduite.
Nous longeons pendant une demi-heure environ la rive droite de la rivière Noire, en suivant un étroit sentier qui court sur le bord d’une rampe à pic. A notre gauche, le fleuve, large et tout ensoleillé, coule lentement. Malgré son nom, ses eaux sont restées rouges; elles limitent de distance en distance de charmants îlots couverts de verdure et de pagodes. A notre droite, une belle forêt touffue nous protège contre les ardeurs du soleil. Des arbres immenses projettent leurs rameaux au-dessus de nos letes ; ds sont couvertes d un chevelu de lianes qui descend le long des
LETCIUS.
branches et vient baigner ses feuilles jusque dans la rivière en formant d’élégants arceaux de verdure
Bientôt le sentier fait un coude brusque ; nous quittons le bord de l’eau et nous nous engageons dans la route des montagnes. Les accidents du chemin rendent la marche pénible, mais les beautés du site montagneux me font oublier les fatigues de la route.
Nous sommes entourés de mamelons dont les sommets arrondis et les flancs en pente douce sont couverts de forêts. Ces montagnes, coupées de vallons également boisés, s’élèvent par bonds successifs jusqu’aux nuages.
La marche commence à devenir difficile • ce ne sont plus des routes que nous suivons, mais de petits sentiers escarpés qui montent presque verticalement au sommet des collines, descendent brusquement jusqu’au fond des vallons et passent au milieu de flaques d’eau boueuse, dans lesquelles nous enfonçons jusqu’aux genoux. Nous sommes à l’arrière de la colonne, et par conséquent les moins favorisés; il nous faut pendant des heures entières attendre assis sur une pierre que l’artillerie ait franchi les chemins difficiles. Les mulets attelés aux canons prennent alors le trot pour rattraper la tête de la colonne qui fuit devant eux; l’infanterie de marine, qui suit immédiatement les batteries, s’élance au pas de gymnastique; mais nous, l’ambulance, nous ramassons en route des malades qu’il faut porter en brancards et qui ne doivent pas être secoués, et nous suivons comme nous pouvons, poussant nos coolies harassés, et encourageant les infirmiers.
Nous arrivons ainsi cahin-caha jusqu’à un village perdu dans la montagne, où l’artillerie doit passer la nuit. Nous nous préparions à camper dans ce village, quand nous recevons un ordre du général commandant la colonne qui appelle l’ambulance près de lui.
Le général est à 10 kilomètres plus en avant, au delà des hautes montagnes que nous apercevons à l’horizon; il est cinq heures du soir et le joui baisse rapidement; nous nous mettons en route malgré l’heure avancée, précédés par un guide annamite qu’on nous a envoyé.
Nous rencontrons dans un petit sentier sous bois une batterie île 80 de montagne qui revient en arrière. Le lieutenant nous apprend que les Chinois ont fui et que nos troupes occupent Hong-hoa. Le général a l’intention de poursuivre l’ennemi; il peut y avoir des blessés; c’est sans doute pour cela qu’on nous appelle en avant.
Dans un carrefour en pleine forêt, nous trouvons un bataillon d’infanterie de marine bivouaquant tout entier sous un immense banian. Les soldats sont au repos et préparent le repas du soir; de grands feux sont