AVERTISSEMENT
n'ai donné que celles dont je reconnais l'authenticité intégrale^ c' est-à-dire que j'ai revues et acceptées avant l'impression. Je profite de l'occasion pour dire que, dans toutes les autres, il y a des inexactitudes que je n'ai pas toujours cru devoir relever. Les journalistes se sont généralement montrés si bienveillants à V égard de notre œuvre et de celui qui, bien qu'indigne, la dirige, qu'il m'eût été pénible d'en contrister aucun, à moins d'absolue nécessité. Il est si difficile de saisir au vol une pensée émise au vol! ]' accepte donc après réflexion la responsabilité de toutes ces pages écrites au jour le jour. Je n'ai rien écrit que je ne V aie cru vrai et si je le publie à nouveau dans ce livre, c'est que, malgré le recul du temps et l'épreuve de la contradiction, je le crois encore vrai. Ni le partipris, ni la haine n'ont dicté mes jugements : en conscience, je puis l'affirmer.
Paris, février 191 /.
Alfred Baudrillart.
Lorsque Mgr Baudrillart, par une généreuse illusion de son ancienne amitié, a estimé que je pouvais être qualifié pour présenter au public quelques-uns des écrits de propagande qu'il a semés sur sa route depuis deux ans, comme il a été mal inspiré et quels regrets il se prépare! Adjoindre mon nom au sien, ce n'est pas seulement donner à un homme rebuté de V Humanité ^ un témoignage d'estime et d'affection qui l'enorgueillirait mal à propos; c'est se ranger délibérément à ses côtés parmi les bourreurs de crâne. Mot neuf qui signifie quantité de choses, d'autant plus offensantes qu'elles sont plus mal définies. Il doit s'agir là d'une de ces injures d'ensemble qu'assènent aux patriotards les citoyens qui font profession et carrière d'être internationaux. Mgr Baudrillart y avait déjà tous les droits, et voici qu'il en acquiert de nouveaux en réunissant des paroles françaises dans un volume qui en assurera la diffusion et
qui portera chez les neutres des discours dont nous connaissons déjà les heureux effets.
Un de mes correspondants espagnols qui depuis quelques mois ne me gâtait point de ses lettres, m'écrivit, en effet, vers la fin de l'année dernière :
« Ici les amis de la France augmentent parmi les conservateurs et les catholiques : certains faits ont ouvert les yeux à beaucoup d'expectateurs qui avaient des préjugés. La visite de Mgr Baudrillart a fait beaucoup de bien. »
Nul témoignage meilleur et plus sérieux. Le suprême effort du fondateur du Comité catholique de propagande française à l'étranger y cette suite de sermons, de conférences, d'entretiens où le prélat s'est prodigué pour porter la bonne parole française, a produit en Espagne les résultats les meilleurs et l'affirmation en est venue de tous les points de la péninsule qui ont été visités. C'est que, pour exercer cette propagande, Mgr Baudrillart apportait cette triple qualité d'être un prêtre catholique, et un prêtre éminent en dignité comme en vertus; d'être un orateur joignant à une éloquence dont a retenti la chaire de Notre-Dame et de Sainte-Clotilde, cette puissance de dialectique, cette méthode dans la disposition et l'accumulation des preu-
ves qui sont si fort appréciées au delà des Pyrénées; d'être enfin un hispanisant du premier mérite.
Ceci vaut d'être mis en lumière: s'il est à coup sûr excellent que pour convertir les Espagnols à la cause de la civilisation et du droit, on leur ait député un naturaliste éminent, un musicien célèbre, un philosophe illustre, un historien dont les travaux sur la Réforme font autorité, — convenait-il pas mieux, étant donnés les préjugés répandus contre la France qu'on employât pour les réfuter des hommes qui, par leur seule présence, en montraient le néant. Certains Espagnols se représentaient tous les Français comme les ennemis du catholicisme, comme les destructeurs des ordres religieux, comme des impies dont le triomphe serait celui du mal. Il fallait donc que ce fussent des prêtres catholiques — et les premiers entre ces prêtres — qui vinssent leur dire, après avoir célébré le Saint Sacrifice, et prouvé leur pleine et entière orthodoxie : <( Il n'y eut rien de commun entre la France vraie, la France qui combat et qui vaincra, et la France persécutrice, qui proscrivit ceux que vous avez si noblement recueillis. Un mouvement de foi qu'admirent ceux même qui ne le partagent point, s'est pro-
duit, depuis vingt-deux mois que la lutte est engagée. Demandez à ceux qui combattent comme ils pensent, et vous apprendrez ce que sont des croyants, des croisés et des saints.
Et celui qui est venu révéler ces vérités aux Espagnols, qui est venu les proclamer aussi bien devant les princes des prêtres que devant la multitude des fidèles, celui-là peut parler en conscience, car si, s*inclinant devant la volonté de ses chefs ecclésiastiques, il renonça à partir sur le front, pour accomplir près des mourants sa mission d*apostolat, il n*en trouva pas moins à l'exercer près des blessés des ambulances de Paris. On le vit chaque jour, au moment où la mort multipliait ses visites, où la gangrène rendait méphitique Tair des salles, s'arrêter longuement près du lit de chaque patient et, avec une inaltérable constance, ouvrir aux pauvres gars qui allaient succomber les perspectives d'éternelles récompenses.
