‹ Une campagne française;Chapitre 3 sur 9 · LA. PROPAGANDE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA. PROPAGANDE FRANÇAISE

UŒUVRE

DU

Comité Catholique de Propagande française à l'étranger

Notre œuvre a pris naissance il y a un peu plus de six mois. Ceux qui l'ont soutenue ont le droit de lui demander ce qu'elle a fait. Notre Bulletin le dit chaque mois à ses abonnés, mais comment le faire savoir au grand public catholique, sinon par l'intermédiaire de la Croix y qui n'a pas cessé de nous accorder le plus entier, le plus généreux concours?

Avant tout, quelle a été l'origine de cette œuvre et sa raison d'être? La propagande acharnée menée par les Allemands contre la France parmi les catholiques du monde entier.

Le 26 août 1904, il y a onze ans, j'étais reçu avec un de mes confrères à l'abbaye bénédictine d'Emmaiis, à Prague. Nous fîmes naturellement visite au prieur ; c'était un Allemand de

l8 UNE CAMPAGNE FRANÇAISE

Cologne; nous n'étions pas depuis cinq minutes dans sa cellule que, prenant pour point de départ la politique de M. Combes, il nous exposait, avec autant de conviction que de manque de tact, qu'il nous fallait encore les F rus siens ^ que Dieu les enverrait en France pour nous châtier tous et empêcher la France de pervertir le monde.

Deux ans plus tard, le 19 septembre 1906, le cardinal Puzyna, évêque de Cracovie, tout en se déclarant ami de notre pays, me faisait entendre des réflexions analogues. Chose remarquable! L'un et l'autre ne se bornaient pas à incriminer l'anticléricalisme de notre gouvernement, mais ils s'en prenaient avec une égale véhémence à la faiblesse et à l'incapacité des catholiques et du clergé français. Le triomphe de l'Allemagne, unie à l'Autriche, importait à l'avenir de l'Eglise et du christianisme!

Tel est le thème — on le voit, préparé de longue date — que des centaines d'organes de propagande, en tous pays, développèrent dès que la guerre fut déclarée; l'alliance diabolique de la France athée, de l'Angleterre protestante, de la Russie schismatique, fut dénoncée avec fureur. Jusque dans les chaires des églises et dans les communautés religieuses, les mêmes

arguments furent répétés à satiété, tournant contre la cause française une grande partie de Topinion en Italie, en Espagne, en Portugal, en Suisse, en Hollande, en Irlande et dans les deux Amériques.

Dès les premiers jours d'octobre, le Temps citait, d'après le journal la Suisse^ un appel des catholiques allemands à leurs coreligionnaires; dès le mois de décembre, paraissait la lettre collective de l'épiscopat allemand déniant pour l'Allemagne toute responsabilité dans la guerre.

Des lettres nous arrivaient de tous les points du monde : « Laisserez-vous faire ainsi les Allemands? Ne répondrez-vous rien? Nous, catholiques français, ou catholiques amis de la France, à l'étranger, verrons-nous jusqu'au bout cette France si chère vilipendée, sans qu'aucune voix ait pris sa défense, sans qu'aucun organe ait porté, là où nous sommes, l'écho de la voix de vos évêques, l'écho de votre défense, l'écho de vos œuvres ? Ah ! certes, nous déplorons et nous condamnons la politique qui sert de base à tant d'attaques; mais nous savons aussi ce que vaut et ce qu'accomplit la France catholique; nous savons ce qu'est au fond l'attitude vraie de l'Allemagne dans le mouve-

ment religieux du monde et tout ce qu*elle recèle de périls pour l'Eglise. Dites-le! Ditesle! »

Après six mois de guerre, six mois de» provocations ininterrompues, nous nous décidâmes à parler. Alors fut fondé le Comité catholique de propagande française à V étranger ^ composé de rélite des catholiques français, et non pas d'une petite collection d'érudits, comme ce pauvre Dom Morin, qui ne voit le monde qu'à travers la plus étroite érudition allemande, a paru nous le reprocher. Deux cardinaux et tous les évêques des régions que l'ennemi avait occupées rendirent témoignage de notre doctrine, de notre bonne foi, de notre véracité. Alors parut le livre la Guerre allemande et le catholicismcy qui fit rapidement son chemin dans tout l'univers, bientôt suivi de publications d'un caractère moins général, mais reprenant et développant tel ou tel point du livre. Alors aussi furent inaugurés le Bulletin du Comité et une correspondance régulière avec onze cents journaux des pays neutres. En même temps, nous nous appuyions sur l'excellente collection des Fanges actuelles^ publiée chez les éditeurs Bloud et Gay, et nous achetions, pour les distribuer aux journaux neutres et à nos correspondants à

l'étranger, tous les bons ouvrages capables de contribuer à retourner l'opinion en faveur de notre patrie.

Comment pouvions-nous suffire à de telles charges? Grâce, osons le dire, à notre désintéressement personnel et à celui de nos principaux collaborateurs, grâce surtout à nos souscripteurs. La Croix a publié nos listes, mais aux noms qu'elle a donnés, combien en faudrait-il ajouter de ceux qui ont acheté des livres et les ont fait envoyer en tous pays ? Des milliers de lettres nous sont parvenues, dont beaucoup infiniment touchantes. Toutes les classes de la société y ont eu leur part ; les plus grands noms de l'aristocratie française, la noblesse terrienne de chaque province y figurent. Quant au clergé, c'a été un véritable plébiscite. Déjà, j'ai rendu hommage à ce qu'ont fait nos admirables curés de campagne. Beaucoup ont à peine de quoi vivre, mais ils ont tellement au cœur l'honneur de la France catholique qu'un très grand nombre, même dans les régions à peine délivrées de l'ennemi, ont tenu à envoyer leur obole. Quel réconfort pour ceux qui dirigent l'œuvre de se sentir appuyés sur eux !

Mais, me dira-t-on, avez-vous obtenu quelques résultats? Oui, certes. Les Allemands se

sont sentis touchés, et leurs plaintes font assez de bruit dans le monde pour que nous n'en doutions pas. Quant aux neutres, sauf ceux qu'anime un parti-pris invincible, ils ont été ébranlés, et parfois convaincus; les lettres que nous recevons nous en apportent la preuve; en tout cas, ce n'est plus l'aveuglement du début; ils voient les torts de l'Allemagne à côté de ses mérites, et les mérites de la France à côté de ses torts. C'est déjà beaucoup. Si nous continuons, et pourvu, car il faut tout dire, qu'aucune mesure de caractère antireligieux ne vienne compromettre les résultats acquis, la lumière se fera tout à fait.

Cette œuvre de légitime défense, nous l'avons entreprise sans esprit de haine et avec le plus grand respect de ce qui doit être respecté : respect de la hiérarchie ecclésiastique; un seul évêque allemand pourrait-il nous reprocher de lui avoir manqué ? respect de l'unité de l'Eglise que, sous aucun prétexte, nous ne voudrions risquer de compromettre, nous, catholiques et prêtres français, qui lui avons fait de tels sacrifices ; respect même de nos adversaires ; ce n'est pas notre faute si les catholiques allemands qui voudraient que nous acceptions avec tant d'humilité les leçons qu'ils prétendent

nous donner comme au reste du monde, — Germanïa docet — ont, en ce qui les concerne, l'épiderme si sensible. Nous avons conscience, tout en disant ce qu'il fallait dire pour rétablir la vérité violée à notre détriment, de n'être pas sorti des bornes de la charité chrétienne. Avec le concours de tous nos amis, nous entendons persévérer dans cette voie.

{Croix, 10 septembre 19 15.)

NOTRE PROPAGANDE Ses Moyens et ses Résultats (0

Si la guerre nous a surpris, la façon dont elle s'est développée n'a pas davantage répondu à l'attente générale. La plupart croyaient en effet qu'elle serait extraordinairement violente et très courte. Et de bien peu s'en fallut-il qu'elle ne tournâ,t ainsi. Les premières semaines de la guerre, — elles nous apparaissent aujourd'hui comme une sorte de rêve, — furent une succession de coups de foudre : l'invasion de l'Alsace par l'armée française et de triomphantes espérances, celle de la Belgique par l'armée allemande et de sublimes héroïsmes, la défaite de Charleroi, la ruée sur Paris et d'étreignantes angoisses, la victoire de la Marne et la confiance réveillée, exaltée, la course à la mer, les coups de bélier formidables sur l'Aisne et sur l'Yser, mouvements rapides, chocs gigantesques, où l'on crut entrevoir l'action décisive et finale.

(i) Conférence faite à la Société des Conférences.

Puis tout s'arrêta : deux murs d*acier se dressèrent en face Tun de l'autre; la guerre devint une guerre de sièges, mais où les places fortes étaient les nations elles-mêmes.

Alors on comprit que l*on avait du temps devant soi; on respira, car jusqu'à cette heure on avait haleté ; on se prit à réfléchir aussi ; on regarda hors des limites des champs de bataille; on conjectura que la guerre entre les premiers belligérants ne s'achèverait pas sans que vinssent à se produire de nouveaux et très grands événements, de nouvelles et puissantes interventions. Remis de l'étourdissement des premiers coups et de la stupeur des premières atrocités, on chercha les causes profondes de la guerre, les responsabilités de chacun, les conséquences probables d'un conflit devenu mondial. On saisit l'importance, aux points de vue moral, politique, économique et même militaire, de l'opinion publique des nations demeurées neutres : chaque parti se proposa d'en faire la conquête.

Force nous fut alors de constater que l'Allemagne, sur ce point, comme sur tous les autres, avait pris ses précautions et préparé la guerre des idées aussi bien que celle des armes. De puissantes organisations de presse et de publi-

cité, portant partout le mot d'ordre de T étatmajor ou du gouvernement allemands, avaient couvert de leur réseau aux mailles serrées — et dorées — l'Italie, l'Espagne, les Etats balkaniques, les Etats Scandinaves, la Hollande, la Suisse et les deux Amériques. Elles faisaient entendre, suivant le mot exact de M. Hinzelin, (( ici des promesses, là des menaces, partout de savants mensonges »; ajoutons car on n'est jamais dispensé d'être juste et c'est au surplus se rabaisser soi-même que rabaisser ses adversaires, certaines vérités habilement mises en lumière.

