Une campagne électorale au pays noir
Ce petit livre fut publié en 1895 et est aujourd'hui assez rare. GERMINAL croit qu'il peut encore intéresser ses lecteurs, je le lui donne volontiers.
En 189o, ces pages étaient dédiées " à mes amis Emile Vandervelde et Léon Furnémont, qui peut être en ce récit fantaisiste, trouveront quelque souvenir de beaux jours vécus ensemble. ^
Ce n'est pas sans fierté qu'en 1907, je puis renouveler la même dédicace et attester ici encore une double amitié qui malgré douze ans de politique, est restée aussi franche qu'aux premiers jours.
Une campagne électorale an Pays ooir
Cette manifesiation qu'avait organisée la naissante société de Libre-Pensée, à Ronelies, prenait
des proportions absolument inattendues. De toutes parts étaient venus des adhérents, en nombre déconcertant. Le petite ville en était toute bouleversée.
C'était, depuis le matin, un incessant et bourdonnant défilé dans ses rues montueuses et placides oii, en temps habituel, l'herbe verdoie à l'aise entre les pavés, une procession constante de drapeaux et de cartels, avec des orchestres féroces, rugissant des pas redoublés et des « Marseillaises » frénétiques. A l'arrivée, la petite gare était en fièvre ; des flots de voyageurs sortaient chaque fois des voitures bondées ;.puis, avec des cris, des appels bruyants, quelques bousculades, des groupes se formaient et descendaient vers la Grand'Place. Tous les cafés étaient remplis ; les patrons, à la fois réjouis et éperdus, ne pouvaient suffire aux exigences des consommateurs impatients,
La cérémonie du jour n'avait cependant rien qui motivât une aussi exceptionnelle affluence.il s'agis sait simplement d'inaugurer par une promenade suivie de conférence, le drapeau neuf dont « L'Affranchissement », une société fondée à Ronelies pour propager les idées rationalistes et encourager notamment la pratique des enterrements civils, venait de faire l'acquisitioq.
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Petit à petit, à l'aide de contributions volontaires dé.S plus dévoues, à l'aide aussi de souscriptions ijhis importantes de certains bourgeois libéraux de l'endroit qui s'étaient laissé convaincre assez iacilement de la nécessité de soutenir cette œuvre anticléricale, les fonds indispensables avaient été recueillis et la festivité organisée.
Madame Tirard avait bien voulu promettre une causerie sur « les Droits de la Femme » et les salons de l' hôtel-de-ville avaient été octroyés pour cette démonstration qui ne paraissait pas bien révolutionnaire.
La campagne électorale n'était pas ouverte encore. Elus de six semaines devaient s'écouler jusqu'au jour de la grande consultation du pays. Les journaux en parlaient d'une façon indifférente et molle, ainsi que d'une éventualité lointaine dont il faudrait bientôt se soucier. Les associations politiques en étaient k la période préparatoire des tâtonnements, des combinaisons savantes ; pour lutter contre les cléricaux au pouvoir, socialistes et libéraux semblaient ne pouvoir se mettre d'accord, mais on croyait généralement que tout finirait par s'arranger. Tandis que la bourgeoisie qui avait eu jusque là le privilège des préoccupations politiques s'en désintéressait presque complètement, le peuple, au contraire, appelé par le Constitution nouvelle au droit électoral, commençait à se passionner pour l'événement prochain.
Et ce furent les premiers bouiJtons de cette effervescence de la masse ouvrière qu'on put voir à Ronelies. Des hommes étaient venus de tous les villages, impatients de se compter, friands de nouvelles : des bouilleurs aux jambes déformées et ■ aux visages marqués de cicatrices bleuâtres, des verriers aux joues cuites, des paysans aux longs sarraux bleus, des ouvriers de fabrique et de laminoirs. Et ainsi, sans que nu! mot dordr.e ne fût donné, contrairement même aux promesses cal-
Mes des affiches, cette manifestation dô libre-pètl-
sée, par la force des choses, s'enfiévrait de cette fièvre électorale qui commençait à s'emparer de toutes les âmes populaires. Taiif de soucis y avaient été refoulés depuis soixante ans, tant de désirs contenus, tant d"espoirs déçus que les pensées de tous s'orientaient vers les scrutins futurs avec l'impétuosité que met à se précipiter vers une issue entr'ouverte la vapeur d'une chaudière ! Les accords sauvages que les cuivres criards des orchestres lançaient aux échos se résumaient tous en Marseillaises, disant l'intention générale, le rêve obscur de bataille et de révolution.
.Quand Madame Tirard monta sur l'estrade el qu'elle vit cette foule turbulente, elle perçijt très rapidement que les « Droits de la Femme » n'étaient que la cause très accessoire d'un tel encombrement. Sans doute, ces dames et ces jeunes filles dont les chapeaux multicolores et les toilettes claires égayaient les premiers rangs, avaient projeté d'entendre la causerie annoncée, mais les autres, cette masse, qui sous des poussées faisait craquer les portes, combien ils avaient peu l'esprit, en ce moment, aux revendications féministes 1 Comme Madame Tirard était intellig'ente et fine, elle se résigna sans amertume à être le prétexte d'une réunion électorale. L'intérêt du public allait d'ailleurs à ceux qui étaient ses voisins sur l'estrade, près du velours lourd, brodé de lettres d'or et d'une pensée violette, du drapeau flambant neuf.
On se montrait Deschamps, Isières, Destabcl, d'autres encore, qui semblaient devoir être candidats dans la lutte imminente et qui, sans s'être concertés, avaient eu la surprise de se retrouver là, tous, avec leurs amis, leurs lieutenants, amenés par le pressentiment de l'importance qu'aurait cette journée. On avait écouté avec Quelque nervosité la causerie cependant remarquable d^ M™ Tirard.
Bien qu'elle eût la voix nette, et ce débit pincé et
autoritaire qui rélève Jes personnes habituées à renseignement, Qii l'entendait mal et ses auditeurs. lassés, écrasés, à demi étouffés dans le fond de la salle, sortaient en traînant les pieds, étaient rempUcés par d'aulres, au milieu de . murmures, d'un brouhaha fatigant.
Quand Isièxes se leva pour féliciter Madame, Tirard,.le silence devint subit. Isières avait alors une trentaine d'années. U était assez grand, mince, blond, avec un .regard bleu d'enfant. Sa. jolie frimousse sympathique . faisait songer à l'espièglerie de l'écureuil. Célèbre autrefois dans ies réunion^ universitaires, il avait été l'un des plus joyeux garçonssd'un» génération oii les gens d"esprit éta'ient nombreux et souvent il avait eu phis d'esprit qu'eux tous. Puis, tout à coup,'il. était devenu grave, s'était occupé de politique, avait fondé un iounial,'s'était posé en. petit chef, H avait le sérieux de ses soucis, présents, de sa responsabilité. Il portait un pincenez, une redingote et sa médaille de conseiller Corn.munal. Par instants, sous ses allures importantes se réveillait soudain, le bon enfant de jadis, à la gaieté pétillant* et cela faisait le plus singulier mélange. Les moroses qui haïssent le rire, le trouvaient peu. sérieux ; et les gens d'esprit, au contraire, regrettaient. qu'il le fût trop souvent. Mais ses amis, qu'il avait nombreux et fidèles, estimaient sa nature prime-sautière, loyale et sans feinte. Lapréssnce de ce public féminin où quelques jolies femmes l'admiraient, l'inspira heureusement. Son allocution fut courte, mais assez rapidement émue et de belle envolée. Il termina en" évoquant dans les journées rouges des t«mps à venir le spectacle des femmes bourgeoises s'interposaïit entre leur classe et le prolétariat, comme jadis les Sabines entre leurs maris et leurs frères ! .11 y eut un mouvement .de curiosité plus vif encore lorsque s'avança Deschamps. On ne l'avait guère vu (ïans ce pays industriel, bien qu'il y fût
irès connu déjà et que son nom voltigeât sur la, bouche des humbles comme un espoir. Il était plus jeune qu'lsières et plus mince et plus svelte encore. Sa barbe noire empêchait seule qu'il eût l'&pparence d'un adolescent ; mais l'attitude révélait un organisme assoupli aux exercices du corps, et comme qualité maîtresse une volonté tenace et lucide.
On s'étonnait de le voir si jeune, car, depuis plusieurs années, il était eru vedette parmi les agissants et les influente du socialisme. Il avait quitté le barreau et l'avenir superbe qui l'y attendait .pour se consacrer exclusivement à l'enseignement et à. l'étude des sciences sociales. Quelques mémoires, quelques travaux l'avaient mis de suite au premier rang des économistes de son pays et même de l'étranger. Il ne s'était pas conflué dans son cabinet de savant, mais il avait été résolument porter au peuple la oontribution précieuse de soji savoir, de son talent, de son activité jamais lassée. Infatigablement, par la parole et la presse, il s'était voué à la propagande des idées socialistes et avait été l'une des personalités les plus discutées par l'opinion. L'intensité de la conviction produisait des effets opposés, correspondant d'ailleurs à deux faces de sa nature, chez les uns, la rigueur des démonstrations, l'absolu des opinons, l'intransigeance irréductible qu'on devinait telle une barre d'airain sous du velours, engendrait la défiance, la répulsion, l'antipathie ; tandis que chez d'autres, et surtout chez les ouvriers, cette volonté implacable et flère, cette obstination à aller quand même vers son but et surtout ia flamme ardente de sa foi inspirée et communicative lui assuraient d'étonnants succès.
Puis, Destabel, à son tour, dut parler. Dii même âge que ses amis, il apportAii aussi en cette bataille l'intrépidité de la jeunesse aux illusions d'aurore. Sa physionomie était plus familière, car depuis plusieurs ans il vivait au milieu de ces population:]
wallonnes dont il aimait l'énergie et la vaillance au travail. Comme on le savait soucieux de littérature et d'art, on lui pardonnait la fantaisie de ses cheveux trop longs et de costumes parfois excentriques. Echappé du parti libéral progressiste en tirailleur d'avant-garde, il avait été un des plus empressés à proclamer l'importance des questions ouvrières et la nécessité de l'organisation et du groupement des petits pour la résistance aux injustices du régime actuel.
Tous deux,sous couleur de félici"tations à la conférencière, prononcèrent à leur tour des harangues • passionnées qui déchaînèrent des transports d'enthousiasme. Dès cet instant, virtuellement, s'ouvrit la lutte électorale ; les travailleurs avaient senti qu'ils avaient des défenseurs résolus ; les candidatures étaient décidées, les troupes lancées au com- bat et on allait avec des chants de victoire. La journée finissait en triomphe.
Deschamps prit le bras de Destabel. Ensemble ils descendirent les escaliers de l'hôtel de ville, s'y arrêtèrent un instant pour voir encore la foule frémissante qui les acclamait.
Un de leurs amis de Ronelies, resté dans le camp libéral, vint leur serrer la main et les félicita chaleureusement. Il enviait leur fougue et leur entrain qu'il comparait avec désappointement à la torpeur de son propre parti. Cette inquiétude mélancolique d'un adepte de ce parti libéral qui s'était cru le maître incontesté, fit au moins autant de plaisir aux deux amis que les bravos du public,
— En vérité, dit Destabel, la situation s'annonce superbe. C'était beau cette transformation de la masse, cette expansion quand nous avions exprimé tout haut, ce qui, confusément et mal débrouillé, passionnait tous les individus 1 Ah 1 traduire exactement le vouloir de l'âme collective, tel est souvent le secret de l'éloquence 1
— pa^ d'emballement, ipon cher ami, répppdU
DesChamps; Certes.des réunions comme celle d'aujourd'hui mettent de la joie au cœur. L'âme collective de ce peuple est vraiment haute et mérite qu'on l'aime. Mais les âmes individuelles, si tu savais ce qu'elles sont laides, capricieuses et plates ! Ainsi, ce combat pour lequel tu t'échauffes déjà, le livrerons-nous? Ce n'est pas dû tout certain...