Et puis, après avoir veillé le mourant, après avoir enseveli le mort, il le conduisait à travers les faubourgs de la ville indéfinie jusqu'au champ du suprême repos : il prononçait sur la bière de bois blanc, mince comme une feuille de papier, les prières qui absolvent et il reprenait avec la veuve du mort le chemin de l'hôpital.
Qu'il ait dit seulement les mots qu'il entendit alors, les paroles dont furent scandées les agonies, les phrases que prononcèrent les pauvres femmes dans la douleur qui les prostrait, et les Espagnols auront appris de lui que la France, au profond d'elle, reste et demeure la nation catholique par excellence, celle dont les traits ont pu être cachés par une conjuration d'éléments néfastes, mais dont Tâme resplendissante de foi se montre telle qu'elle est à Theure du suprême péril.
Ces paroles qu'il a pu rapporter, ce ne sont point des paysans de telle ou telle région qui les ont prononcées, les confessions qu'il a entendues, elles n'ont point été murmurées à son oreille par des hommes d'une province plutôt que d'une autre: il est venu à cet hôpital des blessés de toutes les parties de la France; des Pyrénées à la Meuse, des monts d'Arran aux Alpes, et nul ne s'est rencontré qui n'ait point d'abord réclamé le prêtre, qui ne l'ait point appelé, même avec des cris et des sanglots.
Et ce prêtre, à son caractère sacré, joignait aux yeux des Espagnols cette qualité maîtresse, qu'il connaît leur langue comme ils la savent, et qu'explorant leurs archives à Simancas et à Alcala de Henarès, il a, durant onze
années, suivi le grand dessein de donner des origines de la dynastie qui règne aujourd'hui en Espagne, une histoire complète, impartiale et définitive. Son livre : Philippe Y et la Cour de France^ dont le premier volume parut en 1890 et le dernier en 1901, n'est pas seulement l'histoire des rapports de la France et de l'Espagne durant cinquante ans, il est le plus clair résumé des tendances politiques, littéraires, commerciales et sociales qui aient dirigé la nation ibérique. Peut-être par là reconnaîtrat-on que mieux qu'homme du monde, Mgr Baudrillart était qualifié pour parler au delà des Pyrénées.
On n'était pas sans avoir appris là-bas qu'issu d'un père célèbre pour ses travaux d'économie politique, petit-fils de M. de Sacy, qui fut un grand écrivain et un grand honnête homme, Alfred Baudrillart, après les plus brillantes études, était entré à l'Ecole normale supérieure; qu'il avait déjà par des livres de vulgarisation pédagogique, qu'on souhaiterait plus répandus, affirmé cette haute et sereine passion qu'il éprouve pour notre pays, qu'il en avait raconté l'histoire, qu'il en avait rendu sensibles aux plus petits les beautés essentielles : qu'il était agrégé d'histoire; qu'il profes-
sait au Collège Stanislas de la façon la plus brillante, lorsque, entraîné par une vocation qui lui fit dédaigner tous les avantages que le siècle eût pu lui fournir, il entra au séminaire et reçut les ordres sacrés. Il s'attacha à cette congrégation de l'Oratoire dont Mgr Perraud — normalien lui aussi — avait continué la réputation et maintenu la renommée. Depuis lors, il professa à l'Institut catholique, dont il devint le recteur; il fonda la Revue (T A-pologétique^ il dirigea de grandes publications d'une orthodoxie impeccable; il se fit le biographe de Mgr d'Hulst, son prédécesseur; il ne laissa passer aucune occasion de proclamer et de défendre sa foi catholique et sa foi française. Il publia quarante volumes; il prononça des centaines de discours ; enfin, il mena depuis le mois de mars 191 5, à la tête d'une compagnie d'hommes de talent, qui sont aussi des hommes de cœur, une guerre contre les doctrines allemandes qui lui valut deux victoires : le volume la Guerre allemande et le Catholicisme provoqua au delà du Rhin de terribles colères, mais nulle réponse probante. Il fallut que l'on allâ.t chercher un renégat pour en faire le porteur des mensonges germaniques. Aussi bien, par un second volume, V Allemagne et les Alliés
devant la conscience chrétienney le Comité de propagande a si fortement établi ses doctrines qu'elles défient les réfutations et les controverses.
Ce fut, précédé de ces hérauts de la Bonne Parole, que Mgr Baudrillart accomplit sa mission volontaire en Espagne. Peut-être convientil de ne point s'étonner qu'elle ait réussi. Ce n'est point qu'on ait choisi Mgr Baudrillart, il s'est choisi. Où il a cru faire le bien il est allé et il a dit ce que seul il pouvait dire : car il sait l'Espagne, il sait les Espagnols, il sait les paroles qu'il faut dire; nul ne saurait mettre en doute sa foi et son orthodoxie.
— Et il est un prêtre.
Frédéric Masson.