La France un peu trop confiante dans . son bon droit, dans l'effet des déclarations pacifiques qu'elle avait si longtemps prodiguées, voire dans l'opinion que volontiers elle s'imagine que l'on a d'elle au dehors, en dépit des accusations dont elle se charge, avec une insouciante facilité, la France, osons le dire, un peu indifférente, un peu légère, un peu molle dans l'action, avait laissé le champ libre à ses adversaires ; et maintenant elle les voyait s'étendre à plaisir sur ce champ qu'elle n'avait pas occupé. Partout, nos compatriotes et nos partisans gémissaient, réclamaient : (( De grâce, faites quelque chose! Nous allons être réduits au

silence. Il nous faudra chaque jour dévorer T affront de quelque fausse nouvelle, d'une interprétation malveillante, d'une perfide insinuation, d'une odieuse calomnie, et bientôt le monde des neutres, insensiblement gagné, tiendra la France pour perdue à coup sûr, pour justement perdue, et s'en réjouira; qui sait même si tel ou tel ne travaillera pas, pour rappeler un mot d'une ironie sinistre, à a abréger l'agonie du vaincu », de celui du moins qu'il regardera d'avance comme le vaincu? »

De courageux citoyens d'une part, le gouvernement de l'autre, fidèle à sa mission, songèrent enfin à défendre, par un légitime travail d'opinion, la réputation de la France, à lui conserver ses amis, à lui en préparer de nouveaux.

Il me souvient encore de ce jour du mois d'août 1914 où je vis entrer chez moi mon excellent ami, M. Alfred Rébelliau, membre de l'Institut, désolé, comme je l'étais moi-même, de ne pouvoir plus rendre à la Patrie le ser-

vice que seuls sont en état de lui rendre la jeunesse et l'âge mur dans la plénitude de sa force physique : du moins la voulait-il servir par une action morale à l'étranger que déjà tant de correspondances révélaient nécessaire. Quelques semaines plus tard, d'accord avec M. Lévy- Bruhl, professeur à la Sorbonne, il mettait sur pied le projet d'un journal en plusieurs langues qui secondât notre vaillante presse française et pût pénétrer dans les divers pays, là où nos journaux ne sauraient atteindre que les rares personnes qui lisent couramment le français.

U Alliance pour la -propagation de la langue^ française facilita l'exécution, en mettant à la disposition des journalistes volontaires, ses moyens d'action, ses locaux, ses correspondants, son Bulletin lui-même, privé momentanément de son objet ordinaire.

Le i*"" novembre 19 14, voyait le jour, en édition française et en édition espagnole, le premier numéro; cinq mois après sa fondation, le Bulletin de guerre de V Alliance française paraissait en neuf langues et comptait déjà plus de 70.000 lecteurs. Présentement, en dix langues, français, allemand, anglais, danois, espagnol, grec, hollandais, italien, portugais,

suédois, il va dans tous les pays du monde et touche directement plus de 200.000 lecteurs.

Sur ces deux cent mille lecteurs, quelques centaines à peine le refusent, ou lui témoignent, sous un prudent anonymat, une antipathiefidèle. Chaque courrier apporte, outre de nouvelles demandes, des marques de sympathie et de gratitude, qui montrent, de la part de Punivers spectateur et juge mieux informé, une confiance grandissante, une satisfaction toujours plus vive d'entendre en toutes langues la voix française, sincère, impartiale et courtoise.

S'appuyant sur Tutile concours de la Chambre de commerce de Paris, l'entreprenante et patriotique activité de M. Lavisse, assisté de quelques-uns des maîtres les plus renommés de la Sorbonne et du Collège de France, se préoccupait de fournir aux méditations des neutres, non plus un Bulletin périodique et varié mais des études approfondies, quoique assez courtes, et des documents authentiques mis en belle lumière : Qui a voulu la guerre? par MM. Durkheim et Denis ; Les Crimes allemands^ d* après des témoignages allemands, et Comment V Allemagne essaie de justifier ses crimes, par M. Joseph Bédier; Trafique et doctrine allemandes de la guerre, par MM. Lavisse et An-

dler; La Violation de la neutralité belge et luxembourgeoise, par M. André Weiss; 1815- 191 5; du Congrès de Vienne à la guerre de 19 14, par M. Seignobos; Comment les Austro- Hongrois ont fait la guerre en Serbie^ par M. Reiss; U Allemagne au-dessus de tout, par M. Durkheim. De ces brochures, qui ont été traduites en sept langues, il en est une au moins, Les Crimes allemands d'après des témoignages allemands, qui a suscité la rage des coupables, rage qui s'est d'ailleurs usée contre la solidité des preuves.

Vous eussiez été surpris, si parmi les premiers promoteurs d'une campagne aussi patriotique, vous n'aviez pas rencontré cette vaillante Société des Conférences qui nous réunit ici, toujours à l'affût de ce qui peut redresser, éclairer, fortifier l'opinion dans notre pays et faire valoir au dehors la pensée française. En effet, vous l'y avez trouvée, et avec elle l'organe qui donne à ces conférences une si vaste et si honorable publicité, la Revue hebdomadaire. Il vous souvient, n'est-il pas vrai, de cette série de conférences fortes et émouvantes, que vous avez applaudies l'an dernier : Les Responsabilités de la guerre; — La Pensée française en Alsace- Lorraine; — Les Villes martyres, Reims, Sois-

sonSy Senlis, Arras, Louvain; — Le Retour à la culture française; — La Parisienne hier et aujourd'hui; — Une France nouvelle; etc, etc.. Dès que le programme en avait été arrêté, c'està-dire vers la fin d'octobre 19 14, M. René Doumic avait proposé à M. Fernand Laudet de les faire traduire, en sept langues aussi, et de les répandre parmi les neutres; réunies en brochures, elles ont été distribuées au nombre respectable de 320.000.

L'action du Comité de propagande fondé par la Revue hebdomadaire ne devait pas se borner à ces publications ; c'est à lui que revient le mérite des imposantes manifestations de la Sorbonne, — manifestation franco-roumaine^ — conférence Istrati, — manifestation d'uniofi latine, — manifestation en V honneur de la civilisation latine, — manifestation des alliés en r honneur de la Serbie, — manifestation francobelge, qui, par la vibrante éloquence de grands orateurs de tous pays, ont resserré tant de liens, entretenu tant d'espérances.

Et c'est encore la Revue hebdomadaire, cette fois avec le concours du Foyer, qui, sous la direction de MM. Lacour-Gayet, Laudet, André Thome et Perroy, constitua le Comité francoroumain qui envoya des missions françaises en

Roumanie, en reçut de roumaines à Paris, et s'efforça de faire connaître au public français les revendications roumaines, ainsi que le moyen de les concilier avec celles de la Serbie et de l'Italie.

N'était-ce pas justice que le dévoué et intelligent secrétaire général de ce comité, M. Per- Foy, fût appelé, comme il vient de l'être, au cabinet du ministre des Affaires étrangères pour lui prêter, dans l'organisation de la propagande, le précieux concours d'une expérience acquise par dix-huit mois d'efforts persévérants.

Vous me permettrez de passer rapidement sur d'autres initiatives pourtant intéressantes, elles aussi : celle des Amitiés françaises ^ qui ont édité plusieurs publications et détaché plusieurs conférenciers en divers pays ; « Vîdèe française à V étranger », dont le premier président d'honneur est M. Loubet, le président M. Georges Leygues, et qui, avec le concours d'hommes de tous les partis, a pu organiser, notamment à Copenhague, à Bâle, à Athènes, des bureaux télégraphiques, dont les services quotidiens portent chez les neutres des nouvelles indépendantes et d'origine française; celles encore des Chambres de commerce de Lyon, de Mar-

seille, etc., ou de comités locaux, comme celui de Bayonne, ou enfin de plusieurs librairies, Berger-Levrault, Payot, et autres, qui, depuis le début de la guerre, ont nettement orienté leurs productions dans un sens de propagande.

Est-il besoin d'ajouter que nos établissements à l'étranger, notamment les Instituts français de Madrid et de Florence, celui-ci, avec sa succursale de Milan, ont fait leur devoir et vaillamment contribué à l'œuvre commune.

Et voilà, sauf erreur, avec les trois comités catholique, protestant, israélite, dont je vous entretiendrai plus longuement, toutes les initiatives privées qu'ont vu naître, en matière de propagande, les dix-huit premiers mois de guerre.

Etait-il possible que le ministère des Affaires étrangères se désintéressât de tels efforts ? Evidemment, non. A tous, le gouvernement dispensa l'appui qu'ils étaient en droit d'attendre de lui ; et cela, non pas seulement à Paris ; partout où ils le purent, les plus actifs de nos agents groupèrent autour d'eux les colonies alliées et les éléments indigènes sympathiques organisèrent des manifestations et favorisèrent la fondation de journaux francophiles. En plusieurs pays, particulièrement en Chine, nos mis-

sionnaires ont été les zélés instruments de cette propagande; au Sen-Tchouan, par exemple, notre consul à Tchen-Sou put, grâ,ce à eux, faire pénétrer jusque dans les régions les plus reculées les excellents tracts qu'il édite en caractères chinois.

Mais surtout il importait de donner aux initiatives que je viens d'énumérer et à celles qui pouvaient émaner des pouvoirs publics plus d'efficacité, en les coordonnant, en leur imprimant une direction commune. Et ce rôle incombait encore au ministère des Affaires étrangères et à lui seul. Pendant de longs mois, le Bureau de la presse et des informations au ministère, sous la direction de M. Ponsot, d'une part, et de l'autre les Services de propagande établis rue Edouard VII et confiés à M. Fournol, — qui dirigeait, en outre, un organe périodique, le Bulletin des Français résidant à V étranger, — se partagèrent la tâche. Dans les derniers jours de 191 5, M. Briand, devenu président du Conseil, estima qu'il était devenu indispensable de réunir les services épars, de les grouper matériellement, de les placer sous la direction de son département ministériel, tout en tenant compte de la situation administrative des fonctionnaires militarisés de ces

services et de la collaboration du Parlement. Telle fut l'origine de la Maison de la Presse, aujourd'hui magnifiquement installée rue François-!"' : là sont enfin réunis tous les renseignements, toutes les informations, tous les documents; de là partent toutes les communications utiles à la presse française et étrangère; et là, encore on procède à la diffusion méthodique et raisonnée, en France et au dehors, de tout ce qui peut servir notre cause. Œuvre nationale au premier chef qu'accomplissent, sous la haute main de ceux qui ont la responsabilité des affaires publiques, toutes les bonnes volontés dignes d'être accueillies.

Œuvre nationale! Mais alors convenait-il de donner à tel ou tel des groupements qui s'y adonnent une couleur religieuse, une étiquette confessionnelle? Pourquoi les catholiques et, à leur exemple, les protestants et les israélites, ont-ils constitué des organisations particulières, au lieu de se borner à prendre place dans celles qui se fondaient, les soutenant de leur per-

sonne, de leur parole, de leurs écrits, de leur argent ?

Pourquoi? Oh! d'abord, parce que chaque groupe religieux peut faire entendre à ses coreligionnaires de l'étranger des arguments et des appels capables de les toucher.

