LA CHASSE AUX RATS
Le tirailleur annamite envoyé à la découverte revient traînant triomphalement un gros buffle, qu’on abat séance tenante; les coolies vont faire bombance. Nous avons mis les filets à part pour goûter de cette viande; malgré les talents déployés par notre cuisinier, elle est déclarée détestable à l’unanimité ; on croirait mâcher un morceau de caoutchouc.
Nous quittons Hong-hoa le 17 avril pour retourner à Hanoï. Toutes les troupes vont regagner leurs cantonnements d’été; il ne restera plus à Honghoa qu’une faible garnison. J’accompagne deux bataillons de tirailleurs algériens qui rentrent à Sontay et à Hanoï.
Nous prenons cette fois la route directe qui longe la rivière Noire. Au sud de Hong-hoa, cette route traverse un petit arroyo défendu par un fort chinois.
Les tirailleurs traînent derrière eux une véritable armée de boys et de coolies; tous ces boys ont une tenue impossible.
L’un d’eux disparaît presque dans une culotte bouffante de turco qui ressemble à un grand jupon zébré de pièces et de reprises; sa petite tête émerge au-dessus comme si elle sortait d’un gros sac ; ses bras sont passés dans deux trous percés au niveau des poches.
Deux tout petits ont les pieds qui ballottent dans d’immenses souliers de troupiers; ils font des enjambées énormes pour arriver à suivre la colonne avec ces grosses chaussures européennes qui blessent leurs pieds trop larges et dont les orteils sont très écartés. Les premiers marchands de souliers qui sont arrivés au Tonkin ont fait des affaires d’or avec les Annamites riches, qui tous ont voulu se chausser à la française; mais les boys ne pouvaient se payer ce luxe. Ils ont tourné la difficulté : beaucoup se sont loués aux soldats pour toute la campagne de Hong-hoa, moyennant une vieille paire de bottines. A chaque halte les coolies se groupent pour fumer dans une pipe à eau qu’ils ont fabriquée de toutes pièces en chemin avec un bambou creux coupé dans une baie; ils se la passent de main en main à tour de rôle. Un vieux tirailleur arabe atteint de plaie au pied, qui marche à côté de nous à l’arrière-garde, suit tout ce manège d’un œil d’envie. Depuis longtemps il a épuisé sa provision de tabac; c’est un supplice pour lui de ne pouvoir imiter ces pauvres diables. Enfin, n’y tenant plus, il s’approche des porteurs et leur demande en arabe de lui vendre un peu de leur précieuse drogue. Ahurissement des Annamites, qui le regardent bouche béante, sans comprendre un traître mot. Le tirailleur répète sa phrase en français sans plus de succès. A bout d’arguments, il se tourne vivement vers nous en s’écriant : « Eux pas
parler français, eux pas parler arabe, eux sauvages! » Pour les turcos, il n’y a en effet que deux peuples qui comptent : les Arabes, et les Français qui les ont vaincus.
Nous traversons cette fois la rivière Noire sur un beau pont de bambous construit par les soins du génie. Ce pont est installé d’une façon très originale : à l’époque où nous sommes, des radeaux de bambous, chargés avec des paquets de ces feuilles de palmiers séchées qu’on emploie dans le delta pour recouvrir les cases, descendent des points les plus éloignés de la rivière Noire pour gagner le fleuve Rouge cl être débarqués à Hanoï. On a arrêté au passage un grand nombre de ces radeaux qu’on a placés bout à bout en les reliant les uns aux autres par de grandes traverses faites avec des faisceaux de bambous; on a obtenu ainsi un pont flottant très solide. Des câbles tressés avec les rotins qui servent aux Annamites pour remorquer leurs barques courent de l’une h l’autre rive à travers le fleuve; ils servent à fixer le pont et à l’empêcher d’aller à la dérive.
Nous passons sans nous y arrêter devant le village de Dong-laü. Il commence à faire très chaud; le soleil ne se montre presque jamais dans ce ciel gris constamment couvert de nuages, mais l’atmosphère est lourde, étouffante, chargée d’électricité; on éprouve pendant tout le jour ces mêmes sensations énervantes qu’on ressent en France en été à l’approche des gros orages. Les tirailleurs algériens, habitués cependant au soleil d’Afrique, ne sont pas exempts de cette impression de lourdeur et de gêne. Comme nous, ils sont couverts de sueur et ils s’éventent à tour de bras. Plusieurs ont même des coups de chaleur et perdent connaissance; il faut les étendre à l’ombre et les frictionner énergiquement pour les faire revenir à eux.
Nous rentrons à Hanoï le 20 avril, et pour un certain temps, j’espère : la période des chaleurs est arrivée; les soldats débarqués en même temps que nous commencent à ressentir sérieusement les effets du changement de climat et du surmenage. Les teints roses ont disparu et l’anémie commence à envahir les effectifs.
Les nécessités de la guerre ont fait que nos troupes de France ont dû marcher à l’ennemi aussitôt après leur arrivée au Tonkin, sans que leur organisme ait été adapté au nouveau climat dont elles allaient avoir à supporter les effets. Il fallait agir vite : on n’était plus séparé que par une quarantaine de jours de la période des grandes chaleurs ; les Pavillons-Noirs et les Chinois commençaient à se remettre du coup que leur avait porté la