‹ Une campagne française;Chapitre 7 sur 9 · GUILLAUME, I. R · texte numérisé non relu

GUILLAUME, I. R

igo UNE CAMPAGNE FRANÇAISE

A cette menace, le Comité de propagande répondit par cette phrase qui termine sa Réponse au manifeste des jy catholiques allemands (12 juillet 1915).

« S'il vous -plaît d'en appeler à un tribunal plus haut que celui de Vopinion, avec reconnaissance nous acceptons. »

En fait, les cardinaux ne déposèrent aucune plainte. Ils se bornèrent à « exprimer leur douleur » dans l'adresse du Saint-Siège des évêques allemands, réunis à la Conférence de Fulda, le 17 août 191 5.

Et le Pape se contenta de leur répondre, d'une manière hypothétique, qui impliquait clairement qu'il ne jugeait pas que la faute eût été jusque-là commise « que ceux-là s'écarteraient bien de la voie royale de la tolérance et de l'amour du prochain, conduisant à la paix qui se croiraient autorisés à dénigrer par la parole et par la plume les actions des catholiques d'un autre peuple ». (Lettre de S. S. Benoît XV aux évêques allemands, du 6 septembre 1915, publiée dans des Acta apostolica fedis, du 6 octobre 191 5).

C'était un avertissement pour l'avenir et qui s'adressait aux catholiques du monde entier.

Les catholiques allemands le reconnurent, comme il appert de cette communication qui fut faite de Cologne au journal hollandais le Tijd, du 27 septembre. Il y est formellement avoué que la condamnation n'a pas été obtenue et que les catholiques allemands ont renoncé à la poursuivre :

« L'encouragement du Pape pour garder l'union entre les catholiques et pour une tolérance chrétienne vis-à-vis des catholiques des autres pays belligérant? a fait ici une très bonne impression. Non seulement les catholiques allemands — sauf dans le cas d'ex-

trême nécessité — éviteront à partir d'aujourd'hui toute publication polémique, mais en -plus ils n'insisteront -pas à Rome pour avoir la décision sur laquelle on pouvait compter à propos des dépêches connues expédiées par les deux cardinaux allemands.

« D^ailleurSf il est arrivé sub rosa différentes choses qui ont rendu indésirable de forcer Rome à une telle décision. Non seulement les autorités ont pris connaissance de nouveaux faits et de preuves indiscutables, qui montrent les événements de Belgique dans une autre lumière, mais aussi on jugeait dans les milieux allemands — pour des raisons de désirs de réconciliation — pas souhaitable de rechercher une décision qui (EN DEHORS DE CECI QU'ELLE SEMBLAIT PROBLEMATIQUE) mêlerait la plus haute autorité dans des désaccords qui sont liés à des contestations politiques et à des débats de nationalisme passionné.

« Si maintenant le Comité catholique de propagande française pouvait trouver dans la lettre du Pape des raisons pour vouloir la réconciliation, on pourrait supprimer dans tous les cas provisoirement une polémique qui est peu édifiante et se borner à des exposés juridiques, par exemple sur la question des droits des peuples.

<( Dans tous les cas, qu'on n'oublie pas en France les raisons par lesquelles j'ai déjà tâché d'expliquer (et non d'excuser) l'attitude des catholiques allemands : leur connaissance incomplète des faits et opinions dans les pays belligérants et neutres ; leur patriotisme, qui ne doit pas s'écarter de l'union qui lie le peuple allemand, et enfin et surtout, la peur très grande d'un deuxième Kulturkampf, qui serait doublement dangereux si les catholiques allemands avaient seulement l'apparence d'être d'accord avec la

campagne faite en France contre la façon de faire la guerre de l'Allemagne.