Ecoutez ce début de l'appel du Comité protestant, que préside M. André Weiss, membre de l'Institut:

<( Au nom des principes de la Réforme du seizième siècle, dont vous êtes les fils au même titre que nous, dans cette guerre où se trouve en jeu l'avenir même de l'humanité, nous voulons défendre auprès de vous la cause de la France et de ses alliés. Appelés à la liberté d'examen par la Réforme, les protestants ne peuvent demeurer neutres dans le drame de ce temps. Autre la neutralité des armes, autre la neutralité des consciences; la première se discute, la seconde se condamne. »

Il s'agit donc d'ouvrir les yeux à des populations honnêtes, de les éclairer par des faits et par des preuves, de les convaincre que notre cause est la bonne cause, (( de rechercher religieusement la vérité », comme le dit encore l'appel.

Or, le champ d'action est grand puisqu'il

comprend les Etats-Unis, la Suisse, les Pays- Bas, les Etats Scandinaves; jusqu'à présent, les résultats sont encourageants, et, de l'aveu unanime, l'action du Comité français en a, pour une large part, le mérite. Non seulement son Appel a ému et provoqué, outre d'utiles polémiques, de touchantes réponses, entre autres le manifeste que nous avons pu lire récemment des principaux pasteurs et professeurs de la Suisse ; mais en outre, par son Bulletin mensuel^ articles de fond ou articles d'information, il s'est efforcé de montrer la France telle qu'elle est, et non telle que la défigurent ses ennemis ; il a complété son œuvre par un nombre considérable de brochures, de tracts, de conférences, en particulier celles du professeur Raoul Allier et celles qui se sont poursuivies sous les auspices de la revue Foi et Vie. Il a fait imprimer et distribuer la réplique des Eglises protestantes de France à l'orgueilleux manifeste des pasteurs allemands. Enfin, il a invité plusieurs dignitaires ecclésiastiques de Suède et de Hollande à visiter notre pays, leur montrant la France du front et celle de l'arrière; les impressions inoubliables qu'ils ont rapportées de leur voyage ont été consignées dans de nombreux discours, prononcés de ville en ville,

devant d'imposants auditoires et dans des opuscules qui, à ce que l'on assure, ont déjà produit les meilleurs fruits. Rien en effet ne peut valoir mieux pour une propagande de ce genre que la caution morale d'hommes jouissant dans le pays qu'ils habitent de la considération générale. Ainsi ont été résolues bien des objections, dissipés bien des préjugés.

Qui oserait prétendre qu'en agissant de la sorte, le Comité protestant n'a pas accompli une œuvre nationale, sous prétexte qu'à son titre, il a joint une épithète religieuse?

Et ne portera-t-on pas le même jugement favorable sur le Comité israélite qui, lui, il est vrai, n'est pas purement confessionnel, en ce sens qu'il n'est pas uniquement composé d'israélites, — si M. Sylvain Lévi, professeur au Collège de France, en est le vice-président, M. Leygues, ancien ministre, en est le président, — mais qui s'adresse aux juifs des pays neutres?

Les centres israélites où la propagande paraissait nécessaire et pouvait être efficace devaient être divisés en deux groupes tout à fait distincts et numériquement disproportionnés. D'une part, la Suisse, la Hollande, les pays Scandinaves et les pays balkaniques; de l'autre.

l'Amérique du Nord et du Sud. En général, les Israélites du premier groupe étaient plutôt favorables aux alliés, bien que certaines considérations politiques et économiques ne leur permissent pas d'exprimer publiquement leurs sympathies; à ceux-là, on n'a guère envoyé que des brochures comme celles de MM. Bédier, Andler, Basch, Durkheim. En Suisse, une brochure signée Brisac — Ce que les israélites de la Suisse doivent à la France — a trouvé un accueil empressé et a gagné à la cause des alliés de nombreux israélites qui s'étaient laissé séduire par le mirage allemand. En Roumanie, une action spéciale était nécessaire; pour elle, fut écrite la brochure de M. Mosco Marcu : Ce que les juifs roumains doivent à la Prusse.

En Amérique, la lutte était très ardue, car là vivent de nombreux juifs d'origine russe qui gardent à l'égard du pays et du gouvernement qui les ont si durement traités des sentiments de rancune, plus tenaces encore que ceux des Irlandais d'Amérique à l'égard des Anglais, sentiments que les Allemands entretiennent avec soin par des journaux rédigés en jargon yddisch et répandus à des centaines de mille d'exemplaires. Le comité français a fait effort pour provoquer les réflexions de ces israélites

par le moyen d'autres journaux et a chargé M. Basch de s'aboucher avec des personnalités influentes du monde juif -américain pour les éclairer sur les intérêts qu'ont tous leurs coreligionnaires à l'écrasement d'une puissance qui a érigé l'antisémitisme en doctrine d'Etat II est même question de leur envoyer une équipe de conférenciers, choisis parmi des israélites russes, bons serviteurs de la cause des Alliés.

« Fils de l'antique judaïsme, nous attendons avec confiance le triomphe de la justice », tels sont les derniers mots de l'appel que le Consistoire central des israélites de France adresse à ceux des pays neutres.

Pour les catholiques, comme pour les protestants, comme pour les israélites, il y a des milieux dans le monde sur lesquels ils peuvent, en tant que catholiques, exercer une action principale ; il en est même sur lesquels ils sont seuls en état d'agir, de telle sorte que par eux seulement l'œuvre nationale pouvait s'accomplir, ce qui leur dictait leur devoir.

Et cela. Mesdames et Messieurs, résulte d'une situation, au sujet de laquelle je demande la permission de m'expliquer en toute liberté; car, si elle a.pu, dans une certaine mesure, déterminer l'attitude d'une partie des protestants

étrangers à l'égard de la France, elle a bien davantage déterminé celle des catholiques dans le conflit présent Je supplie qu'on ne voie dans mes paroles que la conviction profonde d'un prêtre, d'un historien, d'un patriote et qu'on n'y cherche pas la moindre trace d'une opposition de parti pris à l'égard d'un gouvernement autour duquel nous nous sommes tous sincèrement rangés.

Depuis la fin du dix-huitième siècle, l'histoire des Etats européens nous apparaît comme un duel gigantesque entre les forces révolutionnaires et les doctrines antichrétiennes, qui ont scellé entre elles un pacte d'alliance, d'une part, de l'autre les forces de conservation sociale et la religion. Par un sophisme habile et pernicieux, on a cherché à établir le lien le plus étroit entre ce qu'il y a de plus légitime et de meilleur dans les progrès et les conquêtes de la société moderne et la cause de la Révolution, unie à l'irréligion, d'où tant d'illusions, de duperies et d'erreurs. Il semble qu'au spectacle des maux déchaînés sur le monde, on en revienne aujourd'hui, et que l'expansion des idées antisociales et antichrétiennes puisse être arrêtée dans sa course depuis si longtemps rapide. Quoi qu'il en soit, les idées contraires

ont toujours opposé une résistance courageuse, souvent heureuse, et elles ne sont pas près de céder. Dans nombre de pays, les éléments conservateurs, ou sagement progressistes, et surtout les éléments religieux, exercent une influence, parfois prépondérante, en tout cas très puissante. Quelques-uns de ces pays, — je les ai énumérés tout à l'heure, — sont en majorité protestants, mais comptent de fortes et actives minorités catholiques; la plupart, l'Italie, encore neutre il y a un an, l'Espagne, tous les Etats de l'Amérique du Centre et du Sud sont (mis à part les juifs et les francs-maçons) entièrement catholiques.

Or, partout, il est inutile de se faire illusion, ces éléments conservateurs et religieux étaient opposés à la France, et par là même enclins à souhaiter la victoire de l'Allemagne. Des milliers de témoignages en font foi, journaux, revues, lettres privées, discours, manifestations de toutes sortes: les enquêtes publiées par nos grandes revues ont trop solidement établi la chose pour qu'il soit utile d'en apporter ici la moindre preuve.

De cet état d'esprit — parlant entre Français, il nous est permis de reconnaître ce que nous nous abstenons de mettre en lumière dans

nos polémiques avec l'étranger, — la France était en grande partie responsable. Le passé révolutionnaire de beaucoup de nos hommes d'Etat et l'attitude que ce passé leur imposait, même quand leurs actes étaient sages, les concessions en actes et plus encore en paroles qu'ils faisaient aux partis extrêmes, les surenchères démagogiques qui s'étalaient dans les proclamations et dans les discours à l'heure des élections, le besoin de paraître avancé, et de s*anubler à cet effet d'étiquettes voyantes, qui ne répondaient pas toujours à la réalité des opinions, tout cela était de nature à inquiéter les conservateurs de tous pays et à' leur inspirer la crainte de la contagion. Mais surtout, la politique antireligieuse de presque tous les ministères qui se sont succédé en France depuis 1880, la dissolution des congrégations, suivie de l'exil, non pas légal sans doute, mais forcé si elles voulaient conserver leur règle et leur vie religieuses, d'un si grand nombre d'entre elles, la manière dont s'était opérée la rupture du gouvernement français avec le Saint-Siège et accomplie la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la spoliation totale de l'Eglise de France et le désintéressement admiré de tout l'univers avec lequel elle l'avait acceptée, plus peut-être que tout le

reste, ce genre de neutralité religieuse, qualifié d'athéisme officiel, que le gouvernement français avait cru devoir proclamer comme son principe, nous avaient aliéné les homm^es religieux de toutes confessions; et comme, dans notre pays, la religion de Timmense majorité étant le catholicisme, c'était le catholicisme qui avait été de fait presque uniquement visé, les catholiques du monde entier se sentaient atteints dans la personne de leurs frères, humiliés et blessés dans la personne de leur Chef, inquiets pour eux-mêmes des contre-coups possibles; donc ennemis de notre gouvernement et, puisque ce gouvernement est Témanation du pays, rendant le pays tout entier responsable des actes de son gouvernement et englobant l'un et l'autre dans une même antipathie.

Ajoutons à ces faits Topiriion que les étrangers se font de notre société par ceux de nos livres qu'ils lisent le plus volontiers et par les milieux qu'ils fréquentent trop souvent quand ils viennent à Paris, quitte à crier ensuite au scandale, la fâ.cheuse habitude enfin que nous avons d'étaler, aux yeux de tous, nos querelles intestines et de nous incriminer les uns les autres plus que de raison, faut-il être surpris des jugements sévères que des hommes atta-

chés aux principes de conservation sociale, de morale privée et publique, de religion, portaient sur notre Patrie ?

Il eût été naïf de s'imaginer que les Allemands ne chercheraient pas à tirer parti d'un état d'esprit fondé sur de tels faits, de telles apparences, de tels aveux, de telles opinions? Ils n'y ont pas manqué.