— Quoi ?
— Tu sais comnie moi qu'en présence des deux partis anciens. di.sciplinés, influents, nous ne pouvons song'er — je ne dis pas au succès — mais à une action présentable, qu'avec l'union de toutes les forces socialistes.
— Eh bien ! n'est-elle pas faite ? Les journaux...
— Oh ! les journaux ! fit Deschamps, avec un geste large de -dédaigneuse pitié et le haussement d'épaules 'as d'un homme expert en l'inexactitude sans limites des reportages. Les journaux l'ont déclaré faite ; malheureusement il n'en est rien. Les TravaHlpurs-Unis, la Fédération Socialiste et les Associations démocratiques ont des programmes communs ; on a donc décidé l'union, en principe, très facilement. Mais lorsqu'il, s'est agi de la répartition des candidatures, toutes les rivalités, les ambitions mpsquines. les hsines personnelles, les prétentions ridicules d'amour-propre des individus ou des groupes, conséquence de ce triste et déraisonnable énarpiUement de nos forces en organisations hétéroclites, tout cela a fusé avec outrecuidance. C'a été un déplorable feu d'artifice de vilaines choses. . . ■ ,
Isières ihten'int et s'adressant à Destabel, redevenu tout à c^up soucieux et peh'fif, il demanda sur un ton de plaisanterie geignarde :
— Alors, est-ce .que je suis candidat, oui bu non. Je voudrais pourtant bien le savoir, moi !
— Rien n'est décidé, répliqua Destabel. Deschamps vient de me le rappeler et de doucher quelque peu mon ardeur. Voilà : tu as été choisi, avec
,^ ii
UïaHdain,- le président des. -jniiieitrs,. par .lès Tra' . vailleurs-Uuis. La Fédération Sociaiisté, elle.pousse la candidature de Deschamps et celle d'un ouvrier manuel, qui sera sans doute Gillain ou Dupont. Cela fait quatre. Jamais les Associations Démocratiques n'accepteront de se contenter d'un siège : ce sont elles surtout qui ont préparé la campagne qui s'annonce et seul pourrais- je le leur faire admettre, ce qui est impossible, puisque, comme ma candidature a été présentée et qu'ils y tiennent, ce serait leur demander de sacrifier un de mes camarades.
— Il faudrait cependant quequelqu'un cède, dit Deschamps. Pour ma part, je m'en irais volonti«rs, si ça pouvait vous arranger,
— Ca n'arrângeraitTÎen, sOUpïra Isières. Ceux de la Fédération Socialiste te veulent et tu ne-peux, sans désertion, leur refuser ton concours. D'ailleurs, si ce rt' était toi, ce serait un autre l'ifs prétendent à deux candidatures.
— C'est .précisément cela qui irrite lés Travailleui^-Unis, qui élèvent alore pareille exigence. D'autre part, ceux de la Fédération Soèialiste déclarent Blaiidain indéfendable.
— Que faire ?
Les trois. amis étaient redevenus-graves. La petite ville, autour d'eux bruissait.eîicôre de la rumeur bourdonnante de la. manifestation dispersée'; dés musiques et des groupes s'éloignaient avec d'allègres Marseillaises. Une réunion eut lieu des principaux intéressés. Les fronts étaient traverses de plis soucieux. Des paroles aigres furent échangées. Diverges combinaisons proposées, examinées et reconnues impossibles. Vainement ie.prcsident de la société de Libre-Pensée essaya.de réchauffer la cordialité joyeuse de tantôt,. de dissiper, le. malaise ; vainement il but à. la po(ii;6^de,et â^V^^A'^"' souhaitant, vaguement que .touts'i^rrangeât ;.èl mesure qiipljpn scrutait I4 .situation,, le' d,éCQurage-
ment croissait. Les dernières Marseillaises s'étaîenl éteintes au loin et la petite ville avait repris son silence et son immobilité. L'espoir qui avait un instant gonflé les cœurs, fuyait ; et la griserie de la journée rendait les réalités plus pénibles et plus déprimantes.
Une, semaine passa, énervante et troublée. On était ballotté entre des nouvelles contradictoires. Chaque jour, on espérait ajioutir, et le lendemain, patatras I tout paraissait compromis sans Temède. Ces alternatives eussent exaspéré les plus pacifiques. Isières en perdait sa gaieté coutumière ; Destabel songeait à la beauté des spectacles qu'eût provoqués la bataille attendue et s'indignait de voir tant de niaiseries en retarder l'élan. Deschamps continuait malgré tout à préparer la lutte comme si elle devait avoir lieu ; mais lui aussi sentait sa volonté fléchir et s'irriter. Plusieurs heures de cette interminable semaine furent particulièrement amères.
Cependant, afin de brusquer les choses et de ne rien laisser deviner aux adversaires de leurs inquiétudes, les amis avaient fait placarder dans le pays un affiche qui avait fait sensation. Elle disait:
« PASSANT qui bientôt exerceras ton droit électoral, n'oublie pas que tu devras voter, car le vote est obligatoire ; et que tu pourras le faire selon ta seule volonté, car le vole est secret.
«Réfléchis, car la chose est grave. Pense à ceux qui le sont chers, à tes enfants dont tu do s préparer l'avenir I Pense aussi au passé : sans doute tu as souffert de l'injustice de nos lois; ouvrier tu as peiné pour un salaire de famine, tu as vu massacrer tes frères dans la meurtrière bataille industrielle, tu as vu leurs veuves dans la misère et des
veiUards sang- ressources apr^ une vie labeur ; commerçant, tu as ressenti le contrecoup des grèves provoquées par une concurrence effrénée, et celui des spéculations financières autorisées par une législation indulgente aux gros voleurs ; qui que tu sois, que l'argent a opprimé de son monstrueux pouvoir et qui rêves de plus de justice et d'un avenir meilleur, viens avec nous I
» Nous voulons savoir tes plaintes et tes douleurs et aller les dire là où se font les lois ! Nous irons dans chaque village exposer nos idées et nous instruire des désirs des populations! Viens h nos réunions.
11 Méfie-loi des vietix partis ! Ils ont eu le pouvoir et ne s'en servirent que pour les intérêts égoïstes et cruels du capital. Môme les cléricaux veulent à présent te faire payer plus cher ton café et ton pain, Méfle-toi ; ils vont te leurrer de belles promesses et calomnier nos intentions.
» Nous qui ne sommes riches que de dévouement et de bonne volonté, nous ne pourrons' faire de dépenses électorales ; nous ne pourrons peut-être répondre, comme il le faudrait, à leurs circulaires et à leurs journaux , mais nous comptons sur ton bon sens pour y voir clair.
" Si tu ignores le socialisme, apprends-le; n'écoute pas les bouches intéressées à te tromper, mais renseigne-toi avec impartialité ; et si tu connais notre programme, tu sais qu'il ne s'inspire que de l'amour des misérables.
»Le Socialisme est une doctrine de paix, de charité, de justice qui n'est redoutable que pour les privilégiés et les expriolteurs ; dans le monde entier, les petits et les esprits généreux y ont mis leur espoir — viens-nous donc aider à le faire triompher. » Les Démocrates Socialistes Unis, n
Quand ils la voyaient, rouge sur les murs noirs, lue avee curiosité, discutée, commentée, ils se de-
mandaient ave& anfcisse s'ils n'avaient pas été trop vite, si lé" moment ne viendrait pas où cette proclamation semblerait une ridicule fanfaronnade.
Il avait été décidé de faire près de la Fédération Socialiste une dernière démarche. L'assemblée fut ' houleuse ; Deschamps, Gillain et Dupont essayèrent vainement de tenter des combinaisons rédemptrices : on se heurtait toujours à cette insoluble difficulté du partage égal, entre les trois groupes, des cinq candidatures. Des discours violents et aigres furent prononcés à l'adresse des Travailleurs-Unis et des Associations Démocratiques ; lés vieilles rancunes réapparurent et, comme conclusion, un véritable ultimatum leur Eut adressé : deux candidats : Deschamps et Giïîain, ou la guerre.
Des démarches non moins actives avaient été faites du côté des Travailleurs-Unis. Les difficultés y étaient plus grandes encore peut-être, Blandain, un ancien houilleur qui, grâce à une opiniâtreté indomptable,avait su diriger avec bonheur des grèves importantes, y avait des partisans, — et de nombreux ennemis. Ceux-ci prétendaient que le poil qui avait désigné Blandain etlsières par un nombre égal de voix, n'avait pas été régulier. D'autre part, les chefs des Travailleurs- Unis, qui croyant Blandain fini avaient été proposer une candidature à Isières, se trouvaient dans un embarras cruel et eussent été assez disposés à sacrifier Blandain. Mais celui-ci restait inébranlable, indifférent aux périls dont on le menaçait, fort de la désignation du poil, et répondait à toutes les objurgations avec un flegme complet : « Ça m'est absolument z'égal », disait-il avec une incorrection presque affectée de langage, que l'habitude des meetings n'avait point fait disparaître ; et certains de. ses fidèles qui avaient le verbe haut, avaient fait entendre que Blandain serait candidat, dans tous les cas. Ainsi acculés, les chefs des Travailleurs- Unis se retour-
nèrent brusquement vera les Associations Démocratiques, et, à leur tour, posèrent ce dilemme : deux candidats : Isières et Blandain, ou la guerre.
Ce fut un moment douloureux pour Destabel quand il dut donner connaissance de ces propositions menaçantes à son assemblée. Depuis la révision constitutionnelle, les Associations Démocratiques s'étaient livrées à une propagande remarquable, avaient ■ concentré les bonnes volontés; et parmi leurs membres, plusieurs semblaient tout désignés pour la candidature. La décision des alliés les éloignait définitivement ; seule restait possible celle de Destabel, présoptée par toutes les associations. Celles-ci n'acceptèrent pas sans 'protestations la décision qui leur consacrait assez injustement nue part moindre d'influence. La popularité de Destabel en fut atteinte et quelques mécontents cabalèrent contre lui et réclamèrent l'épreuve d'un poU, dont i! sortit néanmoins vainqueur.
L'union était donc faite, faite de transactions forcées, de colères grondantes, de rages dissimulées. Les individus et les groupes que la lutte électorale allait rapprocher si étroitement, était encore hostiles et soupçonneux. Rien cependant n'en ■ avait transpiré au dehors et quand la liste enfin arrêtée parut dans le Journal de Sermewse.elle fut acceptée comme la solution foute naturelle et par fous pré. vue de la nécessaire alliance des groupes démocrates et socialistes. Bien peu se doutèrent des douleurs et des accidents de sa genèse.