Au moment même où le Saint Père écrivait la lettre du 6 septembre, il appelait, pour de tout autres motifs, à Rome, Mgr Baudrillart, qui y arriva le 10 septembre. Le bruit se répandit dans les journaux français et étrangers qu'il s'agissait de la condamnation, ou du blâme de l'ouvrage : « La guerre allemande et le catholicisme. » De Fribourg, oii il se rendit en sortant de Rome, Mgr Baudrillart adressa à la Gazette de Lausanne, qui s'était fait l'écho de ce bruit, la lettre suivante, qu'elle inséra le 18 septembre :

Lettre à la '^ Gazette de Lauzanne "

Fribourg (Suisse), le i/ septembre 191 5. Monsieur le Directeur,

Je lis dans le numéro du 16 septembre de la "^azette de Lausanne l'information suivante :

Mgr Baudrillart, Recteur de l'Institut catholique, est arrivé à Rome pour y protester contre la condamnation du livre la Guerre allemande et le Catholicisme que les cardinaux allemands voudraient obtenir du Vatican. »

Je viens, en effet, de passer quatre ou cinq jours à Rome. Je puis donner ma parole d'honneur que pas un mot de blâme, ou même de critique, ne m'a été adressé, ni par le Saint-Père, ni par le Cardinal secrétaire d'Etat, ni par qui que ce soit, au sujet du livre La Guerre allemande et le Catholicisme. Il n'est d'ailleurs pas vrai que les cardinaux ou les évêques allemands aient demandé la condamnation de ce livre. Je n'ai reçu à Rome que des témoignages évidents

de confiance et même d'affection, dont je demeure profondément touché.

Je vous serais reconnaissant, Monsieur le Directeur, de publier cette lettre, et vous me permettrez de saisir cette occasion de vous remercier très vivement du bel article que contenait sur le livre en question, la Gazette de Lausanne du mercredi 1 5 septembre.

Veuillez agréer. Monsieur le Directeur, l'assurance de mes sentiments de haute considération.

Les Alkxïiands n'en persistèrent pas moins à affirmer en tous pays que le livre de « Mgr Baudrillart » était condamné par Rome, Ils y joignirent même d'autres calomnies. Mgr Baudrillart n'y répondit que quand il en fut formellement sollicité. C'est ce qui advint le 17 février 1916 : un religieux d'Altdorf (Suisse) lui adressa la lettre suivante, à laquelle Mgr Baudrillart répondit. '

(( Monseigneur le Recteur de Tlnstitui Catholique,

« UUrner-Wochenblatt imprimé à Altdorf, chelieu du canton d'Uri, public dans son numéro ; deuxième feuille, à la date du samedi 12 février igr un article sur (( la situation du Pape » ; « Die Laf des Pafstes ». Ce journal est entièremient conserv. teur ; c'est la seule feuille catholique de la région les lecteurs catholiques pour Tensemble doivent êîi' avertis des erreurs qui sont contenues dans cet arti-

cle, spécialement dans l'alinéa concernant la noble France, les évêques français et Monseigneur le Recteur de l'Institut catholique. Les lecteurs catholiques d'ici s'attendent à cette rectification et la liront avec plaisir.

(( Veuillez donc, Monseigneur, m'envoyer votre protestation à ce sujet, ainsi que la rectification des idées énoncées dans cet article ; je me chargerai de les faire publier dans le même journal le plus vite possible ; car il y va de l'honneur du clergé et des catholiques français ! — L'article n'est pas signé ; mais l'auteur, ne va-t-il pas jusqu'à dire : Le péril pour le Pape et le Vatican est sûrement du côté de la France ; Benoît XV est aussi l'ennemi, y est-il dit, des catholiques nationalistes et chauvins, parce qu'il a refusé de sanctionner les injustices de la France et parce qu'il a pris position, fermement, contre les reproches ineptes, lancés par le Cardinal Amette de Paris contre l'Allemagne. En aucun pays du monde, le chauvinisme ne domine autant les questions religieuses qu'en France; voilà comment le Recteur de l'Université Privée, Catholique, de Paris, Mgr Baudrillart, l'auteur du libelle : LEglise et la guerre allemande ^ a pu dire cyniquement à un chanoine hollandais : « Si Benoît XV ne comprend pas que nous avons raison, alors, il faut qu'il descende du Siège romain, et nous choisirons un pape légitime à Avignon. » Lorsque peu de temps après, cette assertion fut rapportée au Cardinal Luca (probablement Luçon), Tun des plus influents princes de l'Eglise en France, avec la remarque qu'elle n'est qu'une pure absurdité, celui-ci répondit : « Suivant les circonstances, ce n'est point du tout pure absurdité. — (( Point n'est besoin de longs développements, à

use de cela. C'est un fait que les quatre-cinquièmes

des Evêques français sont prévenus contre le Pape. » (( Voilà, par ricochet, des pensées absurdes, qui^ dans la mentalité des catholiques suisses allemands, doivent être rapportées au plus tôt ; veuillez donc envoyer votre rectification et votre protestation que je ferai paraître dans le mênie journal.