D'un bout à l'autre du monde, journaux et revues se vouèrent à l'apologie de PAllemagne et au dénigrement systématique de la France et de ses alliés; livres, tracts, brochures, pamphlets, expédiés par wagons et répandus avec une prodigalité inouïe, corroborèrent l'œuvre de la presse quotidienne. L'Allemagne dispensait à tous, avec les informations, les jugements; elle ii>vestissait l'opinion et tentait de la tourner à ses fins.

Non contente de rejeter sur la Triple-Entente la responsabilité de la guerre, de nier les atrocités qu'on reprochait à ses armées, ou de les expliquer comme de justes représailles, elle se proposait, en célébrant, en exagérant ses propres succès, d'établir dans tous les esprits la certitude de sa victoire, puis de montrer dans cette victoire l'unique moyen de garantir partout les intérêts les plus sacrés de la société et

de la religion, l'ordre, l'autorité, la discipline sociale et morale. Que dis-je! l'Eglise catholique elle-même.

L'empereur protestant, celui qui s'était proclamé l'ami de Luther et qui ne manifestait pas moins de sympathie pour Mahomet, le complice d'Adbul-Hamid puis des Jeunes-Turcs dans le massacre des chrétiens d'Arménie, laissait courir, par toute la catholique Espagne, le bruit qu'il inclinait secrètement au catholicisme et que sa conversion, déclarée après la guerre, serait pour l'Eglise le plus brillant et le plus fécond des triomphes. Au surplus, n'était-il pas l'allié de la catholique Autriche, de l'Autriche qui, un an avant la guerre, avait émerveillé le monde par les pompes du Congrès eucharistique, de Vienne ? Qui donc, sinon les deux empereurs du Centre, rétablirait jamais le pouvoir temporel des Papes?

Qu'attendre en revanche d'une victoire remportée par la protestante Angleterre, la schismatique Russie, la France révolutionnaire et athée, sinon partout l'affaiblissement du catholicisme et le progrès de la Révolution ?

Sur ce thème général, on brodait des développements particuliers à l'usage de chaque nation, afin d'atteindre chacune par des argu-

ments qui lui convenaient le mieux. Les intérêts n'étaient pas plus oubliés que les principes, les passions pas plus que les intérêts; aux Espagnols on parlait de Gibraltar et du Maroc ; aux Irlandais d'Amérique, des vieilles persécutions anglaises. Et c'est ainsi que peu à peu la bonne foi des populations se trouvait circonvenue; elles cessaient de croire à la justice de notre cause et elles en appréhendaient le succès; ici et là, leur neutralité tendait à prendre un caractère tout à fait inamical. En avaiton les moyens? On ravitaillait les sous-marins allemands. J'ai cité ailleurs le cas de cet honnête commerçant castillan qui écrivait l'hiver dernier à l'un des principaux mandataires des Halles de Paris : « Vous ne trouverez pas à acheter de la Valence ici, non que nous en manquions, mais parce qu'aucun catholique espagnol ne consentira à ravitailler en oranges les suppôts de Satan ». Et toujours, par la vertu de la pieuse propagande des luthériens immigrés à Madrid, un banquier français dont la maison de Paris possède d'importantes succm sales dans le sud de l'Espagne nous avouait que des prêtres et même de simples fidèles, conquis par la littérature mystico-commerciale de l'Allemagne, retiraient leurs dépôts des gui-

chets de ses banques, ne consentant pas à fournir, même indirectement, de l'argent à la France athée. Que l'on nie après cela les rapports de la morale et de l'économie politique, ou que les économistes nous affirment l'absolue rigueur de la loi de l'offre et de la demande! Mais si l'économie politique subit de tels contre-coups, à combien plus forte raison la politique internationale !

A ces arguments, il n'était pas très difficile de répondre. Quelle qu'ait pu être, avant la guerre, la conduite du gouvernement français à l'égard de l'Eglise, les injustices demeurent des injustices, les atrocités des atrocités; considérer les traités comme des chiffons de papier, violer la neutralité de la Belgique et du Luxembourg, fouler aux pieds tous les engagements pris à La Haye, brûler Louvain et sa bibliothèque, bombarder la cathédrale de Reims, détruire Arras sans le moindre prétexte d'intérêt militaire, faire marcher devant les troupes, comme un bouclier, des civils désarmés, vieil-

.rds, femmes et enfants, rendre de pauvres curés responsables de tout ce qui se passe ou se pourrait passer dans leurs villages, les torturer et les fusiller, sous de légers prétextes ; tuer un prêtre, — disons tout simplement un homme, —

parce qu'il s'est rappelé dans des notes intimes l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie; déporter des populations innocentes ; traiter les vaincus comme le faisaient les plus farouches parmi les anciens, ou comme le font encore aujourd'hui les marchands d'esclaves du centre de l'Afrique, demeurent des crimes; il suffit de prouver que ces accusations sont fondées, et si la preuve est faite, le gouvernement qui a commandé, ou autorisé ces crimes, tombe moralement au-dessous de tous les autres; s'il se couvre du nom de Dieu, il blasphème ce nom adorable, ce qui est pire que de ne pas le prononcer. Et, comme on l'a très justement fait remarquer, il ne sert plus de rien de prétendre que la victoire de ce gouvernement et de son peuple pourrait être utile à l'Eglise; car l'Eglise ne veut pas pour elle de conquêtes fondées sur le crime; ses conquêtes sont des conquêtes morales et ne peuvent reposer qye sur le respect de la loi morale et du droit chrétien.

Quant aux reproches faits à la France, s'ils sont vrais en ce qui touche l'attitude officielle et certains actes de son gouvernement, ils ne le sont plus quand ils visent la nation elle-même. Il sera toujours difficile, je le sais, de faire comprendre aux étrangers la situation si com-

olexe en vertu de laquelle des élections faites S mr le terrain politique, sur des questions de personnes et sur des intérêts locaux, ne représen- ; tent pas l'état moral et religieux de la nation i tel qu'il est. Comment leur faire admettre que ' tel candidat radical, dans son pays égrènera publiquement un chapelet, promettra des fonds au curé, soutiendra les sœurs, et, arrivé à la Chambre, combattra la religion, l'école chrétienne, les congrégations, sans que ses électeurs voient la portée de ses actes, parce qu'ils le tiendront personnellement pour un brave homme? Pourtant c'est un fait, et nous avons le droit d'affirmer que la représentation politique de la France n'est pas en tout la représentation de la vraie France.

C'est un fait aussi que la France est féconde en œuvres catholiques, animées du plus pur esprit chrétien; qu'elle en compte même plus que toutes les autres nations ; que la plupart des familles françaises, non seulement observent la loi morale, mais sont étroitement unies; — que les maris aiment leurs femmes et les femmes leurs maris ; — que les enfants respectent leurs parents et les aident dans leurs vieux jours ; et que, si ces familles ne font guère parler d'elles, à côté de celles dont on se plaît à étaler les

tares, c*est que, chez nous, autant le mal est fanfaron, autant le bien est modeste; c'est un fait que, par ces œuvres et par ces familles, l'action du peuple français dans le monde reste une action chrétienne et sert l'Eglise de mille manières, à commencer par l'abondance de ses dons et la propagande de ses missions ; c'est un fait enfin que, même dans ses écarts, la France garde un fond de générosité et de charité qui s'inspire du christianisme; et ce sont ces faits que la Papauté a toujours reconnus et qu'Elle reconnaissait hier encore en proclamant que la France est et demeure la Fille aînée de l'Eglise. Au contraire, il existe en Allemagne, dans le monde qui dirige, — car nous ne méconnaissons ni la foi, ni la piété du peuple catholique d'Allemagne, — un esprit foncièrement anticatholique et souvent même antichrétien. De l'Allemagne sont sorties, depuis la querelle du Sacerdoce et de l'Empire, et surtout depuis la Réforme protestante, toutes les grandes difficultés suscitées à l'Eglise ; l'Allemagne est la mère des hérésies fondamentales et des négations radicales ; sa religiosité même tend à dissoudre toute religion positive, comme sa pensée philosophique tend à dissoudre la personnalité divine; l'humanité allemande devient à elle-

nême son propre Dieu; sa victoire serait celle le l'orgueil humain, appuyé sur la force bruale; une telle victoire aurait bientôt raison par- :out, et du droit et des principes chrétiens.

Voilà ce qu'il fallait affirmer à la face du ioaonde pour rétablir la vérité et sauver notre honneur; mais qui pouvait l'affirmer avec autorité — dans notre pays de religion catholique et dont l'action catholique était à ce point mise en doute, — sinon de véritables catholiques? des catholiques dont il fût impossible de contester la doctrine, le savoir et la bonne foi ?

Oui, mais d'où partirait l'initiative? De répiscopat? Il ne convenait pas qu'il s'engageât jusque-là dans la mêlée et que, s'y engageant, il partageât la hiérarchie catholique en deux camps opposés. Certes, par des actes doctrinaux, il pouvait et devait condamner ce qui méritait de l'être; certes, il pouvait servir de témoin et de garant de la doctrine et du sérieux de ceux qui tiendraient la plume ; certes, encore, ceux de nos évêques qui avaient vu de leurs yeux les faits de guerre pouvaient rendre témoignage de ce qu'ils avaient vu; c'est ce qu'ont fait, pour l'honneur de leur patrie et de l'Eglise, les évêques belges et, comme eux, plusieurs des nôtres; jamais, quoi qu'aient pré-

tendu les Allemands, ils n'ont dépassé cette juste mesure.

Ce que l'épiscopat ne pouvait pas faire, il appartenait à des particuliers de l'entreprendre; et, si on leur jetait à la face le reproche de diviser les catholiques, la réponse était prête : depuis six mois la bataille est commencée par les catholiques allemands; s'ils ont eu le droit d'attaquer, n'avons-nous pas celui de nous défendre?

