‹ Une campagne électorale au pays noirChapitre 2 sur 2 · VI II · texte numérisé non relu

VI II

Le lendemain de ce grand jour, à la Maison du Peuple, on centralisa les renseignements. Ils restaient excellents. La plupart des meetings avaient réussi sans incident fâcheux. Le dévoué Berger seul avait vu un contradicteur, l'avocat Deloing qui dans un hameau perdu du canton de Castillon, avait été chercher une revanche de sa déconfiture du Théâtre, revanche que Berger lui avait d'ailleurs alertement refusée. Dans une autre localité du même canton, un orateur socialiste avait été injurié et bousculé par des cléricaux ayant k leur tête le fils du bourgmestre. (La curiosité doucement ironique ■de Perginnes était loin !) Mais les déboires du matin lui avaient valu une ovafion chaleureuse, l'aprèsmidi à Montagne. Dans un petit village des environs de Ronelifis, le curé était sorti de son église pour apostropher les propagandistes et ameuter les paysans ; on avait dû battre en retraite. A part ces mécomptes futiles, le succès s'était partout affirmé.

Deschamps et Destabel voulurent alors savoir ce qu'on disait au Palais de Justice. Tous deux y avaient des relations et savaient combien cette salle des Pas-Perdus est le récepteur des potins de chaque jour. Presque fous les événements, grands et petits, s'y préparent ou s'y achèvent; nul n'existe sans y avoir sa répercussion ; ils s'y reflètent dans le flot intarissable des parlottes, agrandis, déformés ou diminués, comme les ombres des arbres au long d'une rivière ; les nouvelles y viennent incessamment se concentrer et s'éparpiller dans les conversations vaines. — Ce jour-là, les opinions

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étaient partagées ; quelques-uns commençaient à admettre que les socialistes passeraient au premier tour ; tous recon naissaient la valeureuse" furia qu'ils mettaient à mener la campagne.

Après quelques félicitations mélangées de restrictions torves.divers robins interpellèrent les candidats au sujet de leurs discours du vendredi,, au Théâtre. Leurs questions furent si pleutres, si bassement personneîles que Destabel et Deschamps durent faire un effort pour ne point se fâcher et dissimuler leur dégoût.

C'est que depuis quinze jours, sans s'en rendre compte, ils étaient sortis des .conditions de la vie normale, ils s'étaient en quelque sorte suggestionnés pour l'apostolat de l'idée nouvelle, s'étaient passionnés pour de beaux rêves radieux d'équité et d'amour, avaient feu, par les magies de la parole et l'énergie de leur foi, faire partager par la classa ouvrière leur exaltation et leurs espoirs ; et de ces hauteurs, la chute était profonde, en vérité, dans ces bavardages de bourgeois chicaniers, mettant" les ressources de leur intelligence et de leur instruction à soulever des arguties captieuses, à compliquer des équivoques et des malentendus, rechercher des mobiles ignobles ou des buts imbéciles, paralyser tout élan, éteindre sous la raillerie toute flamme, instaurer le glacial, prudent et sordide égoïsme, au moment oii les deux amis étaient encore tout vibrants de l'impression grandiose du meeting aux allumettes, du souvenir de cette foule ouvrière qui n'avait point sottement ricané lorsqu'on lui avait pnrlé dp St-Francois d'Assise. Quel contraste 1 et quelle hâte de s'évader de ce lieu sinistre, peuplé de gens en deuil ; quelle sensation pénible comme une nausée, de s'être baignés dans ce fleuve boueux de cancans odieux et stupides, d'insinuations viles, d'injures lâches, de mots venimeux.d'avoir côtoyé de si vilaines et mesquines âmes! Avec de tels éléments, les transformations

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sociales rêvées paraissaient singulièrement laborieuses ; aussi, valait-il mieux les combiner hardiment sans eux et contre eux !