Elle était d'ailleurs composée à souhait de travailleurs intellectuels et de véritables ouvriers, l'érudition des premier^ complétant l'expérience technique des autres ; et ces derniers représentaient chacun une des grandes industries nourricières du pays, le charbon et le fer.
ni
Au sortir de l'assemblée où avaient été proclamés les résultats du poil, des Aymards, le directeur du Journal de Sermeuse, pria les trois amis à souper chez lui, pour pouvoir causer à l'aise de' l'effort qu'ils allaient tenter ensemble. Depuis de longues années, avec une véritable bravoure et un zèle infatigable, des Aymards avait soutenu, fortifié, reconforté dans la contrée le mouvement démocratique. La situation actuelle était en quelque sorte l'œuvre de ce gros homme aux allures endormies, mais dont la finesse et la perspicacité dirigeaient admirablement une imagination ardente, toujours prête à s'emballer sur une conception nouvelle. Avec cela, un sens pratique des affaires qui ne lui permettait pas de s'entêter ; dès que l'idée lui paraissait douteuse, il acceptait l'insuccès sans découragement, et repartait le lendemain avec la même acti vite vers d'autres horizons. Sous son impulsion, toutes sortes d'œuvres s'étaient fondées, avec des destins différents. Malgré les railleries, les menaces ou les outrages, il avait toujours été droit son chemin, vers une politique de plus en plus accentuée, sans préoccupation d'ambition personnelle. Son journal était extrêmement répandu ; pour les démocrates socialistes, c'était l'indispensable et puissant levier ; et, il convenait avant tout de se concerter sur sa mise en œuvre.
Des Aymards demanda aussi Berger, le secrétaire des Associations Démocratiques dont le dévouement allait être mis largement à contribution. Singulière nature aussi que celle-là : Berger était issu d'une famille cléricale, aux opinions conservatrices, aux ressources industrielles ; très lancé dans le tourbillon mondain de Sermeuse, il était l'organisateur en titre de toutes les festivités, des concerts et des cotillons ûîi se prélassent les bourgeois à prétentions
distinguées et les demoiselles à marier ; et malgré ces attaches, malgré son intérêt, malgré'I'irrésolution d'un caractère naturellement timide et indécis, il se sentait irrésistiblement attiré vers le socialisme, qui de suite l'avait accueilli avec sympathie et lui avait coniié un des postes d'avant-garde.
Destabel accepta comme les autres, mais il voulut d'abord rentrer chez lui rassurer sa femme. Il habitait à un quart d'heure de Sermeuse, à Marinelle, une petite maison dans des arbres, tandis que des Aymards demeurait à Montagne, autre fau- . bourg de Sermeuse, mais dans une direction opposée. Pour aller vite, il pris la bicyclette sur laquelle Deschamps était venu la veille de Bruxelles. La machine, un peu détraquée, faisait entendre un inquiétant bruit de ferraille et là lueur rouge de sa lanterne, dansant sur les pavés, n'éclairait que faiblement, la route. Cependant fuyait Destaljel, rapide, buvant avec ivresse l'air frais du soir qui lui fouettai^ la figure, inexprimablement heureux de se sentir seul après ce tapage, et ces discussions, et tous ces visages et toutes ces questions et cette atmosphère lourde de réunion publique, heureux de se sentir délivré enfin des intolérables ennuis du mois qui venait de s'écouler.et tout plein de joie à l'idée de la bataille prochaine.Il ne songeait guère au succès final, transporté uniquement par la perspective de cet assaut que <^epuis longtemps il rêvait de donner à l'égoïsme , stagnant des diri- .géants. Il embrassa sa femme, lui fit part des incidents de la journée et de l'invitation de des Aymards et repartit, vite toujours, tout Têtre dilaté par le charme des caresses de l'air pur dans la quiétude silencieuse du crépuscule.
Cette exaltation tomba en arrivant chez des Aymards. La demeure de celui-ci, un petit "chalet, élégant et frêle, était perché au sommet de la côte qui mène au village de Montagne.
Destabel, là-haut, descendit dé bicyclette et s'ar-
fêta pour contempler rêveusement le pasige nocturne. C'était une grande vallée d'ombre qui béait devant lui, une nuit toute piquée de lumières : les réverbères symétriques des rues de la ville, les lanternes multicolores des chemins de fer, les fanaux électriques des établissements industriels, les éclairs rouges des usines, flammes et clartés peuplant infiniment l'horizon et attestant l'innombra-. ble humanité grouillant dans la nuit. C'était si vaste que Destabel se sentit mélancolique ^t presque las.
Il fut distrait de sa méditation par l'arrivée du tram à vapeur qui, du bas de la route bordée de grands arbres arrivait, soufflant, crachant, mugissant, précédé de deux lanternes qui semblaient les yeux d'une bête en colère.
Le souper fut frugal et relativement silencieux. Chacun avait conscience d'être là, non pour le plaisir d'une savoureuse nourriture, mais pour arrêter des résolutions aux conséquences redoutables. Les esprits voguaient à la dérive dans cet inconnu qui s'approchait. Quelques plaisanteries d'Isières n'avaient 'suffi à dérider les figures qui restaient graves. On feignit de s'intéresser aux petits chiens qui couraient dans les jambes, aux tableaux qui mettaient aux murs de bleus et roses décors d'une Méditerranée fantaisiste. Mme des Aymards, en experte maîtresse de la maison, fit de suite apporter le café et se retira discrètement.
Isiéres s'allongea dans un fauteuil et alluma un cigare. Deschamps, plus nerveux, se leva pour se promener de long en large.
— Enfin, où en sommes-nous? demanda-t-il à Destabel et à des Aymards.
— Qui pourrait le dire ? répliqua ce dernier. Il est bien difficile d'apprécier la situation, faute d'antériorités. C'est la première fois que le suffrage universel va fonctionner, et vicié par la combinaison plurale.
— Je ne pense pas, dit Berger, que le plural soit
un facteur très important pour notre arrondissement. Un granji nombre d'ouvriers ont deux voix, quelques-uns même en ont trois, et, tout compte fait, les résultats du suffrage plural ne doivent pas être, en notre région, très différents du suffrage universel pur et simple. C'est du moins l'impression que j'ai gardée de la révision des listes, travail que nous avons fait très soigneusement, '
— Soit, reprit des Aymards. Mais cette masse appelée pour la première fois aux urnes, quelle direction va-t-elle suivre ? Voilà des années et des années que je m'occupe des affaires de ce pays ; je suis persuadé que la majorité de l'opinion y est démocrate-socialiste. Mais que sera le vote? J'avoue n'en rien savoir. Depuis toujours, les deux anciens partis gouvernementaux se partagent les influences, se divisent les populations, et cela avec un équilibre tel que jamais un clérical pointu ou un libéral avancé n'a pu se faire élire. Nous allons avoir contre nous toute !a bourgeoisie et probablement la propagande continue des vicaires nous aliénera les ouvriers catholiques. .Quant aux autrps, beaucoup sont avec nous sans doute, cependant... ?
— Nom de Dieu, interrompit Isières, c'est trop fort I Comment, voilà toute une population sous le pressoir capitaiiste,réduite à des salaires dérisoires, et ces gens-là iraient voter pour leurs patrons ? Ils n'auraient pas un moment de dignité et de révoIt3 et ne céderaient pas au plaisir de venger dans l'isoloir toutes les avanies qu'on leur. fit depuis des ans?
— J'estime aussi, opina Deschamps, qu'il faut être plein de courage. Tout cet arrondissement n'est qu'une vaste cité industrielle, fourmillante de plèbe, aux mêmes espoirs, aux mêmes besoins. La pénétration réciproque est infinie ; si on peut déter miner dans cette masse un courant général, il emportera tout d'un seul élan, tellement fonnidable
que les deux partis d'autrefois ne sauront s'y opposer.
— Résumons, fit Destabel. Nous ne sommes rien, n'est-ce pas? Toutes nos organisations ne nous assurent pas d'une façon absolue un dixième des électeurs. Nous sommes sans argent, sans influences : nous avons à lutter contre l'inertie des situations acquises, la force de deux partis anciens et organisés, et surtout contre la faiblesse ou l'ignorance de ceux qui devraient être avec nous. A envisager le problème d'une façon positive et pratique, il est clair que nous devons être battus. Cependant dans une élection comme celle-ci, il y aura autre chose que les froides probabilités des chiffres. La plupart des électeurs sont, à l'heure présente, indécis ; ils n'ont point réfléchi encore ; tout au plus de vagues tendances les entraînent d'un côté ou d'un autre. Si à ces hésitants, nous parvenons à donner l'illusion de notre force, cette illusion sera bien près de devenir réalité. Nous avons quatre semaines pour cela, c'est bien assez ! Au reste, si vous voulez m'en croire, nous irons à la bataille pour le olaisir de combattre et sans nous soucier de vaincre. La trop grande préoccupation des résultats peut avoir des inconvénients, mieux vaut aller bravement, drapeau claquant tout large, sans habiletés ni stratégie 1
— Bravo, c'est cela ! s'écria Deschamps, et si nous ne triomphons pas cette fois-ci, du moins nous aurons singulièrement facilité la marche de l'idée et préparé l'avenir. Pour créer l'illusion féconde dont parle Destabel, je ne vois de possible qu'une propagande acharnée...
— Mon journal est à votre disposition, vous le savez, fit des Aymards.Mais la presse, en semblable occurence, est accessoire. Ce qu'il faut, c'est la parole même, chaude, vivante, semeuse d'enthousiasme.
:r- A]lops dans chaque commune, proposa Igière^.
-- Mais il y en a cinquante-deux, s'exclama Se^ ger, ei dans ce nombre, de très gra.ndes où il fau- ' drail aller plusieurs fois, et use vingtaine au moins ou nous n'avons pas même un correspondant.
— Raison de plus, fit Isières emballé I Donnons cinquante meetings, cent si l'on peut. Montronsnous partout. Remplaçons par des discours innombrables la sotte pratique des visites domiciliaires de jadis. Puisqu'il s'agit de frapper l'opinion, c'est ça qui fera de l'effet I
— Eh- oui, répondit Berger. Mais les meetings ne peuvent guère se donner que le dimanche après midi. Les élections ont lieu le 14 octobre et nous sommes le 19 septembre. Restent donc seulement les 23, 30 et 6. — Trois journées pour 52 meetings,
■ c'est impraticable I
L"avis d'Isières prévalut. On décida de tenter l'impossible, de faire même des réunions en semaine, d'en faire aux portes des usines, au sortir des charbonnages, partout où la parole pouvait atteindre l'électeur.
Restait la question des frais de l'élection. Elle avait souvent préoccupé Deschamps «t des Aymards, car les élections antérieures avaient, assurait-on, coûté cinquante et soixante mille 'francs. et ces sommes étaient impossibles à espérer dans le parti socialiste, luttant dans la plupart des arrondissements du pays. Les divers groupes avaient promis une contribution, les candidats étaient disposés à faire certains sacrifices, mais tout cela réuni n'était guère, et si cela allait être insuffisant I
— Bah ! fit des Aymards, restez à la lettre dans les termes de votre proclamation ; votre cagnotte paiera votre publicité et quant au reste, pourquoi essayer une lutte chimérique avec les vieux partis : déclarons franchement et sans fausse honte, que nous sommes pauvres et refusons net toute dépense électorale.
tl se faisait tard. Berger, Destabel et Deschampâ prirent, congé.
La sérénité immense de la nuit faisait paraître d'une douceur infinie le g;rand paysage. C'était un manteau de velours noir jonché de pierreries. Des lumières replendisaaient à des lieues, et de grandes réverbérations d'incendie rougissaient le ciel audessus de certaines fournaises industrielles. Dans le silence, on entendait des bruits de marteaux, des grondements de machines à vapeur et les lameniations aiguës des locomotives sifflantes. Le ciel criblé d'étoiles regardait avec une majesté indifîérente, le sommeil fiévreux de ce coin de terre...
Les amis laissèrent leurs pensées vagabonder dans cet espace et Deschamps les précisa, en indiquant d'un geste large, tout ce noir : — Et maintenant, en campagne ! Voilà ce qu'il nous faut conquérir !