<( Le Comité catholique de Propagande française verra comment, en Suisse allemande, on pourra le mieux combattre les erreurs au sujet des Evêques français. L'idée, qu'en cas de défaite, les catholiques, avec des Evêques, feraient défection en France, a plus ou moins cours; ces derniers proclamant que le Sacré-Cœur et la sainte Vierge doivent sauver la France et lui donner la victoire certainement, le clergé suisse allemand a parfois de drôles d'idées qu'il faut cependant redresser par la réfutation.

a Vous priant. Monseigneur, d'agréer Ihommage de mes profonds respects, veuillez...

Lettre à I' " Urner Vochenblatî"

Paris, 19 février igi6.

Mon très Révérend Père,

Je vous remercie de m* avoir envoyé le numéro du journal à'Altdorf : Urner Wochenblatt du 12 février 19 16 (n° 7). Je me croirais déshonoré si j'avais jamais tenu le langage qu'il me prête. Sa bonne foi a été entièrement surprise, car j'ai dit LE CONTRAIRE de ce qu'il me fait dire. Il est inutile de discuter : vous pouvez mettre les textes mêmes sous les yeux des lecteurs. Je n'ai donné qu'une interview à un Hollandais ; elle a été publiée au mois de juillet par le Tijd d'Amsterdam et reproduite dans notre Bulletin de propagande française du i" août 191 5 (i). Je vous l'envoie et je souhaite ardemment que vous en publiiez intégralem-ent la phrase (page 21), où je réponds à la sotte accusation qui avait été

(1) Voir ci-dessus, p. 138.

portée contre moi et contre nos évêques par un journal ALLEMAND,

Depuis lors, j'ai inséré, comme directeur de la Revue pratique d'Apologétique, dans le numéro du 15 décembre 191 5, un commentaire, écrit au nom de la direction tout entière par l'un des trois directeurs, sur l'allocution consisteriale du 6 décembre IQ15. Vous pouvez égale ment le publier.

Le Saint-Père Benoît XV en fut tellement satisfait que, dès le 10 janvier, le Cardinalsecrétaire d'Etat m'écrivit ceci :

Vatican, 10 janvier 19 16.

« Votre Revue pratique d'' apologétique, dans (( son numéro 240, 15 décembre 191 5, a publié (( un article très bien fait sur le discours du (( Pape au Consistoire du 6 décembre. Tâch< « de faire pénétrer les mêmes idées dans des « journaux qui ne sont pas des nôtres, par « exemple, etc., etc..

<( Veuillez agréer mes meilleurs vœux cl (( bonne et heureuse année.

« Pierre, card. G as par ri.

Mes sentiments de dévouement au Saint-Siège sont tellement connus et tellement ardents qu'ils m'ont valu de réelles inimitiés dans certains milieux libéraux ou modernistes, et Pie X le savait bien.

Notre Saint-Père Benoît XV ne les connaît pas moins; et c'est pourquoi il me manda à Rome au mois de septembre dernier, non pour blâmer notre campagne de propagande, mais pour me donner une mission de confiance dont pourrait témoigner son illustre représentant en Suisse, Mgr Marchetti, que je vis à Fribourg, à mon retour de Rome. Le cardinal Gasparri me traita en ami ; me recevant à sa table et me faisant participer à sa promenade d'après-midi.