Dès le mois de novembre 19 14, un religieux d'une haute portée d'esprit et d'une expérience consommée qui venait de visiter, en Espagne, en Italie et dans toute l'Amérique latine, les maisons de son ordre, m'avait indiqué l'œuvre à faire :

(( J'ai pu, depuis la guerre, m'écrivait-il, toucher du doigt, dans ces pays, deux choses : 1° On croit que l'Allemagne a subi la guerre et ne l'a pas déclarée. Le cynisme des journaux salariés par les consuls allemands entretient cette pensée. Il conviendrait qu'une preuve plus nette encore que les protestations de l'Académie et -des Facultés affirme aux catholiques du monde que le contraire est vrai; — 2° le clergé d'Amérique latine, d'Espagne et d'Italie fait des vœux pour que la victoire reste à l'Allema-

gne. Il apprécie l'emploi par le kaiser du nom de Dieu et ne se doute pas de ce qu'il y a de faux mysticisme et probablement d'hypocrisie (on peut le croire après la proclamation de Guillaume aux Polonais donnée par la Novoïe Vremija sur la Sainte Vierge), dans cette utilisation du nom béni de Dieu pour couvrir l'orgueil, la cupidité, la cruauté légitimés par le principe : La force et le mensonge créent le droit. Ces clergés sont témoins des succès de diverses œuvres catholiques allemandes. Par contre, ils jugent de plus en plus la France par son gouvernement et ne se doutent pas que notre patrie, en ce moment, est bien moins représentée par ce dernier que par l'armée, si admirable à divers égards, si joyeuse de dire spontanément qu'elle n'est pas athée. Ils jugent Paris par le mauvais roman, la mode, la noce, le persiflage de la religion, les apaches. Si la protestation des catholiques reflétait devant le monde entier tout ce que la nation garde de trésors de droiture, de désintéressement, de dévouement et d'obéissance au Saint-Siège ! Si l'on pouvait se rendre compte qu'au fond le catholicisme jouit en France — malgré le combisme — (c'est un religieux, qui écrit cela !) de plus de libertés essentielles que dans cette Allemagne qui fait payer

si cher au haut et au bas clergé certains privilèges accidentels ! » Et mon correspondant voulait bien m'indiquer les moyens pratiques de faire parvenir la vérité jusqu'aux extrémités du monde.

A cette lettre en succédèrent cent autres, venues de partout, car la Réponse de VVniverùtè catholique de Paris au Manifeste des représentants de la science et de Vart allemands avait tourné vers nous les regards des catholiques soucieux de venger la vérité. Ce ne fut pourtant que le 4 février 191 5, après un long entretien avec un homme de lettres original et puissant, qui est aussi l'un de nos distingués agents diplomatiques, M. Paul Claudel, que le recteur de rinstitut catholique de Paris, dûment autorisé par le cardinal archevêque, se décida à assumer les responsabilités et les risques d'une entreprise très nécessaire, je crois vous l'avoir démontré, mais non moins difficile; — ceci n'a pas besoin d'être prouvé.

Vous dirai- je que cette entreprise nous apparut du premier coup avec tous les développements qu'elle devait prendre par la suite ? Vous ne me croiriez pas et vous auriez raison.

De quoi s'agissait-il ? De suggérer aux catholiques des pays neutres des idées et des points de vue qui, jusque-là, leur échappaient.

Comment les atteindre? Par un livre qui traiterait de l'ensemble des questions controversées et qui viserait ceux qui peuvent lire et comprendre; par un album qui montrerait, sans exiger d'eux aucun effort, aux gens pressés, ou aux simples, la réalité des crimes allemands, principalement de ceux qu'ils ont commis contre la religion et ses ministres; la réalité, d'autre part, du réveil religieux de notre armée, cette armée dont on disait couramment à l'étranger que, seule de toutes les armées européennes, elle était sans foi, sans pratiques, sans aumôniers et que nul, le souhaitâ.t-il, n'y pouvait recevoir les sacrements avant de mourir.

Pour garantir le livre et faire qu'il fût autre chose que la manifestation isolée d'un ou de quelques auteurs, même de talent, il était besoin d'un Comité qui le présentât.

Pour le lancer, il fallait une maison d'édition; s'imaginer qu'une propagande par des livres et par des écrits puisse se passer d'un tel organe, c'est prouver qu'on n'a pas le sens des réalités pratiques; un directeur de propagande peut-il s'improviser libraire, ouvrir un magasin, recruter un personnel de commis, entrer en relations avec les marchands de papier, les imprimeurs, les graveurs, les libraires de tous pays ? Avant que son expérience fût faite, les raisons de son entreprise auraient cessé d'être et luimême serait ruiné. Nous fîmes choix de la librairie Bloud et Gay, dont nous connaissions la direction jeune et active, et qui, par sa célèbre collection Science et Religion, ainsi que par la publication commencée des Pages actuelles^ avait déjà de solides points d'appui à l'étranger.

Enfin, pour répandre largement l'ouvrage, le concours de souscripteurs s'imposait, car, s'il était permis de compter sur des acheteurs français, on devait envisager, pour les neutres qu'il s'agissait d'atteindre, la distribution gratuite de milliers d'exemplaires.

Un livre, un comité, une souscription : le plan était simple; il s'exécuta rapidement.

Le livre fut un livre collectif, La Guerre aile-

mande et le catholicisme, publié en six langues: français, italien, espagnol, portugais, anglais, allemand, par des auteurs choisis en raison de leur compétence particulière : le chanoine Gaudeau, théologien, qui traita des Lois chrétiennes de la guerre; M. Georges Goyau, de la Culture germanique et du catholicisme; un très illustre missionnaire, dont l'anonymat ne fut pas difficile à percer, du Rôle catholique de la France dans le monde; M. François Veuillot, de la Guerre faite par les Allefnands aux églises et aux prêtres; MM. Couget, Ardant et Baudrillart, de la Religion dans V armée française. Le cardinal archevêque de Paris, dans la Lettrepréface qu'il daigna nous accorder, trouva le mot heureux, — mot sacré, — qui résumait tout l'esprit de notre œuvre de légitime défense : Curam habe de hono nomine. — Prenez soin de votre bon renom. Cette épigraphe, habilement et justement choisie a été recueillie par les journaux du monde entier, et si elle a, çà et là, — voire aux îles Philippines, — suscité quelques colères, attiré même quelques injures au vénéré prélat, elle a bien servi notre cause auprès des hommes impartiaux.

Soixante-quinze mille exemplaires du volume, soixante-quinze mille de l'album sont présente-

6o UNE CAMPAGNE FRANÇAISE

ment sortis de chez l'éditeur : ce sont cent cinquante mille voix qui accusent l'Allemagne et plaident pour la France.

Comment constituer notre Comité? Il est en France, à côté de l'épiscopat et du clergé, des centaines dé catholiques éminents, dans tous les corps politiques et savants, dans nos Universités, dans les œuvres, dans le monde de l'industrie et du commerce, qui eussent été fort dignes d'y figurer. Nous devions nous borner dans notre choix, agir avec célérité, et surtout ne nous adresser qu'à des hommes dont la présence dans les rangs du Comité eût une valeur de témoignage : (( Témoignage, disais-je dans l'introduction du livre, de deux cardinaux et de plusieurs évêques qui ne parlent point au nom de la hiérarchie catholique, mais au nom de ce qu'ils savent et de ce qu'ils ont vu, car tous, à l'exception du vénérable archevêque de Paris, ordinaire du lieu où paraît ce volume, sont les évêques des régions envahies par l'ennemi; témoignage d'académiciens qui représentent l'élite de la pensée française, et qui, vivant dans ce centre parisien, oii viennent aboutir toute idée, toute information, parlent eux aussi en connaissance de cause; témoignage de sénateurs, de députés, qui sont moins les hommes

UNE CAMPAGNE FRANÇAISE 6l

d'un parti politique que les défenseurs attitrés de la religion au Parlement; témoignage de membres éminents de nos assemblées parisiennes, conseil général et conseil municipal ; témoignage enfin de publicistes qui, tous, ont mis leur plume au service de l'Eglise ».

De même qu'il nous fallait, bien malgré nous, laisser à l'écart bon nombre de catholiques, de même étions-nous empêchés de solliciter le concours d'hommes dignes de la plus haute estime et qui sont pour nous les plus précieux des alliés, mais qui, n'étant pas des catholiques avérés, ne pouvaient en la circonstance parler à des catholiques au nom de la doctrine et de ses exigences.

Au bout de quelques semaines, notre Comité devait s'enrichir de trois représentants d'un Comité lyonnais qui travaillait à la même œuvre que nous et avec nous. Depuis l'active intervention en faveur de notre propagande d'un grand nombre d'industriels et de commerçants, il n'était que juste de leur accorder une place; c'est ce que nous avons fait. Le Comité catholique de Propagande française à Vétranger compte ainsi cinquante membres dont les noms sont universellement connus; il a pour présidents d'honneur S. E. le cardinal Luçon, arche-

vêque de Reims; S. E. le cardinal Amette, archevêque de Paris ; le baron Denys Cochin, de l'Académie française, ministre d'Etat.

Au sein de ce Comité de patronage, un comité exécutif, composé de Mgr Baudrillart, directeur; de M. François Veuillot, sous-directeur; de M. l'abbé Griselle, secrétaire, et de M. Gay, trésorier.

Après le livre et le comité, la souscription. Pour une œuvre de cette nature qui ne touche pas les cœurs à la façon des cruelles misères nées de la guerre, il parut que des sollicitations particulières et explicites produiraient plus sûrement leur effet qu'un appel public. Des lettres sous pli fermé atteignirent par catégories, dans la France entière, tous ceux que nous estimions capables de nous comprendre et de nous donner; nous leur demandions un concours personnel, qu'ils versassent une somme déterminée, commandassent des livres et les fissent envoyer, donnassent des adresses utiles. Les" réponses nous vinrent par milliers. Et, dans ces lettres, combien d'infiniment touchantes! Lettres d'enfants des écoles qui se cotisent pour nous envoyer quelques francs, d'ouvriers de manufactures, de petits commerçants, comme ce boulanger (( du pays de Jeanne d'Arc » qui, avec

les plus vibrants commentaires, nous envoie une fort gentille somme en son nom, au nom de sa femme et de ses six enfants ; comme ce père affligé qui ne veut donner d'autre destination aux 84 francs trouvés sur le corps de son fils mort à Tennemi, comme ces curés de nos plus pauvres campagnes, ou même de la zone de feu, qui, privés de toutes ressources, trouvent encore le moyen de disposer d'une obole pour la bonne renommée de la France catholique. Leurs noms se mêlent sur nos listes à ceux des plus illustres familles de notre pays.

Par eux, — je dis par eux, c'est-à-dire sur leur commande et à leurs frais, — près de soixante mille exemplaires du livre La Guerre allemande et de soixante mille exemplaires de l'Album ont été distribués. Les souscriptions en argent ont dépassé 280.000 francs. Le nombre des souscripteurs qui figurent sur nos listes (ceux qui se sont bornés à commander des livres ne s'y trouvent pas) atteindra bientôt six mille.

Tel fut notre premier effort. Fallait-il s*en tenir là? Certaines personnes le pensaient, craignant dé voir la guerre des livres engendrer de nouvelles discordes. Mais était-il possible de s'arrêter? Comment supposer que les Allemands, qui auraient trouvé très bon qu'on les

laissât parler tout seuls, ne répondraient pas à notre livre, bien qu'il n'eût été lui-même qu'une riposte? Comment s'imaginer qu'à notre effort ils n'opposeraient pas un effort plus considérable? Pouvions-nous rester cois, blottis dans des cachettes, sous le feu de leurs nouveaux projectiles et voir détruire en peu de semaines l'effet de ce que nous avions tenté?