L'arrondissement de Sermeuse est très étendu. Il comprend, massée, autour de la ville, une agglomération presque continue de maisons, d'ateliere, d'usines et de charbonnages analogue au pays de Charleroi. Les conventions administratives y distinguent cinq canfons,dont les chefs-lieux sont Sermeuse, Trimet où il y a des verreries, Source-au- Prince, petite ville entourée de grands villages char bonniers, Castillon et Ronelies. Ces deux derniers sont, en partie, agricoles. Ils forment, au nord et au sud de l'arrondissement, des contrées d'un caractère spécial, à population cla:raemée,aux grands horizons calmes.sans cheminées ni bruit de forges;* la vie politique y est moins intense et les opinions conservatrices.
Tout en continuant la propagande habituelledes réunions dans les centres industriels, les démocrates-socialistes eurent soin de ne pas négliger ces
districts ruraux. C'est ainsi que dès la première
semaine, Deschamps retourna à Ronelies et put constater que l'enthousiasme remarqué lors de la manifestation de la Libre-Pensée n'avait point faibli. Le même so!r,Destabel allait avec Gillain àPloris. C'était un sameidi ; on espérait avoir comme auditeurs les ouvriers rentrant du travail de la semaine. Ils vinrent en effet, ayant à peiné eu le temps de se nettoyer et de quitter leurs habits de labeur, et des bourgeois aussi, avec curiosité. Ce fut une assemblée bruyante et bourdonnante qui fil aux candidats un accueil chaleureux.
Destabel revint à Sermeuse avec Gillain, qu'il connaissait à peine. Ce grand garçon gauche lui avait été tout d'abord sympathique. A peu près du ■ même âge, mais si différents, ils en vinrent vite, à cause de ces différences mêmes peut-être, à se parler à cœur ouvert ainsi que des amis de plusieurs années. Gillain raconta sa vie, une belle vie droite et claire de travailleur : comment dès l'enfance, il avait tenu le soufflet de la forge et joué avec les marteaux lourds, comment il avait appris à en frapper, et à assouplir le fer aux volontés humaines ; comment, joignant la théorie à la pratique, il avait suivi des cours du soir, s'était après sa journée, courbé sur des livres et des papiers, avait passé des examens, était devenu un des premiers ouvriers métallurgistes de la contrée. Puis, tout-à-coup, sa vie bifurquait : les camarades avaient eu besoin de lui pour leur coopérative ; et il avait abandonné l'industrie pour de modestes appointements de gérant-comptable. La coopérative se développant, il avait ainsi remué des sommes considérables. Il aimait à raconter qu'un jour, sur des dénonciations de concurrents, le parquet avait fait saisir les livres de l'exploitation ; une instruction avait été ouverte ; et après des mois, une expertise minutieuse avait relevé un centime d'erreur, que lui, Gillain, avait antérieurement signalée à
Ses mandants. Cette confirmation solennelle de si probité avait encore augmenté sa popularité et son crédit près de ses camarades. II raconta aussi son mariage, son regret tenace de ne point avoir conservé les deux enfants que lui avait donnés sa femme ; tous deux s'en étaient allés dès les premières années et il n'avait pas oublié encore leure petites figures rondes, et leurs yeux étonnés, et leurs menottes s'agitant, toute cette cliair indécise où il avait espéré se survivre I Sentimentalités délicates qu'on était surpris de trouver chez ce grand diable d'homme taillé en hercule, à l'aspect massif et brutal, qui était, au fond, doux et timide comme une jeune fille et sensible autant que laborieux et honnête. 11 revint chez Destabel, dont il avait accepté l'hospitalité cordiale.Et le lendemain, dès l'aube, car i! avait été décidé de mettre à profit aussi complètement que possible la journée du dimanche, tandis que Gitlain s'en allait dans le canton de Source-au-Prince, Desfabel partit pour Ronelies. 11 comptait d'y retrouver Deschamps, qui avait dû coucher chez Dupont, un des fidèles de l'endroit, et aller ensuite parler à des paysans, au sortir de la messe, dans des villages éloignés : Fresnes et Villers.
Quand il arriva chez Dupont,celui-ci était déjà en allé ; Destabel dut se mettre en route, seul, avec la perspective d'une promenade de près de deux lieues. Il n'en conçut aucune humeur et s'en étonna.. D'un pas leste, il s'éloigna et fut bientôt en pleine campagne. 11 suivait la grande route de Bruxelles, à peu près déserte à cette heure et alignant sans fin la procession monotone de sa double rangée d'arbres. Le soleil, un peu hésitant et pâle, dorait les champs d'une douce lumière, matinale. Des brumes flottaient aux lointains. La vue s'étendait sur de grasses terres, fertiles et cultivées ; ça et là d'un repli de terrain, émergeaient le clocher d'une église, quelque toits d'un village ; et la brise égrenait dans
l'air calme les voix cristallines des cloches appelant aux messes dominicales. Des hommes aux chemises blanches des femmes aux corsages et aux cottes de couleur, récoltaient des nommes de terre ; et sur cette glèbe, sous cette immensité du ciel leurs silhouettes avaient ces lignes sommaires et grandioses dont Millet exprima l'héroïsme.
Destabel goûtait profondément la paix délicieuse de ce vaste paysage. Mais il lui parut que cette paix et ce charme mêmes parlaient pour lui annoncer l'inanité de sa propagande politique. Les phrases qu'il avait coutume de prononcer dans les salles fumeuses des meetings où l'on étouffe, devant des ouvriers issus des mines et des fournaises, les arguments alors péremptoires, les exhortations décisives semblaient absurdes dans cet espace où la vie s'écoulait plus libre, plus rudimentaire. plus toujours identique à elle-même. Alors que dans la région industriftlle, les aspects extérieurs des chos.-i étaient sans cesse renouvelés et modifiés par l'action humaine, les campagnes apparaissaient comme , moins susceptibles de transformation ;■ depuis des siècles, les mêmes charrues les labouraient, pour d'analogues récoltes, et celles-ci paraissaient échapper presque à la volonté de l'homme, soumises surtout aux grands phénomènes atmosphériques. Les paysans y vivaient en esclaves de la nature et résignés à. ses fatalités, ayant la défiance des innovations et presque de la pitié pour l'affairement et les soucis des réformateurs.
A quoi bon ? disait le larpe paysatre, sans hostilité, mais plutôt avec indifférence ; à ouoi bon tant . de tracas et d'agitations? Pourraient passer sur les villes les années et les révolutions : aux champs, les cultivateurs continueront à répéter la série monotone de leurs t&ches immémoriales, comme à chaque hiver viendra la neige et le gel, k chaque printemps des bourgeons de bronze point*ront lp3 jeunes yerdwreg..,
Un homme déboucha d'un sentier et marclia à ses côtés. Il était liant et bavard, de ceux-là qui ont une sorte de besoin de raconter à tout venant les incidents de leur existence. Destabel le questionna et pu constater que la verbosité naïve de ce passant confirmait ce que lui avait dit le pasage. Il désespéra un moment, devant ces horizons immuables, ces intelligences obscures et rebelles, d'arriver jamais à communiquer les idées dont il était féru^
A Fresnes, il rencontra Deschamps, Dupont et quelques autres qui revenaient de Villers où, n'ayant trouvé de local pour leur meeting, ils avaient dû parler du haut d'une charrette, sur la place, près de. l'église. Une trentaine de paysans s'étaient approchés, avec une circonspection lente, malgré l'inquisition sarcastique exercée par le vicaire qui avait en outre fait sonner les cloches à toutes volées. On avaiffait une distribution de brochures rouges, acceptées avec l'empressement que le rural met à prendre toute chose gratuite et l'on était reparti sans un applaudissement ni une parole encourageante ou sympathique.
A Fresnes, on avait pu disposer d'une salle où un cercle local tenait d'intermittentes séances. Une centaine d'auditeurs s'y amenèrent : des vieux dont les sarraus bleus fraîchements repassés avaient dés plis luisants et raides, des jeunes aux fronts courts et aux figures hâlées par le grand air, avec des regards de méfiance et un espionnage sournois dfi l'allure de chacun . Comme Deschamps était fatigué par sa lutte contre les cloches de Villers, Destabel parla le premier, il esquisaa la situation des trois partis, résuma les plaintes universelles. notamment quant à la répartition des impôts. L'assistance restait rébarbative. Pas un pli ne remuait sur les visages. On eut dit que les paroles tombées dans les oreilles ne pénétraient point jusqu'aux cerveaux. Destabel s'interrogeait anxieusement. s'eP forçant de trouver le çhenjin de ces ftnies„çf,oses \ ,
tlA peu d'attention s'éveilla lorsqu'il ëxpobà Itl question des fermages, leur réglementation possible autrement que par la concurrence désordonnée et profitable aux gros propriétaires seulement. Deschamps reprit ce sujet avec dea détails et des exemples. 11 y ajouta la critique du droit de chasse et quelques déclarations tolérantes vis-à-vis des croyants sincères. Cette fois des applaudissements épars retentirent et certains auditeuis audacieux vinrent s'entretenir avec les propagandistes qui distribuaient les brochures rouges. Puis, dans la gaieté radieuse de midi, à travers les champs dorés par le soleil d'automne, on repartit vers Ronelies, dans une carriole attelée d'un vaillant cheval blanc. On dîna chez Dupont, simplement et en hâte.
Gelui-ci était très heureux d'avoir ses amis à sa table et il eût voulu les garder ; mais dès deux heures, il fallut serrer les mains et s'éloigner dans des directions opposées. Deschamps devait aller dans le canton de Gastillon et Destabel était désigné pour i-rinférencier avec Gillain. à Bourcelles, gros villajîe important, situé à une lieue environ de Ronelies.
De nouveau, Destabel se retrouva seul, allongeant des pas réguliers sur la route qui descendait vers Bourcelles. II se sentait un peu fatigué. Le soleil chauffait. Le paysage était sans caractère ; une ligne de chemin de fer courait dans la vallée,raide. Des maisons rouges. Des cheminées d'usine. Silhouettes dures baignées de lumière crue. Destabel regretta de ne point avoir pris sa bicyclette dont le souci eût suffi pour distraire sans le lasser, son esprit.
IJne voiture vint à passer ; il hésita à demander au conducteur de le charger ; puis s'apercevant que c'était un boucher, il eût une instinctive répulsion pour les taches de sang qui peut-être... et préféra sa fatigue. Il s'amusa à suivre la course précipitée du ruisselet qui côtoyait la route. Il passa devant une pharmacie, le pharmacien lui cria : << Bonjour 1
-"fis-
ËspéroDs que cela ira bien ! » Cette sympathie inat tendue d'un inconnu le ranima...
La Maison du Peuple était une considérable bâtisse neuve, toute pavoisée de drapeaux rouges. De loin, on voyait la foule des ouvriers endimanchés, vêtus de noir, arriver de tous côtés. Gillain fut là presque en même temps que Destabel, De suite, ils entrèrent dans le spacieux hall, ou se pressaient plus de mille personnes. La lutte électorale réconciliait ce jour-là deux associations rivales et les présidents jadis ennemis, siégeaient au bureau.Le dimanche précédent, Deschamps et Isières avaient été acclamés ; ce dimanche-là, Destabel et Gillain connurent le même succès lorsqu'ils parlèrent de la nécessité de se servir du suffrage universel, si laborieusement conquis, pour obtenir les. réformes ouvrières indispensables, trop longtemps négligées. Lorsque te Président mit aux voix Torde du jour habituel portant engagement de travailler au triomphe de la liste socialiste, toutes les mains, avant même que la lecture de l'ordre du jour ne fût terminée, toutes les mains se levèrent avec une spontanéité et un élan émouvant, pour ce serment solennel. Destabel et Gillain s'échappèrent, aussitôt la réunion terminée, car leur journée à eux n'était point finie encore. Ils avaient promis d'être à Montagne où devait s'inaugurer une nouvelle Maison du Peuple.
