ENTRÉE DE LA PAGODE DES SUPPLICES
jour, du haut de mon hamac, à une chasse mouvementée. Une grosse grenouille-bœuf, en quête d’insectes, sautait lourdement sous ma véranda; tout à coup elle s’arrête, ses deux gros yeux braqués sur un point de la haie de bambous qui entoure ma maisonnette; elle pousse deux ou trois croassements brefs, puis se dirige en ligne droite vers la haie sans quitter des yeux le point qu’elle a fixé; on dirait qu’elle est poussée par une force contre laquelle elle essaye en vain de réagir. Elle fait un bond, s’arrête comme si elle voulait résister à la puissance qui l’entraîne; elle pousse deux ou trois appels désespérés, et elle repart ensuite comme attirée vers la haie par un fil invisible. En fouillant des yeux les bambous, j’aperçois une couleuvre verte dont les yeux, noirs et brillants, sont dardés sur le
gros batracien. La grenouille résiste de moins en moins au fur et à mesure qu’elle se rapproche de la haie; elle semble obéir à une sorte de courant magnétique qui la pousse droit dans la gueule entr’ouverte du reptile. Voulant continuer jusqu’au bout l’expérience, je prends la grenouille et je la reporte à quelques pas plus loin pour tâcher de vaincre le charme ; mais rien n’y fait; au bout de quelques instants le manège recommence. Il m’a fallu chasser la couleuvre à coups de pierres pour voir se terminer le drame.
Ces grosses grenouilles-bœufs nous aident souvent à nous délivrer des moustiques à l’aide d’un stratagème assez original. On en prend deux ou trois, dans la gueule desquelles on place une cigarette allumée ; dès qu’elles ont tiré une ou deux bouffées, (‘Iles restent immobiles et continuent à fumer jusqu’à ce que tout le tabac soit consumé. On les place, armées de leurs cigarettes, sur le bord de la table où l’on travaille; elles fument comme des locomotives, et les épaisses vapeurs de tabac qu’elles dégagent éloignent rapidement les insectes.