Dupont de Ronelies vint un de ces jours à la Maison du Peuple, très soucieux. Il annonça que les catholiques, commençant à trouver redoutable la propagande socialiste, se remuaient aussi et avaient organisé, à Siméon, une réunion contradictoire a laquelle ils défiaient les socialistes de venir, car c'était l'abbé Purpurin, une des lumières de la démocratie chrétienne qui devait y porter la parole. Siméon était un petit village lointain, perdu dans les campagnes au nord de Ronelies ; le lieu était bizarre pour une joute oratoire jusque là si pru-' demment refusée. Destabel et Deschamps acceptèrent néanmoins avec empressement ; encore sous l'émotion du meetig de Silly, il leur plut d'aller attester à nouveau qu'ils reprenaient et continuaient la véritable tradition des premiers âges chrétiens, interrompue et dénaturée par le cléricalisme exploiteur. Pour mieux se préparer, en chemin de fer, Destabel relisait l'Evangile et c'était avec des cris . d'admiration qu'il signalait à ses compagnons, des versets dont l'éternelle et symbolique vérité s'appliquait aux situations modernes. Les récits de la' vie de Jésus formulaient, d'une façon définitive et pour se répercuter dans la suite des temps en des modalités à peine variées, l'histoire de tous ceux qui comme lui, aimeraient les Pauvres, et le cœur éperdu de tendresse et de justice, oseraient parler aux Riches, aux Marchands du Temple, aux Docteurs de la Loi, aux.Phal-isiens, aux Juges, de !a fraternité méconnue.

De Ronelies à Siméon, on dut aller à pied. La nuit était douce et calme, pfVis calme en ces solitudes vastes de champs qu'aux alentours de Sermense toujours grondant de l'activité industrielle. Par mesure de prudence, Dupont avait demandé à trois ou quatre camarades de leur faire escorte. Ils

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étaient venus en nombre double et s'étaient constitués les gardes du corps des candidats avec un dévouement absolu et farouche. Comme ils marchaient vite, ils dépassèrent quelques groupes dont la silhouette traînarde sur la route grise rappela à Destabel les paysans en marche d^s tableaux de Laermans. Deschamps fredonnait un air socialiste populaire, et cela seul suffisait pour se faire recoijnaitre ; les uns répondaient par un joyeux : bonsoir citoyens, les autres restaient silencieux. On arriva; entre des haies sombres, dans le village tranquille. Au patronage catholique, foule nombreuse et curieuse ; sur la scène, quelques soutanes et des personnages sans notoriété. Le curé de Siméon s'avança pour déclarer que l'abbé Purpurin étant empêché, le meeting ne sera pas con&adictoire.

— Pardon, il le sera, fit une voix nette.

Deschamps, qui se nomma, affirma son droit d'être là et de parler pour se défendre. Il promit d'ailleurs d'être calme et courtois et de respecter la discipline du président.

La demande, confirmée par Destabel, était formulée en termes si polis et si modérés qu'il était vraiment très embarrassant de ne point y accéder. Le curé en sentit le côté équitable, quand un jeune avocat de la capitale, en quête de services à rendre au gouvernement catholique, mais épouvanté à l'idée de s'exposer à révéler l'indigence de son intellectualité devant de tels adversaires, s'y opposa frénétiquement, agitant bras et jambes et invitant ses partisans à jeter dehors les socialistes. Il brandissait sa canne, en évitant d'ailleurs avec prudence de se mêler à la bagarre qu'il espérait. Un tumulte s'en suivit. Il y eût des poussées terribles et des femmes crièrent effrayées. Les camarades de Ronelies veillaient sur Deschamps et Destabel, et s'apprêtèrent à les défendre. On dut appeler la gendarmerie. Seulement, cette fois plus scrupuleux