Un train propice leur épargna l'ennui du chemin et ils entrèrent dans la salle au moment où Berger présentait au public la liste des candidats des Démocrates Socialistes unis. Il ne manquait pas d'éloquence, ce jeune Berger avec sa figure pâle de Napoléon fatigué, son crâne tondu et son menton imberbe ! Il, eut quelques beaux gestes.quelques périodes vigoureuses qui excitaient les courages comme une fanfare de clairon au moment d'un assaut. L'auditoire n'avait guère besoin, pourtant, d'acents valeureux : un enthousiasme exubérant le pos-
sédait. De toutes les localités voisines, à plusieurs lieues à la ronde, des adhérents étaient acourus ; et une manifestation monstre, avec drapeaux claquants, cartels hardis et musiques entraînantes, avait préludé au meeting. Celui-ci était présidé par un négociant rallié au mouvement socialiste, un digne homme, simple et rond, qui perdait un peu la tête au milieu de ces événements extraordinaires. Après chaque discours il se croyait obligé de remercier et d'approuver l'orateur ; et il disait bonnement en se frottant les mains, d'un air satisfait : « Très bien parlé, ce monsieur-là. Il a tout à fait mes idées I »
Isères fut lyrique ; il prit thèse de la communion de tous ces hommes rapprochés par un même idéal pour exposer le caractère international du socialisme, puis, il quitta la salle pour aller à Source-au- Prince où il était attendu. Des discours de Gillain et de Destabel terminèrent cette longue séance. Le premier rappela les efforts des associations ouvrières, la puissance l'organisation, préconisa le groupement de tous les humbles sans distinction d'opinions philosophiques ou religieuses. Le second démontra la faiblesse lamentable de la législation du travail, l'absence d'inspection sérieuse des industries dangereuses, la pénurie des moyens de prévenir ou de réparer les accidents. Il insista surtout sur la nécessité d'organiser pour les vieux un service de pensions. Toutes ces idées furent saluées d'acclamations prolongées et ce fut au milieu de véritables transports que l'ordre du jour habituel fut mis aux voix.
Assurément, même à défaut d'une compréhension bien nette de tout ce qui avait été dit, il devait rester de cette journée, chez chaque auditeur, une impression profonde résultant plus encore de la pensée collective de la foule ambiante que des idées spéciales •mises en les discours. Une fois dispersés dans la région,chacun d'eux allait devenir un centre de pro-
pagahde et de foi suggestionnant Tenlourage. C'est ce que se disaient le soir, rentrés à Marinelle, Deschamps et Destabel.'Les deux amis étaient un peu
las, mais enchantés de leur équipée : ce premier dimanche s'était passé à merveille. Bien que les réunions fussent toujours annoncées comme contradictoires, nul adversaire ne s'était, présenté. Les listes ennemies n'étaient d'ailleurs pas encore arrêtées. Les deux partis anciens semblaient endormis dans une quiétude absolue, ignorant ou méprisant l'effort considérable que les socialistes tentaient avec toute l'intrépidité de la jeunesse et l'ardeur de leurs convictions.
La semaine s'écoula dens cette fièvre. Gillain,Destabel et Deschamps se trouvèrent le lundi soir ii Lattre, où sont les grands ateliers du chemin de fer de l'Etat. Malgré le danger d'être dénoncés à un ministre tatillon, intolérant et despotique, presque tous les ouvriers vinrent au meeting. On les recon. «aissait à leurs boutons d'uniforme, formant la , majeure partie de l'assemblée. Deschamps leur expliqua que l'exploitation collectiviste, tout en maintenant la sécurité de position que donne aujourd'hui l'emploi dans les services publics. pourrait par l'autonomie de ceux-ci, séparés de l'Etat politique, assurer à ses ouvriers et agents, l'indépendance et la liberté dont les prive si injustement le régime actuel. Ils tirent aux doctrines socialistes un accueil chaleureux. C'était d'ailleurs une chose qui avait frappé Destabel et Desebamps : la chaude sympathie de tout ce petit personel du railway national. Ceux-là étaient presque unanimement acquis ; des garde-convois se plaisaient à montrer aux candidats, sur les locomotives en ,?are, les chauffeurs et les mécaniciens sur lesquels ils pouvaient compter.
D'autres réunions avaient ét.é organisées. Toutes réussirent au-delà de l'espoir. Isières parla le jeudi à Trimet, en plein air, aux portes d'une gra^nije ver-
rerie ; Destabel et Gillain, le vendredi après-midi à Razegnies, au sortir d'un charbonnage, devant des mineurs dont les bons yeux luisaient.dont les dents blanches souriaient dans les faces noires. Deschamps s'était définitivement installé chez Destabel. Tantôt Isières, tantôt Gillain, Berger ou des Aymards venait les rejoindre et causer. Chaque soir, quand on rentrait éreinté et joyeux, la prévoyance de Mme Destabel leur gardait du bouillon chaud, du Bordeaux, des tartines fourrées, que l'on dévorait avec délices, heureux de ce réconfort, de ce repos dans le confortable home que la fantaisie esthétique de Destabel ^vait paré de bibelots aimables à l'œil.
Toute cette campagne était déjà faite, lorsque les libéraux et les cléricaux dressèrenl, le liste de leurs candidats. Elles se composaient des députés sortants auxquels on avait adjoint des noms incolores et, de chaque côté, pour se nuancer de démocratie apparente, celui d'un ouvrier. La malice était trop grossière pour être bien efficace. Ces listes furent affichées un peu partout, l'une sur -papier bleu pâle, l'autre sut papier rose pâle, précédées de <iéclarations prudentes et ivagues ; et, après cet efïort excessif, les deux associations bourgeoises retombèrent dans leur calme, laissant à leurs menbres le soin de manigancer, comme jadis, des combinaisons compliquées de pressions et d'influences.
Le samedi 29 décembre, Dftstabel partit pour Raquennes, petit vilage «situé au nord-ouest 'de '^arrondissement, peuplé d'ouvriers agricoles ël carriers, tout à fait en dehors de la vie générale ide aermeuse. Après avoir discouru devant un auditoire nombreux et sympathique, Destabel ne pouvant rentrer le même soir et forcé de coucher là-bas, lut, tard dans la nuit un roman qu'il avait
emporté : Le Lys Rouge, dans lequel d'exquises descriptions de Florence et de savoureuses épithètes décernées à un poète favori l'éjouirent profondément. Au réveil, il partit vers deux autres villages des environs.
A Osaix, ce furent les mêmes figures rébarbatives et méfiantes qu"à Fresnes. C'étaient les mêmes gens asservis à. la glèbe, pour qui toute innovation est suspecte, et qui toujours tondus et toujours victimes, craignent le mieux par crainte du pire et s'en tiennent à leur médiocrité, du moins familière. Certains de ceux-là, occupés à la récolte des pommes de t«rre, avaient aperçu Gillain et s'étaient appuyés sur leur bêche pour le voir passer. L'ayant reconnu, ils le pourchassaient longtemps de moqueries et d'injures : Partageux ! voleur ! résumant la notion que leurs journaux leur avaient donnée du socialisme.
Il faisait froid dans la grande salle, les murs étaient, à la lueur crue du jour, minables, et, sur les quelques bancs, il y avait de grands espaces vides. Destabel et Gillain firent de leur mieux pour approcher ces cervelles rétives. Ils essayèrent d'être simples, clairs, démonstratifs, de dissiper les préjugés contre le socialisme, de le montrer l'ami des paysans autant que dGs ouvriers industriels, de leur faire comprendre la solidarité nécessaire des petits. Et ils eurent la joie de voir un tout vieux, cassé, ridé, à la figure rouge sous des cheveux blancs, venir leur sterrer la main, se décarer convaincu et leur promettre de voter pour les socialistes.
A Muret, l'autre village desservi par la même station, l'animation fut un peu plus grande et la propagande plus heureuse.
Cette même matinée. Deschamps et Isières tentaient un effort analogue daus le villa.ge de Perginnes, célèbrte par un pèlerinage fameux inspiré par une jolie légende du passé, et que les démocra-
tes considéraient comme un poste clérical presque
inexpugnable. Ils funent stupéfaits de l'accueil; aimable qui les attendait. Le bourgmestre vint à leur réunion et après leurs discours, déclara que sans doute des choses louables avaient été dites ; il vairta l'ordre et la paix de son village, sa fidélité aux idées ancestrales et cita même le chiffila des dépots à la Caisse d'Epargne. Le mot de cette iiénigme iifle fuS donné que plus tard. L'ironie froide de cette assemblée rustique devint patente lorsqu'arrivèrent les résultats électoraux. Au jour du meeting, le mayeur de Perginnes considérait les socialistes comme une si infinitésimale quantité, il était si sûr de l'imperméabilité absolue de son peuple qu'il put se payer le luxe d'être poli. Mais la moquerie énorme de ces pacants devint colère et brutale lorsqu'ils apprirent plus tard la force réelle du socialisme; alors.la tolérance dédaigneuse fit place à la rage et quand un propagandiste revint, une manifestation hostile l'empêcha de se faire entendre.
L'après-midi, Destabel était désigné pour Milleureux et Forest. Ces deux localités étaient aussi un peu en dehors de la vie commune de l'arrondissement ; les influences de la Fédération Socialiste y étaient surtout prépondérantes.
Destabel fut surpris de voir tous ceux qu'il rencontra très au courant, très organisés, habitués à lire et à discuter, avec une aisance de petits parlementaires en même temps qu'une fraternité égalitaire toute républicaine. Ils lui parurent à cet égard plus avancés que les mineurs des environs de Sermeuse supérieurs comme discipline et culture mais inférieurs comme candeur, confiance et bonté. Ils avaient la méfiance et le coté doctrinal d'une secte. Leur rigueur, si elle était déplaisante, les rendait puissants ; leur force avait eu son contre-coup sur les mœurs administratives et l'on y autorisait la Marseillaise et le drapeau rouge.
,Ceiâ fit plaisir à Destabel, la fanfare révôlai tionnaire et l'étendard ; il fut vraiment heureux de
marcher ainsi, entre des haies vertes et le grand ciel bleu. Mais le plaisir se dissipa assez vite dans l'ennui des haltes chez les « frères », des lenteurs exaspérantes dans les cabarets. Destabel s'impatientait en outre du fl^me de ces gens qui, trop habitués à politiquer et' sûrs de leurs troupes, ne montraient pas l'entrain belliqueux des électeurs de Sermeuse. Après les deux meetings, il fallut courir à travers champs pour gagner la station, et prendre le train du retour.
En approchant de Sermeuse, la fièvre politii^ue s'attestait. Dans presque toutes les gares, Destabel voyait monter des gens qui revenaient d'une réunion des démocrates socialistes. Dans les compartiments de troisième classe surtout, on était h , même d'étudier les effets de la propagande. Deschamps, Isières et Destabel s'y amusaient chaque fois et cueillaient ainsi, dans les conversations, des réflexions instructives et parfois bien réjouissantes,
Destabel s'était, malgré la fatigue, hâté, car il désirait arriver à Marinelle, à un dernier meeting du soir, où devaient se retrouver tous les candidats, après cette laborieuse journée.