Le cardinal Amette, qui nous a constamment soutenus ^avec une imperturbable fermeté, ne le pensa pas ; le Comité accepta de devenir permanent et nous nous organisâmes en conséquence.

D'ailleurs, ne fût-ce que pour suffire à la correspondance et à la compîtabilité, aux demandes de renseignements et de documents, aux envois de livres, — n'expédia-t-on pas jusqu'à trois mille paquets en un jour, — il avait déjà fallu, malgré le concours précieux et désintéressé de la librairie qui avait publié le livre et l'album, prendre des mesures : louer un local supplémentaire, avec bureau et magasin; doubler, tripler même à certains moments le personnel des employés, établir pour les membres du Comité exécutif des heures de réception, en un mot créer tous les rouages d'une organisation qui ne demandait plus qu'à se stabiliser.

En attendant que les réponses prévues des

Allemands nous missent dans l'obligation de composer un nouveau volume confirmatif du premier, nous décidâmes d'en lancer quelques autres d'une portée moins générale, mais tous orientés dans le même sens et conforme au but précis de notre Comité, — à savoir démontrer aux neutres catholiques que ni l'esprit chrétien, ni l'Eglise catholique ne gagneraient à la victoire des empires du Centre, prouver par les faits que les principes et les actes de l'Allemagne, dans la guerre présente, ne sont ni catholiques, ni chrétiens, tandis que les nôtres, — bien que certes il y ait à reprendre chez nous, — donnent cependant des garanties suffisantes à tous les chrétiens ist à tous les catholiques soucieux des intérêts religieux de l'humanité.

C'est ce qu'établirent les six volumes que nous publiâmes presque coup sur coup : le Supplice de Louvain, de M. Raoul Narsy; le Protestantisme allemand, Luther, Kant, Nietzsche, de M. l'abbé Paquier; Arras sous les obus, de M. l'abbé Foulon; Notre-Dame de Brébières, par M. René Le Cholleux; V Eveil de Vâme française devant V appel aux armes, de MM. Ardant. Desgranges, Thellier de Poncheville; et plus récemment le retentissant ouvrage de l'illustre écrivain danois, Johannès Joergensen, de

qui la Cloche Roland clame à tout l'univers les faux témoignages du manifeste des intellectuels allemands.

Aux volumes, nous joignions sept ou huit tracts, ou courtes brochures : le Martyre du clergé français^ par M. Tabbé Griselle; le Martyre du Clergé belge, par M. Mélot, député de Namur; les Catholiques allemands hier et aujourd'hui, par le comte Bégouen; Réponse à une lettre et plaidoyer pour la France, par l'abbé Calvet; la Soumission française au Pape, par M. de Sorbier de Pougnadoresse; la Mission catholique de la France, par M. Fernand Laudet, etc., etc. La plupart de ces courts écrits ont été traduits et distribués par dizaines de mille.

Indépendamment des écrits publiés au nom du Comité, nous en utilisions beaucoup d'autres pour notre propagande : tout d'abord la collection des Pages actuelles, dont les soixantedix brochures corroborent de si près notre œuvre; puis des ouvrages très divers, rapprochés cependant par une même tendance, achetés et répandus à nos frais : Les Grandes Heures, d'Henri Lavedan; la Guerre, de Francis Charmes; le Danger pour V Eglise est en Allemagne, V Allemagne ennemie de Dieu et de

toute religion, du chanoine Gaudeau ; les Barbares à la trouée des Vosges, de M. Louis Colin ; la Guerre en Champagne, de Mgr Tissier; les Catholiques au service de la France, de M. Paul Delay; Ma captivité en Allemagne, de Tabbé Aubry; la Conversion d'un catholique germanophile, de M. Prum; les Cruautés allemandes, réquisitoire d'un neutre, de M. Léon Maccas; V Orgueil allemand, de M. Maurice Muret; les excellents opuscules du R. P. Dudon édités par Lethielleux, etc., etc.. Le nombre des volumes que nous avons acquis et distribués de ce chef s'élève à cent dix mille.

Comment assurer Tutile répartition de ces écrits? Rien de plus vain, en général, que de jeter au hasard de toutes les catégories sociales des milliers d'imprimés, destinés pour la plupart à être peu lus, ou mal compris. Nous avons pensé qu'il convenait de viser les centres influents d'opinion catholique : le clergé, les communautés religieuses, les établissements d'enseignement, les journaux. C'est ainsi que nous sommes entrés en relations avec onze cents journaux neutres. Nos envois sont partagés en un certain nombre de lots contenant des livres et des brochures analogues par le sujet : U Allemagne et l'Eglise catholique; Le rôle de

Vépiscopat français dans la guerre; Qui a voulu la guerre? Qui a violé la neutralité belge? Qui s'est mis au banc de V humanité ? Qu'a été la -première année de guerre? Quelle paix nous' ■voulons? etc.. etc.... Un court article rédigé par moi, par M. Veuillot, par M. François Rousseau, le plus souvent par Tabbé Griselle, accompagne l'envoi et prend texte des ouvrages analysés pour faire ressortir la justice de notre cause, ou le bien fondé des accusations portées contre nos ennemis; Tarticle est reproduit, ou tout au moins résumé.

Afin de maintenir un lien entre nos adhérents, d'en gagner de nouveaux, de leur bien faire connaître l'importance du but à atteindre et les résultats déjà acquis, nous avons fondé un premier Bidletin périodique mensuel, dont le premier numéro parut en juillet.

Puis, comme ce Bulletin, par cela même qu'il était destiné à nos adhérents, ne pouvait être envoyé indistinctement à tous les neutres, nous en avons, deux mois plus tard, fondé un second, édité en trois langues (anglais, espagnol, portugais), et dont le tirage est de soixante mille exemplaires.

Enfin, récemment, nous en avons créé un troi-

sième spécialement destiné à nos groupes d'action hors de France.

Tout compte fait, à l'heure présente, nous avons jeté dans la circulation un million cinq cent mille imprimés. Il en faudrait dix fois plus pour égaler l'effort allemand. Ne recevais-je pas ces jours-ci même, des Etats-Unis une lettre ainsi conçue : « A l'appui de votre thèse dans VEcho de Paris, je vous envoie par ce même courrier le volume <( Edition américaine autorisée de la Guerre allemande et le catholicisme » (du chanoine Rosenberg), dont chaque pètre des Etats-Unis vient de recevoir un exemplaire. Déjà en mai dernier, chaque prêtre recevait un volume de trois cent dix pages, richement imprimé et illustré : <( Le roi, V empereur et V indépendance de l'Irlande », s'appuyant sur le sentiment irlandais et catholique pour faire pencher vers la Germanie la neutralité américaine ». Du livre de Rosenberg, tous nos évêques ont reçu l'édition française et elle a été distribuée à profusion dans les camps de prisonniers en Allemagne. L'activité ne se ralentit pas davantage en Espagne ; un de nos correspondants me décrivait le mois dernier la part qui en revient à la librairie Hofer de Barcelone : « Volumes superbes, imprimés ici, bien

écrits, beau papier : La guerra alemana y el CatolicismOy réponse à votre premier volume in-4°; Documentos diplotnaiicos belgas (1905- 1914), avec fac-similés, 506 pages in-4° ; Crimenes alemanos? Réfutation de Joseph Bédier, in-8° de 75 pages; Revue Germania illustrer deux fois le mois ; Revue La Fluma, hebdomadaire. Ces choses et bien d'autres se vendent dans les kiosques, ou sont répartis utilement. La maison de la rue Santa Teresa, 8, est un sanctuaire de silence, de discipline, où trente rédacteurs, copistes, employés, écrivent, corrigent des épreuves, enveloppent les imprimés, composent les répertoires d'adresses, etc. » Une de leurs principales occupations est de lire les journaux français et d'y découper tout article dirigé contre le haut commandement, violant l'union sacrée, ou marquant un réveil de l'anticléricalisme militant; ces articles sont immédiatement traduits en espagnol, envoyés à tous les journaux, à toutes les Semaines religieuses, à toutes les communautés, à tous les prêtres en charge.

Une autre forme de la propagande, c'est la mission à l'étranger; elle exige beaucoup de tact et nous savons que, dans bien des cas, les résultats de missions chèrement payées ont été tout autres que ceux que Ton attendait. Nous en

avons, pour notre part, encouragé ou subventionné partiellement cinq ou six en Italie, en Suisse, en Espagne, aux Etats-Unis et dans l'Amérique du Sud.

La vie du Comité catholique de propagande française s'est manifestée, depuis le début de 191 6, par trois actes principaux qui marquent comme une nouvelle phase dans notre existence : d'abord, la publication d'un second ouvrage collectif, accompagné lui aussi d'un album : U Allemagne et les alliés devant la conscience chrétienne; l'adhésion d'un groupe important d'industriels et de commerçants à l'œuvre du comité; l'organisation beaucoup plus complète de notre propagande en Espagne et bien commencée en Suisse.

Divers écrivains allemands avaient prétendu renverser toutes les thèses que nous avions établies dans la Guerre allemande et le catholicisme; fidèles à la méthode dont ils ont tant abusé depuis le début de la guerre, ils n'ont guère procédé que par affirmations. Mais comme les affirmations en imposent toujours au plus grand nombre des esprits, nous avons cru devoir les reprendre une à une et les discuter à fond : tel fut l'objet des huit chapitres qui

constituent le livre : U Allemagne et les alliés devant la conscience chrétienne.