qu*à Silly, les pandores se refusèrent aux ilté^aUtés auxquelles les conviaient les organisateurs du meeting, et comme Deschamps et Destabel. étaient assis paisiblement, attendant la fin du vacarme, ils refusèrent d'agir contre eux. Les curés et le stagiaire bruxellois se décidèrent alors h lever la séance et à faire évacuer la salle. Le public sortit en chantant la Marseillaise qui, dans ces campagnes endormies, avait* un grandeur spéciale et extraordinaire.puis se retrouva dans un cabaret de Siméon où Deschamps et Destabel, montés sur une table, parlèrent. Comme Destabel donnait les explications indispensables sur la manière de voter, qu'il y avait trois Hstes de candidats, que les socialistes étaient au milieu, que pour voter pour tous, il suffisait de noircir avec le crayon le milieu blanc du carré noir se trouvant au-dessus de la liste, un auditeur résuma la leçon : « Al coupette del lisse du mitant ». Le propos typique en sa forme patoisante eut un succès sans pareil. Dès le lendemain, on le redit, on le publia comme le mot d'ordre. On le répéta dans les campagnes, parmi les laboureurs et les varlets, on le répéta dans les villes et les villages, parmi les petits commerçants, les employés, dans les stations et les gares, parmi les ouvriers du chemin de fer, devant led fournaises des laminoirs et des verreries, dans la nuit souterraine des fosses, au travail, au logis, à la promenade, à l'estaminet, en même temps qu'une image heureuse trouvée par Deschamps, indiquant le socialisme rédempteur situé sur le bulletin de vote, comme le Christ au Calvaire, entre deux larrons, le bon larron était le libéral, dont on pouvait espérer repentir et conversion....

Les deux derniers jours furent terribles. Malgré leur entrain et leur belle humeur, la fatigue physique commençait à peser lourdement sur les candidats. Leurs lieutenants et collaborateurs, surmenés, étaient excéda. Une certaine lassitude in-

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tellectuelle commençait à les gagner, fianâ ôêa multiples conférences, tout avait été dit, exposé et redit, malgré la complexité des questions. L'acte d'accusation des anciens partis avait été parachevé; la critique de l'organisation actuelle complète. On s'était expliqué sur toutes les réformes essentielles, et certaines d'entre elles avaient été traitées d'une façon approfondie dans les réunions, spéciales. On avait développé le programme de 'réalisation immédiate, de même que l'on avait hardiment célébré les espoirs pour un avenir plus lointain. Il fallut maintenant rééditer les mêmes démonstrations, se répéter d'une façon si monolone que l'argumentation devenait presque une action réflexe, n'intéressant plus l'orateur. Les d4sc(;)urs devenaient impersonnels. Il y avait une sorte de fonds commun d'images, d'anecdotes et de preuves que l'ofi s'empruntait fraternellement, et c'était parfois bien bizarre, les déformations inattendues que subissaient certaines historiettes ~ en passant ainsi de bouche en bouche.

D'autre part, les anciens partis se sentant sérieusement menacés, ce qu'au début ils n'auraient pas cru possible.essayaienide contrecarrer et d'atf^nuer la propagande socialiste. Ils organisaient à leur tour de nombreux meetings, '"ayant soin de faire parler un protagoniste quelconque au lieu et place des candidats, ce qui évitait des déclarations compromettantes. Leur presse faisait ■ rage, rivalisait de diatribes violentes. Elle inonda l'arrondissement de tirages supplémentaires, gratuits, que l'on fourrait sous les portes, le soir, qu'on faisait distribuer, au coin des rues, comme des prospectus, par des salariés, tandis que le million de brochures rouges semées à l'ouverture de la campagne électorale, l'avait été gratuitement, par des ouvriers après leur journée, sans autre rétribution que la joie d'avoir travaillé pour le parti. L'effervescence ouvrière était telle que les libéraux et les cléricaux avaient Coojlc

peine à recruter des distributeurs, et que dans certaines localités, leurs journaux restèrent en ballots. L'abondance des imprimés, en ces derniers jours, fut si considérable qu'ils manquèrent leur effet, tandis que les placards rouges étaient encore l'objet de lectures et de causeries.

Les démocrates socialistes eurent à fairç face à une affuence extravagante de demandes de meetings. La réussite de toutes ces réunions électorales était pour les cabaretiers une promesse de bénéficf s faciles, et de toutes parts, ils offraient leurs salles, . insistaient sur l'importance particulière de la con , férenco qu'ils demandaient. Là, il fallait convertir des hostiles ; là, c'étaient des fidèles à encourager ; ailleurs, des hésitants à raffermir ou à décider.