La salle, au plafond bas, était surchauffée ; on .avait ouvert les fenêtres, mais la foule était telle .que l'on s'y écrasait, suant et oppressé comme dans une étuve. De tnombreux curieux,, arrivés trop tard, s'étaient résignés à se promener Sur la place noire, oii parfois, par les croisés béantes et lumineuses,, arrivait im lambeau de discours. Destabel eût quelque peine à gagner l'estrade, au milieu des vivats et des applaudissements. Le meeting était commencé et à ce moment un contradicteur venait de demander la parole pour répondre à Deschamps. On le regardait curieusement ; c'était un personnage long, mince, maigre, don-
^liichottesqùe que l'on reconnut de suite potii* Urt catholique notoire' employé au charbonnage. Il commença par assurer le public de son amitié, longuement, en périodes alambiquées qui impatientèrent, de telle sorte qu'à mesure qu'il répétait plus souvent : mes amis, la foulfe devenait plus hostile et bruyante. Berger qui était adoré dans ce village, dut intervenir pour réclamer le silence, I^e contradictçur enfila quelques banalités sur le (jaipital et le travail ;■ comme cela tournait -au cours d'économie politique, l'énervement de ses n amis » devint plus grand encore et des cris couvrirent sa voix désespérée. Certains enragés parlaient même de le flanquer par la fenêtre.
Au premier rang, un ouvrier répétait frénétiquement : A l'huche, à l'huche! (1) comme un impitoyable aboiement. Berger encore, et Deschamps et Destabel s'interposèrent. Ils obtinrent qu'on écouterait de nouveau dix minutes leur adversaire, mais celui-ci s'en fut, épuisé et furieux, renonçant à de plus amples débats. Destabel n'eut guère de peine h lui^répondre ; cette intervention maladroite n'avait fait que surexciter les sympathies socialistes, et, après quelques paroles énergiques ce meeting houleux finit par des acclamations.
On rentra chez Destabel pour dresser le bilan de !a journée. Partout c'étaient des bulletins de victoire. Izières et Deschamps racontèrent l'épisode de Perginnes et les meetings auxquels ils avaient assisté l'après-midi, dans le canton de Gastillon. Chacun avait parlé quatre ou cinq fois, parfois même six! Berger aussi, avait eu des auditoires nombreux et bien' disposés.
Réellement, la secousse devait être profonde. On sentait la résistance faiblir et l'espoir devenait permis. Le parti libéral paraissait malade ; mais la puissance des catholiques restait obscure : quelle pouvait être sur la masse ouvrière l'action de leurs
(l) A la porte ! . r- i
patronages qu'ils avaient nombreux et prosiièrèS, grâce aux subventions capitalistes? Tandis qu'on causait, quelqu'un annonça pour le lendemain matin un meeting à Silly, au Cercle St-Patron. Deschamps et Destabel résolurent aussitôt d y aller.
Quand, après une bonne nuit de sommeil reposant, ils y arrivèrent, déjà le local se remplissait de bourgeois et d'ouvriers. Les deux amis qui avaient été rejoints par trois ou quatre camarades, s'assirent sur un billard qui se trouvait au fond de la salle. Leur présence parut causer un vif émoi Darmi les personnages importants qui se prélassaient sur la scène et qui après des discussions, des hésitations très amusantes, leur dépêchèrent un ieune avocat clérical pour leur annoncer que la réunion n'est pas contradictoire. Ils répondirent Qu'elle était tout au moins publique et qu'ils entendaient y assister.
Enfin, les candidats cléricaux se décidèrent à s'asseoir sur l'estrade et un stagiaire fit une conférence à allures démocratiques. Quelques bravos l'ayant enhardi, il s'attaqua au socialisme et notamment aux théories de Deschamps qui alors demanda la parole, se nomma, au milieu de la curiosité éto.nnée du public.
Quand le stagiaire eut fini, Deschamps s'avança vers la tribune et comme le président, très embarrassé, donnait la parole à un autre orateur, il protesta violemment de son droit de s'expliquer sur les travestissements qu'on avait faits de ses doctri. nés. Le président sentit son autorité chanceler et fit appel aux gendarmes pour expulser Deschamps.
Pendant ce temps, Destabel grimpait sur le billard et exhortait les ouvriers à quitter ces lieux où la libre discussion était interdite, où l'on refusait d'entendre les gens qu'on avait attaqués. Les gendarmes s'approchèrent, alors de Deschamps, tandis que Destabel, dans la cour du patronage, annonçait
au'un meeting allait avoir lieu sur la place.en plein air. L'irritation des catholiques était extrême ; ils excitaient les gendarmes à plus d'énergie. Deschamps et Destabel et , leurs amis sortirent donc, chantant la Marseillaise, et eurent la satisfaction de se voir suivis par les deux tiers des auditeurs.
Un meeting s'improvisa sur une place publique voisine et les catholiques, exaspérés, dépêchèrent les gendarmes pour dresser procès-verbal aiix orateurs. Cette démonstration policière, qui ne pouvait avoir de suites, n'eût d'autre effet que de multiplier le nombre des discours, Berger, Blandain et d'autres, ayant tenu à se solidariser avec Deschamps et Destabel. Ce petit incident fit une impression considérable.
Comme ils s'éloignaient, ils rencontrèrent des groupes sortant du patronage. Un vieux bouilleur s'approcha de Deschamps et lui dit : « Ces bougres de cochons vous ont foutu à la porte, mais il ne m'empêcheront toujours pas de voter pour vous 1» Et comme d'autres s'arrêtaient, faisant cercle, Deschamps continua la conversation à haute voix, improvisa un petit meeting dans la rue pour tous ceux nui s'en revenaient de la réunion cléricale.
Au retour, Deschamps rayonnait. Il lui semblait au'une grande victoire venait d'être remportée. ■ — Vois-tu, dit-il à Destabel, j'avais toujours bien censé que ces ouvriers étaient avec nous. Ce n'est' pas impunément que la démocratie chrétienne parle de justice pour n'en réaliser mie. Les ouvriers voient, bien que ces orateurs avancés, sincères ou non, ne sont que miroirs à alouettes et paravents de conservateurs. Ils écoutent la leçon mais ne suivent nas le conseil. Cependant j'avais, malgré tout, peur. La masse est si crédule, si moutonnière. L'incident de ce matin m'emplit de joie et me rassure. Je crois oue nous venons de frapper un grand coup.
— Si tu vois juste, comme je le pense, dit Destabel. nous le saurons demain. Les journaux conser
valeurs jusqu'ici combattaient le libéral, nous verrons s'ils comprendront que l'adversaire véritable, c'est nous.
Ces prévisions se réalisèrent à la lettre. Le lendemain, la campagne des cléricaux prenait une allure an ti socialiste décidée. La situation était donc bien ce que pensaient les deux amis et Silly révélait un état général.
Deschamps, Destabel et Isières vivaient maintenant une vie- folle, anormale, toute surchauffet d'activité et d'imprévu. Destabel s'était chargé dR l'organisation des meetings, dont le nombre se multipliait ; il passa la journée à envoyer des télégrammes pour s'assurer d'un local.convoquer un orateur ou faire imprimer, expédier ou distribuer les milliers de petites affichettes annonçant les réunions. Deschamps était retourné une ou deux fois à Bruxelles embrasser les siens et veiller à son home, avec précipitation. Quant à Isières. il trouvait à la fois utile et agréable de compléter sa propagande par des exhortations au domicile des électeurs amis. Et Hes amis, il en avait d'innombrables ! Toute invitation à manger la soupe, à boire un verre de bourgogne, était par lui avec empressement acceptée, et, au dessert, il s'épanchait, racontait un tas de calembredaines dont le laisser-aller spiritui^l lui conciliait la sympathie. Ces allures joyeuses dénoncertaient un peu Deschamps, plus austère, qui redoutait constamment une gaffe, surtout depuis que Berger lui avait appris que dans certains milieux la conduite d'Isières faisait scandale, qu'on travestissait de façon perfide ses incessantes plaisanteries.
On se retrouvait toiis les jours à la Maiscm du Peuple.
Blandain, qui était resté un peu froid avec ses compagnons de lutte, semblait ne plus songer aux
froissements et aux soupçons des preniiers jours et prenait vaillamment sa part de î'effort'commun. 11 reconquérait insensiblement son influence de jadis et la nécessité de la solidarité démocratique imposait silence aux quelques ennemis personnels qu'il avait encore dans la classe ouvrière.
Dans la longue salle, éclairée latéralement par de hautes fenêtres, c'était un constant va et vient, des entrées et sorties de gens affaires, apportant des communications, des imprimés, des journaux. Les murs étaient couverts d'affichettes annonçant les meetings et d'avis aux électeurs, grands placards rouges. — Berger notamment, était surmené. Mille détails accessoires, mais importants, tiraillaient son zèle. Son masque pâle d'empereur se planuait de taches rouges et il agitait les bras d'un air désespéré. La présentation des candidatures lui valut de cruelles inquiétudes. Les signatures des présentants, l'acceptation des candidats, les listes des f«moins,tout fut prétexte à d'affolantes et soudaines terreurs d'un oubli, d'une irrégularité qui eût tout compromis. Parfois, des paroles aigres, l'instant d'après oubliées, s'échangeaient. Isières surtout ne souffrait pas la contradiction ; il s'irritait, grognait, menaçait, de tout planter là, puis finissait par discuter ou rire.
Les nouvelles restaient bonnes. Uu petit journal clérical avait rendu compte avec des accents de détresse d'un meeting de Gillain à Marchez, Marchez était le fief d'un député catholique sortant et il fallait avouer qu'un nombreux auditoire avait . écouté et applaudi l'orateur socialiste qui avait parlé en plein air.
Deschamps avait dit à ses amis :
■ — Je vois bien le succès que nous avons dans nos réunions. Il est éclatant. Je pense que les bouilleurs et les ouvriers du chemin de fer nous sont, en majorité acquis. Je pense que les campagnes ellesmêes, que nous considérions comme inaccessibles,
sont légèrement entamées. Mais une inquiétude me reste. Je ne sens pas ce courant d'opinion publique que j'attendais. Ouvrez les journaux : leur prose filandreuse est calme comme de coutume. On nage dans une indifférence d'huile. Ces petits bourgeois, ces commerçants, ces employés, comment cela va-tril voter? Rien ne l'indique; au contraire, hier soir, traversant Sermeuse, il m'a paru que ses maisons avaient l'air rébabatif et hostile. Peut-être devrions-nous tenter un grand effort, au centre même !
Destabel et Isières approuvaient. Tous deux estimèrent qu'il était indispensable de s'expliquer sur le collectivisme, au sujet duquel on racontait les histoires les plus absurdes. Un meeting fut donc résolu pour le vendredi soir.
Les circonstances étaient d'ailleurs beaucoup plus favorables que ne l'avait cm Deschamps. Le « Journal de Sermeuse » avait rendu compte des innombrables meetings du dimanche précédent, des incidents de Silly et de Marchez,et l'attention du public avait fini par être sollicitée assez vivement. L'indifférence se dissipait. On commençait à parler des élections dans les cafés, les trains, les promenades. L'activité stupéfiante des socialistes, comparée à l'indolence de leurs adversaires, excitait l'admiration des plus réfractaires. Le meeting de Sermeuse, bien qu'annoncé à peine, devait donc réussir. Une dernière circonstance vint lui donner un éclat exceptionnel. Des commerçants de la ville avaient rédigé une sorte de cahier de leurs griefs et l'avaient fait publier le malin dans les journaux. Certaines de ces questions d'intérêt commercial mettaient nresQue directement en cause le bourgmestre de Sermeuse, qui était un des candidats libéraux. Cet incident décida les libéraux à accepter enfin la contradiction toujours offerte et ils déclarèrent qu'ils viendraient au Théâtre, Sermeuse possédait une assez jolie salle de spec . Coojlc
tacle oâ des troupes de passage venaient, de temps en temps, représenter les pièces à la mode. Dès sept heures, elle était envahie, un pêle-mêle d'ouvriers, de bourgeois, négociants, avocats, bouilleurs, employés, etc., entassé aux stalles, dans les loges, les baignoires, le parterre, le paradis. Une mer de têtes, des milliers d'yeux curieux et attentifs.