Quant à nos évêques, plût à Dieu que les évêques allemands fussent aussi romains que le sont les nôtres ! Le cardinal Lîica (je suppose que c'est le cardinal Luçon, l'héroïque archevêque de Reims que l'on désigne sous ce nom), a une tendre dévotion pour le Saint-Père ; de même le cardinal Amette, qui, dans la chaire de \otre-Dame de Paris, a développé ce thème : - Plus que jamais Romain et Français y d'autant plus Romain que plus Français. »

J'espère, mon très Révérend Père, que dans le noble berceau de la Suisse, dans ce catholique

pays que j'ai tant de fois parcouru avec amour, on ne me refusera pas la justice à laquelle j'ai droit et je compte sur vous pour m'aider à l'obtenir. ^ '1| Veuillez agréer, mon très Révérend Père, mes respectueux hommages en N.S.J.C. et en Sa Sainte Mère.

Lettre à V Humanité"

, Le journal L'Humanité ayant, à deux ou trois reprises, mis en cause Mgr Baudrillart, celui-ci lui adressa le 6 octobre 1915, la lettre suivante qu'elle inséra le 20.

Paris, le 6 octobre 1915- Monsieur le Rédacteur,

Vous me mettez en cause dans V Humanité de ce matin, avec courtoisie d'ailleurs. Laissez-moi donc invoquer simplement cette même courtoisie pour vous demander l'insertion de cette réponse.

Faut-il vous rappeler que ce que vous nommez le serment de mouchard réclamé des évêques allemands, est le même serment qu'exigeait, à l'égard du roi de France, le Concordat de 15 16, et, à l'égard du gouvernement de la République, le Concordat de 1801, celui-là même qui a vécu jusqu'en 1905 :

« Art. 6. — Les évêques avant d'entrer en fonctions, prêteront... le serment exprimé dans les termes suivants :

« Je jure et promets à Dieu, sur les saints Evangiles, de garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par la Constitution de la République française. Je promets aussi de

n'avoir aucune intelligence, de n'assister à aucun Conseil, de n'entretenir aucune Ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique et si, dans mon diocèse ou ailleurs, j'apprends qu'il se trame quelque chose au préjudice de l'Etat, je le ferai savoir au gouvernement.

(( Art. 7. — Les ecclésiastiques du second ordre prêteront le même serment entre les mains des autorités civiles, savoir au gouvernement. »

Les articles organiques (art. 18 et 27) interd' saient aux évêques et aux curés d'exercer aucune fonction avant d'avoir prêté ce serment, les premiers au chef de l'Etat, les seconds au préfet.

Disons donc, si vous le voulez, que la tro^ sième République a bien fait d'abolir le sermerr politique sous toutes ces formes, surtout dan un pays qui a si souvent changé de gouvernement ; mais ne nous étonnons pas de trouver un tel serment dans un Concordat contemporain cl la Restauration (le Concordat prussien est d 1821) et dans un pays qui n'a point changé di régime.

Quant à mon obéissance au Pape,. croyez bien, Monsieur, que je n'éprouve aucune difficulté à la concilier avec la conviction que la guerre doit être poursuivie aussi longtemps qu'il sera néces-

sairc pour le bien de notre patrie. La paix dont le Pape a parlé dans sa lettre du 28 juillet est une paix (( conforme au droit et aux justes aspirations des peuples ». N'est-ce pas celle que vous demandez et qu'a réclamée dans son dernier discours M. le Président du Conseil ?

Permettez enfin que je saisisse cette occasion de vous assurer qu'après la guerre le gouvernement n'aura nul besoin, comme VHumanité l'y invitait charitablement ces jours-ci, de me refuser tout passeport pour me rendre aux Congrès qui pourront se tenir en Allemagne.

Avant la guerre, en un temps oii votre illustre fondateur, mon ancien camarade de l'Ecole normale, Jaurès, ne se faisait nul scrupule de suivre une ligne de conduite toute contraire, j'ai toujours- refusé, quant à moi, de participer aux Congrès qui se réunissaient en ce pays ; je me suis même retiré de l'œuvre des Congrès scientifiques internationaux des catholiques que j'avais contribué à fonder, lorsqu'il fut décidé que celui de 1900 se tiendrait à Munich. Ce que je n'ai pas fait avant, je ne le ferai pas après.

Veuillez agréer. Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

Alfred BaudRILLART, Recteur.

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