En des pages d'une haute portée philosophique, Mgr révêque de Nice y démontre que, bien réellement, derrière les faits et les crimes, derrière toute l'entreprise belliqueuse d'aujourd'hui, avec les procédés qu'elle comporte, il y a une doctrine qui la consacre, l'inspire et la dirige. Un historien, justement réputé par des travaux de premier ordre sur l'histoire de la Révolution et de l'Empire, M. de Lanzac de Laborie, reprend, en se servant de toutes les publications diplomatiques parues d'août 19 14 à décembre 191 5, et en les illustrant de souvenirs et de sages réflexions, le problème, — si problème il y a, — des causes et des responsabilités du conflit européen. M. Denys Cochin, dans une brève et vigoureuse étude, dissipe une fois de plus tous les doutes sur la façon dont fut violée par l'Allemagne, et par l'Allemagne seule, la neutralité de la Belgique ; sans se laisser berner par aucun sophisme, il marque au fer rouge l'immoralité d'un tel acte, prélude de tant d'autres crimes. Ces crimes, trois auteurs en dressent à nouveau le bilan, chacun à un point de vue particulier :*le R. P. Janvier, en discutant avec une éloquente et impitoyable logique

les explications par lesquelles les Allemands ont prétendu montrer l'accord entre leurs actes et la loi morale, ou la loi soi-disant supérieure de la nécessité; M. le baron d'Anthouard, en projetant une vive lumière sur l'un des aspects de l'impitoyable dureté des Teutons, le régime des prisonniers de guerre; M. François Veuillot, dont l'article avait surtout pour but de montrer l'accueil fait par l'opinion à notre premier volume, en répondant aux doutes que l'on avait émis au sujet de certains faits abominables. A l'esprit pénétrant, à la plume alerte de Monseigneur Batiffol, a été réservée la tâche de faire remarquer aux neutres qu'il sied assez mal à « l'ami de Luther », au persécuteur des Polonais du grand-duché de Posen, à l'allié des Turcs, qui a tout tenté pour déchaîner contre les chrétiens la guerre sainte de l'Islam, d'affecter tant de souci des dangers que pourraient faire courir au catholicisme l'orthodoxie russe et le protestantisme anglais. De l'ensemble des circonstances nouvelles issues de la guerre naîtra pour la Russie la nécessité de respecter les engagements pris, de tenir compte des tendances religieuses de chaque groupement national et finalement d'abandonner toute politique qui tyrannise les consciences. Quant aux Anglais,

le libéralisme dont ils s'inspirent aujourd'hui, partout oii ils sont les maîtres, assure à l'Eglise catholique le respect de ses droits. Enfin, aux publicistes et aux orateurs du Centre allemand, toujours prêts à se proposer à l'admiration et à l'imitation des catholiques du monde entier, M. Edmond Bloud emprunte les paroles qui les condamnent et qui établissent que, loin de mériter les éloges auxquels avaient droit leurs devanciers, les catholiques allemands d'aujourd'hui, du moins dans la personne de leurs chefs politiques, font courir de véritables risques à la doctrine, après avoir subi eux-mêmes les plus évidentes infiltrations rationalistes, protestantes et pangermanistes.

La lettre qu'un a groupe de commerçants et d'industriels français » nous a adressée n'est pas seulement un document considérable par la qualité de ceux qui en ont pris l'initiative; elle emprunte au nombre, à l'empressement, à la situation de ceux qui lui ont apporté leur assentiment réfléchi, le caractère d'une véritable manifestation.

Deux cent quatre-ving-dix-sept signatures émanant de personnalités parmi lesquelles on relève, notamment, celles de 198 membres de Chambres de commerce, dont 46 présidents et

vice-présidents; les présidents de la Chambre de commerce russe et de la Chambre de commerce espagnole à Paris ; 5 conseillers du commerce extérieur; des présidents ou délégués de firmes aussi importantes que la Compagnie des Forges d^Alais, les Quincailleries de VEsty la Société française de construction mécanique^ la Société des hauts fourneaux de Firminy^ plusieurs présidents de Chambres syndicales, etc., tel était, au 31 décembre dernier, le bilan des adhésions reçues par les promoteurs de la lettre à Mgr Baudrillart. Depuis lors, les approbations qu'elle suscite nous arrivent sans cesse, sous les formes les plus généreuses.

L'ampleur de ce mouvement ne saurait tromper.

Il atteste, d'une part, que, avec leur patriotisme clairvoyant, les hommes de toutes les opinions religieuses et politiques qui ont adhéré à la Lettre mesurent l'importance nationale de l'effort poursuivi par le Comité catholique de propagande française à Vétranger; qu'ils se sont rendu compte que, conformément à notre thèse, dans certains pays et certains milieux, la défense de la cause française ne peut être pleinement et utilement conduite que par des catholiques, et que, dès lors, l'intérêt du pays com-

mande de fournir à l'organisme de propagande qu'ils ont constitué les moyens de rendre plus intense son action.

Mais d'autre part, il témoigne que leur sens pratique avisé les a convaincus que les intérêts spéciaux qu'ils représentent ne sont pas moins engagés que les intérêts généraux dans le succès d'un apostolat dont l'objet est de maintenir ou de restaurer au dehors le prestige du nom français.

L'organisation de notre propagande en Espagne nous a été facilitée depuis deux mois par l'immense succès de la brochure, éditée par nos soins, de Don Francisco Melgar, l'ancien secrétaire de Don Carlos, qui, avec une verve et une logique incomparables, a réduit à leur juste valeur tous les arguments dirigés contre la France par les carlistes, les intégristes et le plus grand nombre des catholiques espagnols. De cette brochure, qui porte pour titre En Desagravio, Amende honorable, 250.000 exemplaires sont d'ores et déjà donnés, ou vendus. Nous espérons que la très large distribution de la Lettre de VEpiscopat belge aux évêques d'Allemagne et d'Autriche à laquelle nous procédons maintenant, consolidera et étendra ces heureux effets. Toujours est-il qu'à la suite des voyages

de notre trésorier M. Gay dans la péninsule, plus de cent groupes d'action s'y sont formés et le chiffre de nos correspondants français y dépasse cinq cents.

L'un des membres les plus dévoués de notre Comité, M. le baron d'Anthouard, a bien voulu tenter de susciter dans toute l'Amérique latine la création d'organisations analogues.

A la suite du voyage en Suisse de notre éditeur M. Bloud, un Comité central s'est constitué à Fribourg, sous la direction d'un président remarquablement actif, intelligent et zélé. Ce Comité a des correspondants dans les villes de Genève, Lausanne, Montreux, Lucerne, Zurich, Baie, Baden, Thun, Aarau, Soleure, Lugano, Locarno, Brigue, Saint-Gall, Coire, Saint-Maurice. La plupart ont été visités par M. Bloud. Tous sont en relations permanentes avec le président du Comité fribourgeois. Grâ,ce à eux, nous avons pu organiser une distribution méthodique de nos publications, principalement de la Lettre de VEpiscopat belge, dont la diffusion s'opère en ce moment même.

Profitant de son séjour à Lucerne, notre représentant a porté l'hommage reconnaissant du comité au grand poète suisse de langue allemande. Cari Spitteler, dont l'intervention gêné-

rcuse en faveur des alliés a été un geste si émouvant. Si M. Cari Spitteler n'est point catholique, nous n'avions en effet pas le droit d'ignorer que cet écrivain, en qui les Allemands se plaisaient à saluer avant la guerre « leur plus grand poète vivant », a noblement sacrifié à la cause du droit, de la justice et de la vérité tous les avantages moraux et matériels que lui valait, au pays d'outre-Rhin, cette haute réputation.

Quelle reconnaissance ne devons-nous pas aux collaborateurs qui se dévouent si généreusement à notre cause ! Beaucoup, ne craignons pas de le proclamer, sont des religieux, vivant sur la terre d'exil ; les plus jeunes ont répondu à l'appel de la patrie en danger et sont venus lui offrir leur sang; les plus âgés travaillent pour elle, en se faisant, au grand étonnement, parfois même au grand mécontentement des étrangers, leurs hôtes, les premiers artisans de notre propagande. Tous oublient ce qu'ils ont pu souffrir de leur pays : u A peine, écrit M. Gay (dans le premier numéro du Bîdleti?t des groupes d'action), à peine si, dans leurs longues lettres, on pourrait relever une timide récrimination, un regret qui s'exprime discrètement au tournant d'une page pleine de foi vibrante, d'une certi-

tude absolue des réparations de demain. Tous, en face de la tâche proposée, taisent leurs revendications et profitent de l'occasion que nous leur offrons pour chanter un hymne d'amour à la France. »

Quels résultats avons-nous obtenus?

Telle est, Mesdames et Messieurs, la dernière question qui se pose à nous.

Tout le monde le comprend, il n'est guère possible d'y répondre avec une précision rigoureuse. Que d'éléments impondérables, en effet, dans un état d'esprit et dans l'appréciation de cet état d'esprit!

Au surplus, ne faudrait-il point suivre pas à pas l'opinion dans chacun des pays neutres? Un exposé comme celui-ci ne saurait comporter une étude aussi minutieuse.

Bornons-nous donc à ces trois constatations générales:

Nous avons ému l'opinion.

Nous avons inquiété les Allemands et transformé en défensive leur offensive jusque-là si hardie.

8o UNE CAMPAGNE FRANÇAISE

Nous avons amené les catholiques des pays neutres à écouter nos raisons et à nous rendre justice sur plusieurs points.

Nous avons ému V opinion. — Et ici, permettez-moi de rendre hommage à la presse, celle de Paris, celle de nos provinces. A part quelques organes, en très petit nombre, — d'un radicalisme grincheux et sectaire, qui nous ont accusés de ne point aimer la France pour elle-même et d'avoir surtout pour but la propagande religieuse, ce qui, à leurs yeux, était rompre l'Union sacrée qu'ils respectent comme on sait, — tous les journaux ont accueilli avec une sympathie active et efficace notre patriotique entreprise. Le nombre des articles que nous avons reçus, — en y comprenant, il est vrai, la presse étrangère, — s'élève à plusieurs milliers ; la collection de ces articles forme déjà trente-cinq gros volumes. Les écrivains les plus éminents, les maîtres les plus illustres, les Barrés, les Masson, les Cochin, les Lamy, les Bazin, les Charmes, les Doumic, les Veuillot, les Lerolle, les Lamarzelle, les Montorgueil, et combien d'autres ont ajouté à nos actes et à nos écrits la valeur et l'éclat de leurs commentaires.

Toutes les grandes revues, la Revue des Deux Mondes, le Correspondant, la Revue, les Etu-

UNE CAMPAGNE FRANÇAISE 8l

des, la Revue du clergé français nous ont consacré des articles de fond. Hier encore, M. Louis Barthou, dans les Annales^ louait telle de nos tentatives. Par la plume de leurs chroniqueurs religieux, de grands journaux, le Figaro^ V Eclair, VEcho de Paris, la Libre Parole, le Gaulois, les Débats, V Action française, ont suivi avec une bienveillante attention et mis en lumière tous nos efforts. La Croix, non contente de nous aider par d'excellents articles, a accueilli toutes nos communications et accepté de publier nos listes de souscriptions. D'un cœur unanime, les évêques nous ont ouvert les colonnes de leurs Semaines religieuses. Seule, la difficulté de choisir m'empêche de nommer ici les grands organes de nos départements qui ont fait rayonner notre action dans tout le pays.

Deux feuilles étrangères catholiques, mais de langue française, chez nos voisins de Suisse, sans oublier les services que nous a rendus l'impartiale Gazette de Lausanne, ont contribué, à l'égal des nôtres, à saisir l'opinion : VEcho Vaudois et le Courrier de Genève.

Nous avons inquiété les Allemands et nous les avons réduits à se défendre.