Deschamps, Isières, Destabel, Blandain, Berger; et quelques autres s'installèrent sur la scène^ avec une grande émotion.Ils comprenaient qu'ils allaient livrer une bataille décisive contre les préjugés, les mauvais vouloirs, les scepticismes, l'inertie implaca^ ble de la bourgeoisie. Ils avaient passé l'après-midi à y réfléchir et à classer quelques idées. Dans les coulisses, Isières, qui devait parler le premiePj ne le voulut plus. Destabel dut s'avancer.
Il y eut un Silence redoutable.
— Citoyens, commença-t-il, des rélihions comme celles de ce soir ne seraient pas inutiles si elles pouvaient avoir ce résultat de vous fournir quelques bases d'appréciation impartiale sur nos intentions et nos projets que défigurent tant de polémiques et dfe malentendus...
La voix était nette, claire et portait jusqu'aux derniers rangs ; le geste, aisé ; l'attitude, décidée. Et cependant Destabel était ému comme jamais il ne l'avait été. Ses ongles s'enfonçaient dans ses mains' criscées, mais sa volonté était telle qu'il se raidissait contre l'émotion sans se laisser troubler par elle. Cet effort psychique le dédoublait en quelque sorte en deux êtres dont l'un parlait, l'autre surveillait et guidait l'éclosion des phrases. Ces idées, il les voyait venir à lui, ainsi que du fond d'une lointaine avenue ; puis une fois acceptées et proférées, il les suivait encore dans leur vol vers les auditeurs, dans leur pénétration en ces milliers de cerveaux. Çà et là aux stalles, et dans les baignoires, il avait reconnu des figures familières, sym. paUiiques ou railleuses, mais 11 avait voulu les
oublier et regardait au loin, tâchant d'âtteitidrè l'âme éparse de la foule anonyme.
Cette tension extrême fut de courte durée. Rapidement la volonté collective s'avoua domptée. Quelques déclarations catégoriques furent applaudies et dès cet instant le discours fut pjus facile et plus sûr.
Il exposa révolution économique moderne, caractérisée par les développements du machinisme, la concentration capitaliste. Le petit patron disparaissait devant la grande industrie ; le boutiquier devant le grand commerce ; tous deux étaient rejetés dans la classe des prolétaires, laissés libres, mais nus par la grande Révolution française. L'effort des travailleurs s'estimait de plus en plus comme une simple valeur, constamment réduite, et dégagée de toute idée morale de compassion et ide solidarité. L'organisation des entreprises par des sociétés anonymes éloignait à ce point l'employeur des employés que tout lien d'humanité était rompu et que le directeur-gérant désireux d'améliorer le sort de ses ouvriers, s'exposerait à nuire aux intérêts de ses actionnaire^...
Il vit alors, et raconta plus tard ce détail à Deschamps, accourir du fond de sa pensée, une image qui '.ui parut énorme et violente; devant elle, le discours se cabra comme un coursier devant un obstacle, puis résolument, il s'enhardit et sauta :
...de telle sorte, conclut-il, que par la force supé. rieure des choses, par la^loi de l'organisation capitaliste actuelle, notre société devient, tous sentiments de fraternité morts, un gigantesque pressoir où s'écrase la chair humaine pour en faire juter l'or des dividendes...
La phrase tomba dans la silence ému de deux mille personnes attentives et ce furent aussitôt des rafales d'applaudissements. Puis une rumeur curieuse s'éleva ; des gens se penchèrent pour
mieux voir : les candidats libéraux venaient de prendre place sur la scène.
La parole fut dcnnée à Deschamps. Il s'avança, en homme décidé à défendre ses idées avec toute l'énerçie et le talent dont il pouvait disposer Posément, presque à mi-voix, il continua la démonstration ébauchée par Destabel et que celui-ci avait terminée sur un ton d'indignation véhémente. Il prouva avec une clarté et une patience de mathématicien, l'injustice d'un monde de plus en plus divisé en deux classes, l'une ayant la richesse sans travailler, l'autre travaillant toujours sans obtenir la richesse. Si la concentration capitaliste doit s'accomplir, qu'elle s'accomplisse, non au profit d'une minorité égoïste de plus en plus restreinte, mais au profit de la collectivité par qui enfin le capital se pourra réunir au travail 1
Il rencontrait lies objections qu'il pressentait, les banalités sur la mort de la liberté, le peuple de fonctionnaires, Tabsence d'initiative individuelle, etc., comme celle aussi qu'avec une subtilité aigùe, il devinait chez certains auditeurs, étonnés d'entendre répondre à des questions qu'ils n'avaient point formulées. Et tout cela s'étayait de faits, de chiffres, d'autorités ; le savant dou- ■ blait l'orateur pour donner à son argumentation la précision indispensable. Puis, lorsqu'il eut indiqué dans ses grandes, lignes la constitution de la soriété collectiviste, il s'adressa aux ouvriers en paraphrasant la proclamation de Bonaparte aux armées d'Italie, aux bourgeois en leur montrant le rôle de" l'Art et de la Science marchant vers la Justice ! Et il avait quitté subitement son ton démonstratif de professeur, sa voix clamatf en tempête, comme celle d'un prophète inspiré, ou se faisait douce, chantante, comme attentive à une chimère charmeresse : des images de poète scintillaient comme des clartés dans des phrases art.istep^ent cisçlées ; et il avait le? ^ccçnts quj étrei-
gnaient le cœur d'une émotion physique dont les plus hostiles se sentait gênés, il était devenu un peu plus pâle, W lèvres crispées sur les dents en une expression de ténacité indomptable. Il se promenait de long en large, accentuant la marche en piétinant la scène avec des allures de fauve ; il fut terrible et tragique, pathétique et doux ; un hypnotisme étrange se dégageait de son éloquence originale et passionnée. Pendant quelques minutes les deux milles personnes qui étaient là se sentirent emportés sur les ailes de feu, en plein dans le rêve éperdu d'une régénération prochaine,, loin, bien loin des misères et des vilenies quotidiennes. Ce fut un triomphe palpitant.
Les libéraux étaient confondus. Le Bourgmestre était venu pour s'expliquer sur les questions communales. Il espérait un succès facile et il tombait en pleine théorie, cette théorie que jamaSg on' eût pensé que les démocrates oseraient exposer. Les prudents du parti, les opnortunistes et les craintifs croyaient de sage tactique dé ne uoint parler du collectivisme et c'était précisément ce silence que les conservateurs comptaient bien exploiter pour faire croire à toutes sortes d'arrièrespensées abominables. Et voilà que les audacieux avec une témérité toute .juvénile, s'étaient jetés à la mer et qu'ils nacreaient fort, allègrement vers l'autre rive ! C'était déconcertant I et ce puhlic oui HDplaudissait avec ioie ! et plus encore l'espèce de séduction infernale que ces théories exerçaient sur eux-mêmes, sang qu'ils se l'avouassent clairement. Car aucun de ces libéraux n'était préparé ?i de telles discussions. Ils connaissaient le socialisme par les tronçons rtéfleurés au'«n exposaient les ioumaux réactionnaires et c*>s doctrines leur avaient touiours paru insoutenables et monstrueuses : mais, nrésetées, comme l'avait fait Deschamns. elles leur aoparaissaient comme tenant ensemblç, logiques et pourtant subversives. Pour-
quoi 1 Ils n'auraient su le dire, là, sur l'heuf^ ; cela demandait réflexion. Cependant, puisqu'ils s'étaient fourrés dans ce guêpier, il fallait bien s'y faire entendre ; on supposa que l'avocat Deloing pourrait le faire avec succès. Le choix était malheureux. ÂËsez iniustemenl. Deloing était ahtipatique même h ses partisans. Il avait dç plus le tort grave de passer pour le plus doctrinaire des cinq candidats libéraux. Il tenta vainement de ramener à lui l'assemblée. Il dut reconnaître luimême le talent et la séduction de ses adversaires, mais annonça sa volonté de redescendre k âes questions moins hautes. Le terrain ne valait guère mieux, d'autant plus que Deloing avait une malencontreuse façon de s'exprimer par forme interrogative . qui amenait des interruptions écrasan- .tes. 'Ainsi, quand ayant Tendu compte de soi^ mandat, il s'écria : N'ai-je pas tenu mes engagements? — Non, répondit le public avec un ensemble terrible comme un coup de massue. — Qu'a fait le parti libéral pour le peuple? — Rien, rugirent d'innombrables poitrines. — Et c'était un feu d'artifice d'exclamations, de lazzis et d'injures. Le député tint cependant tête à l'orage, courageusement. H ne quitta la parole qu'après avoir dit malgré tout, ce qu'il croyait devoir dire.
Isières eut à lui répondre. Il se leva avec joie, et le cribla de sarcasmes et de reproches, avec le geste et la figure d'un chat en colère, prêt à griffer et à mordre. A chaque coup porté, la salle trépignait d'allégresse. A minuit, le meeting diiraît encore. Mais nul ne contestait que les socialistes n'eussent ce soir là triomphé.
Le lendemain, tous les journaux publaient des comptes-rendus détaillés répercutant l'impression dans toute. la contrée ; le Journal de Sermeuse exultait; la Gazette libérale parlait de trois mousquetaires, de ce qu'ils étaient et de ce qu'ils voulaient; tandis que les feuilles catholiques, toutes h la
haine ancienne accentuaient de lellr iiiieux l'atteinte portée au prestige libéral.
Pour ;le dimanche qui précéda les élections.
Deschamps voulut tenter un effort de propagande tel que son énoncé seul devait (aire une impression considérables. Il voulut que dans les cinquantes-deux communes de l'arrondissements eût lieu un meeting socialiste. Après des difficultés sans nombre, il réussit à peu près complètement. Le chapelet de ces réunions parut dans le Journal de Sermeuse ; tout le personnel des ligues ouvrières, des associations démocratiques avait été mobilisé ; on avait fait appel à tous les amis des villes voisines ; bien qu'absorbés eux-mêmes par toutes les campagnes simultanées, il en était venu de Bruxelles, de Mons et de Charleroi ; jamais une telle furie d'éloquence ne s'était déchaînée sur le pays.
Deschamps et Destabel s'étaient imposé deux meetings pour le samedi soir, le premier à Linsart, le second à Trieux. Ils avaient pris une voiture pour raccourir la durée du trajet et pouvoir se montrer dans les deux localités ; Berger, d'ailleurs, s'était rendu à Trieux pour faire prendre patience aux électeurs en cas de retard. Précaution fort utile, car après la réunion de Linsart, où les deux candidats- furent acclamés, leur cocher, peu expert en ces routes enchevêtrées, s'égara et leur pauvre cheval poussif boitillait en montant les côtes. Les amis durent faire une partie du chemin à pied.