Destabel, Isières, Deschamps, Berger et les autres firent d'incroyables efforts. On approchait du, but ; il fallait fouetter la bête, la traîner épuisée, au poteau, dans un élan suprême ! On se reposerait après ! A chacun des meetings des adversaires, ils envoyèrent quelqu'un chargé de contredire ou tout au moins de les renseigner; toutes les demandes reçurent satisfaction ; bien plus, il y eut des meetings le matin pour les ouvriers de nuit : il y eut des meetings flamands, pour les ouvriers assez nombreux ne comprenant que cette langue : il y avait en effet, au milieu de ces populations wallonnes, certains groupes de bouilleurs, de terrassiers,, ne parlant que le flamand : à Silly, un hameau s'appelait la Petite Hollande. Les réunions et les ligues siégèrent tous les soirs, pour donner aux électeurs nouveaux des indications sur la manière de voter. Des fac-similé de bulletins furent distribués par centaines de mille ; il y en eut dans ious les ménages, dans les fabriques, dans les ateliers, au coin des galeries dans les charbonnages. L'agitation populaire était extrême ; certaines houillères constatèrent que l'effet utile du travail diminuait, telle- Coo>;lc

ment les discussions et les causeries attardaient les ouvriers.

Puis vint la, bataille des affiches. Les placards routes sang-de-bœuf rutilèrent au milieu des affiches bleues des libéraux, (Jes affiches roses, jaunes et vertes des cléricaux.

Des Aymards, de son côté, faisait merveille. Il déployait, dans la confection du Journal de Sermeuse, une maestria incomparable. La politique y débordait de son cadre ordinaire, y mangeait les faits-divers, les compte-rendus de festivités et d'enterrements, les feuilletons et môme les annonces. C'étaient quinze colonnes, chaque jour, de réquisitoires fougueux contre les partis bourgeois, de dithyrambes en l'honneur des socialistes.

On en arrivait à réaliser des choses folles, invraisemblables, comme ce meeting gu'Isières et Destabel allèrent donner, à onze heures du soir, en un petit village rural du canton de Source-au-Prince. Retenus à une réunion précédente, ils arrivèrent au milieu de la nuit, persuadés qu'ils trouveraient tous les habitants endormis. Bien au contraire, la commune entière les attendait, et quand ils furent annoncés, hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent dans le local désigné, avec la joie, les cris, l'impatience tumultueuse d'un spectacle gratuit, curieux et passionnément intéressant.

Comme Deloing le député et ses amis n'avaient point achevé leurs discours lors du débat au Théâtre, on leur avait donné rendez-vous dans la salle plus spacieuse de la Bourse. Ils s'y étaient préparés avec ui) vague espoir de revanche ; mais lorsqu'ils virent, dans la ville, les flots et les flots sans fin de la foule, plus nombreuse ce soir-là que jamais en aucun jour de fête, lorsqu'ils aperçurent cette masse se précipiter comme une trombe dans l'escalier, enfoncer une porte qui ne s'ouvrait pas assez vite, tordre des barres de fer, emplir en tourmente l'énorine sqlle, s'y entasser ^ s}'étoufler, il» eurent

la perception nette de leur Un prochaine. Trois mille hommes environ étaient entrés et il en restait encore bien davantage par les rues, que Destabel et Isières allèrent haranguer sur la place publique, tandis que Deschamps et Gillain parlaient à la Bourse. Ce spir-là, la bourgeoisie de Sermeuse sentit définitivement qu'il y avait quelque chose de changé dans la vie politique du pays et qu'une force nouvelle, inconnue, insoupçonnée, allait maintenant intervenir.

Les journaux bougeois prirent un ton exaspéré. Il n'y eut guère cependant de ces vilenies personnelles auxquelles les discussions électorales servent souvent de prétexte. De part et d'autre, le débat public resta digne et relativement courtois. Mais dans l'exposé des doctrines socialistes, ta petite presse cléricale se montra dénuée de tout scrupule. Elle reproduisit des citations tronquées, dénaturées sur la famille, la propriété, la religion, la patrie, qui firent frémir les ignorants et les timides. Deux ordres principaux de reproches revenaient dansées polén^iques : exciter la haine, faire appel aux sentiments bas, et promettre des choses irréalisables ; leur fréquence émut Destabel. Il s'interrogea et se demanda si en effet, inconsciemment, ses amis et lui n'avaient pas pu mériter ces critiques. Et tandis qu'il récapitulait la période qui s'achevait, il se rappela les grands gestes d'amour de Deschamps, la spirituelle gaieté sans fiel d'Isières, la conviction des autres, et cherchait en vain cet esprit du mal qu'il appréhendait ; quant aux promesses, il avait la conscience tranquille, les candidats n'avalent promis qu'une chose : défendre leur programme; et si quelques rares cerveaux avaient pu en croire possible la réalisation soudaine et féerique, la très grande majorité des électeurs savait très bien les efforts de patience, de propagande et de dévouement qu'exige la plus petite réforme.