L'un d'entre eux, le docteur Finke, dès les premiers jours, avait écrit dans la Frankfurter

Zeïtmig : a L'ouvrage de Mgr Baudrillart va prochainement être traduit en plusieurs langues étrangères. Il fera sa marche triomphale à travers le monde des neutres des deux côtés de l'Océan. Son influence sur les catholiques neutres, si l'on ne réagit pas, pourra être assez puissante et non sans péril. Il faut faire quelque chose. Je ne crois pas nécessaire une réfutation explicite... Une protestation solennelle des autorités catholiques au monde catholique suffira. L'Autriche pourrait s'en mêler aussi. Ce n'est pas une affaire purement religieuse; elle peut devenir aussi politique et d'une importance capitale. Tua res agitur : voilà ce qu'on peut dire à ceux qui dirigent notre politique et nos armées. »

Vous n'avez pas perdu le souvenir des télégrammes qu'échangèrent à ce sujet l'empereur d'Allemagne et les deux cardinaux de Cologne et de Munich : (( Nous ne manquerons pas de déposer une plainte devant le chef suprême de l'Eglise », disaient ceux-ci.

Nous nous empressâmes de faire savoir que nous ne souhaitions rien de plus que d'avoir l'occasion de soumettre à un tel juge les idées et les faits que nous avions avancés. Cette perspective paraît avoir agi sur l'esprit de ceux qui

nous menaçaient, à la façon de la demande d'enquête formulée par NN. SS. les évêques de Belgique. Il ne fut plus question de rien. En revanche, un chef de corps d'armée déclara passible de trois ans de prison quiconque serait trouvé en possession du livre incriminé.

Malgré le conseil du docteur Finke, les tentatives de réfutation ne firent pas défaut ; manifestes solennels, interviews, articles de journaux, lettres ouvertes, se succédèrent pendant plusieurs mois ; nous ne manquâjnes pas d'y répondre.

Trois ouvrages considérables, l'un qui porte le même titre que le nôtre : La Guerre allemande et le Catholicisme, par le chanoine Rosenberg; l'autre le Catholicisme allemand dans la guerre mondiale^ par les professeurs de la Faculté de théologie de Paderborn et préfacé par Mgr Schulte, évêque de Parderborn ; le dernier paru, à notre connaissance, Culture allemande^ catholicisme^ guerre mondiale, ouvrage collectif également, publié sous la direction du docteur Pfeilschifter, et signé par des écrivains connus, contiennent, avec celui du docteur Schroers, la Guerre et le Catholicisme^ antérieur de trois mois à notre premier volume, tous les

arguments sérieux que l'Allemagne oppose à notre thèse.

Ce sont ces arguments sérieux que discute sérieusement notre livre : U Allemagne et les alliés devant la conscience chrétienne.

On sait qu'à la suite de ces polémiques, quelques avances pacifiques nous ont été faites par l'intermédiaire d'un journal hollandais. Certes, nous ne voulons pas diviser l'Eglise catholique et nous tenons à demeurer fidèles à la justice et à la charité; mais nous ne pouvons pas ne pas continuer à éclairer les neutres qui ont été trompés ; tant que le mal n'a pas été avoué et réparé, il doit être dénoncé.

(( C'est par milliers, écrivait M. Frédéric Masson, dans le Gaulois, après notre première publication, qu'il faut répandre ces documents irréfutables. Les Allemands, dès le début de cette guerre, où ils inaugurèrent la manière forte qu'enseigne leur culture, ont arrosé d'obus les rangs de nos soldats, de documents faussés et de photographies truquées les rangs des neutres. A présent, c'est à nous d'arroser. »

Quel a été, chez les neutres, le succès de cet « arrosage » ?

Nous avons, ai-je dit, amené les catholiques

de ces pays à écouter nos raisons et à nous rendre justice sur plusieurs points.

Pour vous le prouver, j'aimerais à vous lire quelques-unes des lettres, parfois fort émouvantes, que nous avons reçues d'Italie, d'Espagne, de Suisse, de Hollande et des deux Amériques. Le temps me manque. Je devrais aussi vous citer des articles de journaux; à tous ceux qui étaient déjà nos amis, nous avons procuré l'aliment solide de leurs controverses et le moyen de ne laisser aucune attaque sans réponse. D'autres, franchement et sincèrement neutres, ont consenti à nous servir de tribune : par exemple, le Tijd, d'Amsterdam. Il en est qui, longtemps tout à fait hostiles, ont compris que la justice exigeait d'eux qu'ils fissent entendre les deux cloches : ainsi les deux grands journaux catholiques espagnols, El Universo, puis El Debate, qui veulent bien maintenant publier, quatre ou cinq fois par mois, des articles émanant de notre Comité et dont la plupart sont dus à la plume habile et vaillante de M. François Veuillot; non seulement ils le font, mais ils ont annoncé qu'ils le feraient et pourquoi. Même le chef du parti jaimiste, en Espagne, M. Vasquez Mella a presque complètement renoncé à attaquer la France sur le terrain religieux et il a été jusqu'à

dire dans un discours retentissant : « Si la France n'était pas l'alliée de l'Angleterre, je serais Tami enthousiaste de la France. »

Nous pouvons donc constater un certain revirement, à tout le moins un certain ébranlement de l'opinion, chez les catholiques des pays neutres.

Mais gardons-nous de toute illusion ! Nous sommes encore très loin d'un revirement total. Pour l'obtenir, il faut deux choses : une action plus intense, une propagande méthodique, sérieuse et constante, organisée dans chaque pays, et nous ne serons en état de poursuivre une telle propagande que si on nous en procure les moyens. Secondement, il importe surtout qu'aucun acte ne vienne fournir à nos adversaires de nouveaux arguments et l'occasion d'affirmer que nos assertions, à nous catholiques, ne correspondent pas à la réalité. Toute manifestation de haine anticléricale, toute atteinte à l'Union sacrée, tout acte arbitraire à l'égard de prêtres accusés d'avoir tenu en chaire un langage soi-disant peu patriotique, toute (( rumeur infâme » sont immédiatement relevés par des centaines de journaux à l'étranger et, dans les jours qui suivent, notre courrier nous

apporte de tous pays ces coupures soulignées et souvent commentées.

Encore une fois, souffrez que j'exprime ma pensée tout entière, dût-elle aller à l'encontre de celle d'une partie de cet auditoire, ce que je ne crois pas, car je ne demande rien, ni au pouvoir, ni à l'opinion, qui ne puisse être accordé par des hommes simplement soucieux du bien général. Je dis donc qu'il me paraît de toute nécessité qu'à l'avenir quelque chose change dans la manière de se comporter du gouvernement et même du peuple français vis-à-vis de l'Eglise et vis-à-vis de Dieu.

Que la séparation de l'Eglise et de l'Etat soit maintenue, passe! On trouvera, un jour ou l'autre, quelque moyen de la rendre acceptable. Mais que le gouvernement français continue à ignorer le Saint-Siège, qu'il n'ait aucun représentant auprès de lui, alors que des gouvernements orthodoxes, protestants, musulmans, et parfois même païens, en ont habituellement, ou en envoient à l'occasion, cela ne saurait être admis. Que le gouvernement français, sous le nom de laïcité, demeure fidèle à son principe de neutralité religieuse, nous nous inclinons; mais, que, seul de tous les gouvernements du monde, il considère comme une impossibilité de pronon-

cer le nom de Dieu et de prier, en quelque circonstance et de quelque façon que ce soit, qu'en d'autres termes il se déclare officiellement athée, c'est la pierre de scandale pour nous et pour rimmense majorité des hommes en tout pays.

Quant au peuple lui-même, j'ai rappelé, — et de ce que j'ai dit, je ne retire rien, — tout ce qu'il garde de vertus chrétiennes et d'esprit religieux, ce qu'il en retrouve aussi dans des occasions comme celles où nous sommes. Mais je ne ferme pas les yeux sur les régions trop nombreuses où ces vertus et cet esprit ont déplorablement baissé, çà et là même disparu. Il importe donc que le peuple français devienne dans son ensemble plus chrétien. Il importe aussi qu'il le montre; qu'il se défasse de ce triste respect humain qui le pousse à cacher ce qu'il a de meilleur et à se vanter de ce qui est loin de l'honorer; qu'il traite moins légèrement les questions religieuses, et que, quand il vote, il en saisisse mieux l'importance, quels que soient par ailleurs les principes politiques et les intérêts qu'il tienne à sauvegarder.

Autrement, nous aurons beau faire; l'étranger ne sera jamais pleinement convaincu par nos explications. « Oui, nous dira-t-on, l'Aile-

iiagne fait courir d'incontestables dangers au catholicisme et même à tout le christianisme; Dui, il y a chez vous beaucoup de catholiques et des œuvres dignes de T admiration de tous les chrétiens ; par là, vous exercez encore dans le monde une action catholique; mais les catholiques, chez vous, comme en Allemagne, ne sont qu'une minorité; si le peuple français était dans son ensemble ce que vous prétendez, il ne s'obstinerait pas, après tant d'expériences faites, à envoyer au Parlement des majorités anticatholiques, dont émane après tout votre gouvernement, gouvernement dont vous ne pouvez nier qu'il ne soit, lui aussi, une menace pour l'Eglise; vous nous avez inspiré la défiance de l'Allemagne, mais vous n'avez pas conquis notre confiance. Nous ne souhaitons plus au même degré la victoire de vos ennemis. Mais nous n'osons pas faire des vœux pour la vôtre. » Vous comprenez, — nous n'avons pas ici à faire valoir des considérations d'un autre ordre, — qu'il y va des intérêts les plus sérieux de notre patrie et des sympathies dont elle a besoin auprès des gouvernements et des peuples pour conserver, ou pour reconquérir son rang dans le monde; qu'il y va même de sa bonne renommée et, je l'ose dire, de son honneur.

Nous affirmons, — et nous avons raison d'affirmer, — que nous défendons la cause du Droit et celle de la Civilisation; mais ce droit est le droit chrétien et cette civilisation est la civilisation chrétienne; les défendre au dehors et les abandonner peu à peu pour nous-mêmes, ce serait une étrange et déshonorante contradiction ; au fond, ce serait une hypocrisie analogue à celle que nous reprochons au kaiser. Mieux vaudrait dire franchement : « Nous faisons la guerre pour une cause nationale, pour des intérêts politiques et économiques; cela nous suffit; et nous comptons sur notre force pour triompher. » A parler ainsi, nous garderions encore sur les pangermanistes la supériorité morale de n'avoir pas été les agresseurs et de nous trouver en cas de légitime défense, par conséquent de faire une guerre juste; mais notre idéal serait en dernière analyse, de même nature. Je prétends qu'il est aujourd'hui plus noble et c'est pourquoi je tiens à revendiquer et à pouvoii revendiquer demain comme aujourd'hui, poui notre propagande, non seulement la qualifica tion d'utile, mais celle de loyale.

(Conférence prononcée le 24 mars 19 16 à la Société des Conférences^

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