La nuit était douce et sereine comme une Jiuit d'été. Un grand ciel suave criblé d'étoiles étendait l'impalpable infini de ses mondes au dessus de la terre endormie. Les chemins étaient déserts et, près des grands murs noirs, perdus dans l'ombre
profonde. Une paix délicieuse planait, qu'on sêfltait n'être qu'une halte, un court repos dans les labeurs prodigieux de la fourmilière humaine, car, de temps en temps se révélant sur les fonds d obscurité de velours, apparaissait, en clartés soudaines, l'incessante industrie : c'étaient les éclairs bleus des fanaux . électriques rayonnant comme les étoiles, c'étaient surtout, rayant la nuit, de lar- ' ges traînées rougea échappées des baies des verreries, au fond desquelles on voyait, comme en des fournaises, des silhouettes fines de souffleurs, sem, blant jongler, avec du feu, dans le silence. Des cheminées se couronnaient de vapeurs et de fumées ; et des houppes de flammes, à leur sommet, semblaient des topazes el des escarboucles fabuleuses,. Les lumières de la voie ferrée étaient des rubis et des émeraudes, et sur la rivière dont on apercevait un coude, frissonnaient des traînées d'incendie. Les bâtiments d'usines, si laids et si banals dans le jour, prenaient aussi, au milieu de ces ombres épaisses et de ces lueurs, des apparences inattendues et mystérieuses. Des hangars avaient une majesté de temple et certains échafaudages de houillères avaient la grandeur farouche et la complication inquiétante des construtions fantastiques de Piranèse. On songeait aux cérémonies redoutables des temps abolis, aux sacrifices dans' les Moloch de bronze, car ces flam" mes subtiles et ces vapeurs qui montaient en se tordant dans le ciel, s'envolaient comme de petites âmes suppliantes et misérables convulsées en d'incroyables souffrances, comme les milliers d'âmes de la plèbe écrasée, se dispersant dans les inconnus de l'espace en un encens dont se délecte la Divinité Moderne, aussi féroce et cruelle que les plus implacables du Passé !...
Les candidats, oubliant leurs candidatures, s'artardaient à admirer l'opulence méconnue de ce décor. Ce fut leur cocher qui les rappelia aux
réalités ; quand ils arrivèrent à Trieux, il était près d'onze heures. La réunion, que Berger avait prolongée autant que possible, était finie. Par groupes, les ouvriers s'en retournaient. On reconnut Deschamps et Destabel ; cris, vivats, appels, et en un instant la salle se remplit à nouveau, pour un second meeting, d'écouteurs de bonne volonté...
Au retour, dans la voiture qui les ramenait à Sermeuse, Berger, Deschamps et Destabel essayèèrent de causer ; puis, la fatigue les terrassa et ils s'assoupirent, ballottés les uns contre les autres dans la cabine étroite, au gré des cahots. Un brouillard blanchâtre s'était formé, noyant comme de gaze tous les contours. Trois grands arbres tristes au bord du chemin, se profilant dans le gris, un sifflement strident et désespéré de locomotive, i'éblouissement rouge d'un laminoir, tels furent les détails entrevus vaguement dans le demisommeil. A Marinelle, Mme Destabel les attendait avec le chaud bouillon et le Bordeaux du soir ; et les forces un peu restaurées, ils restèrent tard encore à bavarder dans le bureau peuplé d'œuvres d'art, parmi lesquelles un Ramsès de plâtre érigeait la douceur dédaigneuse de son sourire énigmatique, — très loin, très haut, comme' naguère l'impalpable azur du ciel nocturne, — au-dessus des préoccupations passionnées des heures qui fuyaient.
■ Ils dormirent peu, car il fallut tôt Repartir. Pour ce dernier dimanche, leur programme était héroïque et comprenait sept conférences : trois le matin en des villages agricoles, non encore touchés par la propagande, du canton de Ronelies, trois l'après-midi, /dont une très importantie à Silly, et enfin une dernière le soir, dans le populeux Trimet.
On avait tassé dans le coffre de la voiture des ballots d'un numéro spécial du Journal de
Sermeuae pour lequel des Aymards s'était surpassé. Un fac-similé des bulletins de vote, où la liste libérale était figurée par un gros bourgeois porteur de sacs d'écus et la liste cléricale par un maÎPTe vicaire sournois ; les portraits et les biographies des candidats socialifites ; une multiplicité d'articles acérés et sensationnels adressés à toutes les catégories d'électeurs; bref, rien de ce qui poiWait frapper l'imapination ou la raiston 'du lecteur n'y avait été négligé. En traversant Sermeuse, Deschamps acheta tous les iournaux du matin rendant compte du meeting du théâtre et ce fut, jusque Ronelies, une lecture vraiment amusante et donnant courage ; car les adversaires paraissaient visiblement déconcertés.
Les mêmes plaines fertiles, immenses, à oerte ' de vue, séparant les uns des autres les villages petits, aux maisons pressées autour de l'église comme des poussins sous l'aile maternelle, le même immuabilité rurale que Je dimanche précédent.
Pourtant la oropagande avait eu son effet : çà et là. ils cueillaient au lone des routes, comme des fleurs, la sympathie d'un bonjour «ordial, d'un souhait encourageant.
Les réunions du matin, au sortir des messes, ressemblèrent exactement à celles de Villers et de Fresnes. La curiosité était peut-être plus vive, la bienveillance plus marquée. Vers midi, pendant que qiieloues camarades, distribuaient les jour' naux. Destabel s'inquiéta de ne point voir arriver Tleschamps qui. peu de fomns aunaravnnt, i^tait descendu de voiture avec Dupont et avait préWré marchpr pour dissiper une migraine envahissant-p. 11 revint donc sur ses Pas. espérant le ren- ■•intrer. A celle heure, les champs étaient Absolument solidaires ; aussi loin one pouvaient errer les regards, on n'apercevait nue la terre, des arbres et des maisons clpseg, riçn ne décelant la vie tiii-
majne. Le calme et le silence étaient énormes. Des moineaux pépiaient dans une haie. L'immensité, l'éternité de la nature donna encore à Destabel le sentiment de l'inanité, de l'insignifiance des efforts qui passioiyi aient si vivement sa vie présente. Ces oiselets étourdis, pjaillant dans les buissons, ces herbes au bord du chemin que chauffait le tiède soleil d'octobre étaient pareils, depuis des siècles, à d'autres oiselets, à d'autres herbes, à d'autres labours ; et d'autres encore viendraient, pareils. Combien l'humanité s'illusionnait vite sur sa réelle puissance ! Quelle folie de croire réussir à modifier l'ordre des phénomènes...
Brusquement, Destabel viperçuli Deschamps Couché le long du chemin, Dupont près de lui l'abritant des rayons du soleil et veillant, attentif comme une mère au chevet de son enfant. Deschamps était très pâle, il dormait d'un sommeil lourd de malade, et il y avait dans .Vattitude de Dupont tant de sollicitude, tant . de fraternel amour illuminait sa bonne tête ronde et franche, ■que Destabel en fut ému et qu'il se prit à aimer aussi — tant l'amour appelle l'amour — d'une affection véritable ce compagnon pour qui il n'avait eu jusque-là que l'estime banale accordée aux collaborateurs d'une œuvre commune.
Quelques minutes passèrent en cet attendrissement muet. Puis un caillou roula dans le fossé et réveilla Deschamps qui déclara se sentir mieux et put remonter en voiture. Après le diner, Destabel insista peur que son ami prît du repos et ne vînt le rejoindre qu'à Silly par le chemin de fer, tandis qu'il continuerait seul la prédication oroietée et veillerait aux distributions' des ballots de la voiture. Deschamps eût voulu poursuivre, mais la fatigue fut plus forte et l'obligea d'accepter la proposition de Destabel.
Les deux premiers meetings de l'après-midi ^vaiçnt lieu d'ailleilTs dans des centres sûr? pu
la propagande était presque superflue. Destabel s'y borna à fouetter les courages par quelques phrases énergiques et s'empressa vers Silly. La réunion était considérable, elle avait lieu en plein air, dans le préau d'une école. Depuis cinq heures de l'après-midi, divers discours y avaient été faits, devant une affl'uence toujours croissante de peuple. Isières, notamment, qui, de son côté, avait fait des prodiges d'ubiquité, y apparut, prononça une harangue enflammée, puis s'en fut, toujours courant, vers d'autres assemblées.
Le soir tombait, peu à peu les détails s'atténuaient dans l'ombre, dans la cour vaste, surve: naient sans cesse de nouveaux arrivants silencieux, recueillis ; c'était une mer noire où l'on ne distingiiait plus rien, que l'ondulation des taches, pliis' claires des visages. Cette foule *extraordinaire qu'on ne voyait pas, qu'on devinait dans la nuit, avait quelque chose de mystérieux et de formidable. De même l'on apercevait à peine l'orateur debout sur l'échafaud dressé en guise de tribune ; et rimpersonnalité de tout cela était d'une indéniable grandeur : c'étaient des Voix parlant à la Foule, Au loin, les lignes estompées des bâtiments industriels, des cheminées d'où montaient droites de petites fumées dans le ciel couleur de cendre, le grand silence pacifique d'un soir religieux. Deschamps, impressionné par ce décor exceptionnel, prit pour thème de sorj discours le mot splendide : Misereor super turbas! Et vraiment, il se lamenta, en mystique, au-dessus des foules souffrantes ; il célébra le royaume des pauvres et des humbles proclamé par le Christ, les Apôtres et St'Prançois qui allèrent eux aussi parler, au milieu des huées et des persécutions, aux errants des carrefours et des grands chemins, et ce fut avec des accents inspirés qulil annonça la venue nécessaire du monde fraternel qu'édifierait le Socialisme triomphant,
La foule crépusculaire écoutA stupéfaite et ravie cet ardent acte de foi qui dépassait singulièrement la lutte électorale et en suivit le coiirs avec frémissement. La nuit étant venue tout à fait, le Président crut inutile de mettre aux voix l'ordre du jour habituel ; mais Destabel et Desehamps insistèrent, -demandant aux auditeurs de faira flamber des allumettes. Au signal convenu, des millieirs de petites flammes bleuâtres scintillèrent comme des lucioles, grandirent, devinrent jaunes, firent une grande clarté 1 Ce fut prodigieux : l'impersonnel sortit de l'ombre ; la cohue se décela multiforme et innombrable. La révélation brusque de l'énormité de la foule, le sentiment qu'ils étaient là plus de trois mille à avoir vibré de la même émotion, fut si intense que spontanément toutes les mains se levèrent, qu'une clameur sortit des poitrines, rugissant l& Marseillaise, solennellement!
Après cette émotion là, le meeting du soir, & Trimet, fut sans saveur, malgré les ovations. Au retour, tandis que îles chevaux épuisés trottinaient résignés, avec l'espoir de l'avoine et de l'écurie prochaines, Destabel dit à Deschamps :
— A l'heure actuelle, comme nous, nos amis rentrent au gîte. Nos cinquante meetings ont eu lieu. L'élection me paraît yirluelleiment décidée dès ce soir. En notre faveur? Je n'en sais riea encore et n'ose le croire. Mais qu'importe I
— Oui, certes, qu'importe I Vainqueurs ou vaincus, ne sera ce pas toujours une grande chose que cette journée d'aujourd'hui? Et que d'idées remuées, que de semences au large répandues qui ^ ont maintenant germer et mûrir dans les cerveaux!
— Certes 1 c'est une belle chose que celle que nos communs efforts me firent voir. El, vainqueur ou vaincu, je n'en aurai pas moins goûté avec une plénitude que j'ignorais, les paysages admirables de mon pays!
Et Destabel montrait la région noire sous le vaste ciel d'azur pâle, la région noire traversée d'étranges el superbes lumières, tragique et lointaine, où l'on percevait la palpitation de tant d'existences inquiè-