Donc, en réalité, cette campagne passionnée se

terminait sans remords comme sans déboire. Malgré leur éreintement, les socialistes restaient folftr très comme des collégiens en vacances. On avait beaucoup ri d'une dernière boutade d'Isières ; n'avait-il pas imaginé, dans un grand meeting donné à Montagne, de symboliser par des ours les anciens partis ; et il avait fait l'ours sur la scène, l'ours libéral et l'ours clérical, leur marche gauche et leurs grognements aux applaudissements joyeux de la foule enchantée.

Les fidèles du canton de So«rce-au-P rince se plaignant d'avoir été un peu négligés. Destabel s'engagea à les aller voir, le samedi, veille de l'élection. Chapelle, Razegnies et Gry-lez-Marchez, tel fut son itinéraire. Son frère cadet, un jeune homme exclusivement épris d'art et très indifférent aux choses de la politique, qui était venu au retour d'un voyage d'études à Florence, passer quelques jours de vacances à Marinelle, l'accompagna, curieux d'observer esthétiquement la fermentation des plèbes. Comme le temps.était beau, ils prirent leur bicyclette. Ils traversèrent Marinelle, Sermeuse, Montagne et d'autres villages. Des arbres tombaient les feuilles jaunies et le vent les faisait courir bruissantes derrière les cyclisies rapides Un pâle soleil d'octobre poudrait d'or le paysage et vers le soir, chut dans un embrasement rouge, au fond du ciel exalté. Ils allaient bon traiji, les cabans éployés et. palpitant sous la brise comme des ailes, et ce vêtement que les propagandistes avaient presque tous, adopté pour se garer du froid au sortir des salles surchauffées, était si familier aux populations qu'une femme les voyant passer, cria : i- C'est des orateurs ! »

Les ouvriers qu'ils rencontraient les. regardaient avec bienveillance, et l'un d'eux, un vieux mineur qui se rendait au travail et à qui Destabel cria, en souriant, le mot d'ordre : « Al coupette du mitant, camarade I » lui répondit, d'un ton où l'on sentait

tihé volonté enthousiaste et opiniâtre : Ça n'pou né manquer t »

Les trois meetings eurent lieu à Chapelle, à Raze- -gnies, à Gry, sans incidents, avec les vivata habituels. De ce dernier village, Destabel, ayant , retrouvé Gillain et appris qu'un meeting libéral avait lieu à six kilomètres de là, repartit aussitôt avec son frère. Déjà la veille, il était ainsi tombé à l'improviste dans une réunion de libéraux que sa présence avait consternés. Deux jeunes compagnons, aux solides jarrets, s'étaient offerts à leur montrer la route et couraient devant les bicyclettes, La nuit était venue, sereine et magnifique ; un léger brouillard blanc, imprégné des clartés d'argent de la lune, donnait à toutes choses des aspects d'une douceur infinie. Les routes grises s'étendaient au milieu des campagnes désertes et quand ils arrivèrent au sommet du plateau qui donune la vallée, quand ils découvrirent l'immensité silencieuse avec très lojn, les réverbérations bleues des fanaux électriques ou les lueurs rouges des usines, avec, très loin et si mélancolique dans l'éloignement', la painte des locomotives, ils savourèrent délicieusement la calme majesté du décor, le charme de la course rapide, ils connurent :

L'ivresse de l'espace et du vent intrépide.

L'entrée de Destabel au meeting libéral causa une véritable stupéfaction, muée bientôt en acclamations ; les libéraux essayèrent à peine de lutter ; la bataille paraissait trop manifestement perdue. Après ce tour de force. Destabel rentra exténué et ravi à Marinelle ; il y rencontra Descbamps qui avait été porté en triomphe au sortir d'un meeting à Trîmet, sur les épaules de robustes gaillards. De tous côtés, les nouvelles de cette dernière journée restaient rassurantes. Après avoir si longtemps considéré la victoire comme problématique, les amis n'en doutaient plus à l'heure actuelle. Bien au con-

irairê, ils en av&ient une certitude telle qu'elle bannissait toute angoisse ou toute inquiétude.

Après le réconfort de la collation habituelle que la grâce charmante de Madame Destabel leur réservait attentivement chaque soir, ils bavardèrent tard encore, regardant l'ombre merveilleuse, le calme énorme et doux descendu sur toutes ces fièvres, les gazes légères du brouillard argenté par là lune, — et suivant d'un vague songe les trains gui passaient dans la nuit.

Le grand jour arriva.

L'on savait qu'aucun résultat ne serait connu avant le soir ; aussi Deschamps et Destabel avaient résolu de s'abstraire le plus possible de ce qui se passait et de prendre quelque repos. Après avoir voté, ils rentrèrent au gîte et s'efforcèrent d'oublier l'événement qui avait si fort exalté leurs énergies depuis quatre semaines. Madame Destabel qui était musicienne experte, évoqua pour eux la légende du palais construit par les Géants et pavé avec l'Or du Rhin pris au Nibelung, les amours e( les trépas d'Yseult et de Tristan, de Siegfried et de Briinnhilde. Les heures ainsi passèrent sans impatience.

Les amis sortirent vers neuf heures. Aussitôt en ville, leur calme s'envola et le besoin de savoir, d'être fixé, les tenailla : ils achetèrent un numéro du Journal de Sermeuse qu'on criait par les rues. Ils le lurent avec anxiété sous un réverbère. Cette édition ne contenait que les nouvelles de la journée, des prévisions optimistes, des indications vagues. Mais dès qu'ils furent dans la foule, des amis vinrent qui les félicitèrent. Le succès s'annonçait. Quelques bureaux connus déjk donnaient des majorités considérables ; les socialistes avaient, en moyenne, plus de voix que les catholiques et les

libéraux réunis. Ceux-ci venaient les derniers, assez peu favorisés. Ce résultat confirmait donc les prévisions de Deschamps et de Destabel ; cependant de peur d'une désillusion cruelle, ils ne se hâtèrent pas de se réjouir.

Ils se rendirent au bureau du Journal de Serm&use. Des Aymards était rayonnant, les nouvelles étaient inespérées. Les dépêches des autres villes annonçaient aussi des triomphes socialistes déconcertants ; A Mons, à Charleroi, à Liège, toute la Wallonie semblait conquise. Les grands chefs |de la politique doctrinaire étaient par terre ; presque tout le personnel ancien faisait place à des hommes nouveaux. A chaque instant, retentissait la sonnerie du téléphone et de petits télégraphistes apportaient des plis bleus. On les ouvrait le cœur battant, le sang aux joues, avec une hâte fébrile à épeler les lettres et les chiffres. Isières était arrivé aussi, plus exu. bérant encore que de coutume, il criait les résultats, battait des mains, chantait la Marseillaise, avec des rires et des plaisanteries sans fin.

La dépèche de Perginnes surprit plus que tout : on y obtenait 700 voix contre 90 voix aux deux partis bourgeois ; c'était renversant, et Destabel qui connaissait ^'endroit, se refusait à y croire. Isières cependant affiritiait qu'après sa conférence, il avait bien vu que « ça y était » et les chiffres actuels lui semblaient très plausibles.

On demandait les candid&ts à la Maison du Peuple. Ils y allèrent. A leur entrée, une ovation passionnée leur fut faite et tour à tour ils parlèrent pour célébrer l'avènement de l'idée nouvelle, l'aurore éblouissante qui se levait. Destabel invita au repect de la mémoire des disparus, des hommes de science et d'action qui, malgré les dédains, les outrages et les sarcasmes, avaient édifié le socialisme beJge.au docteur De Paepie et à Jean "Volders, précurseurs qui s'en étaient allés sans pouvoir saluer r^ubg de Içpr fpi I A cette évocation, il y eut

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