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LE VOYAGE EN ESPAGNE

Les étapes du voyage

'our faciliter l'intelligence des documents qui suivent, il est bon de rappeler les principales étapes du voyage fait par Mgr Baudrillart, en Espagne, au printemps de 1916.

Parti de Paris le 16 avril par le rapide du soir, Mgr Baudrillart s'arrêtait quelques heures le lendemain à Saint-Sébastien pour fixer, avec le très dévoué président du Comité de cette ville la date et le sujet de la conférence qu'ils se proposait d'y donner.

Il se rendit ensuite à Vitoria pour saluer l'évêque du diocèse et mettre en quelque façon son voyage sous l'égide de l'épiscopat. Mgr Prudencio Melo lui réservait Faccueil le plus sympathique et, tout en lui accordant les autorisations nécessaires pour le sermon de charité de Santa Maria, Sa Grandeur donnait

Mgr Baudrillart l'assurance formelle qu'elle ferait tout le possible pour présider elle-même la cérémonie.

Le 18 au soir, Mgr Baudrillart arrivait à Madrid. Le lendemain 19, il était reçu par l'évêque de Madrid l'évêque de Sion et l'ambassadeur de France. Le soir il donnait à l'Institut français, en présence d'un auditoire nombreux et choisi, une conférence à laquelle assistaient notamment les ambassadeurs de France et d'Italie, le ministre de Belgique, le recteur de l'Académie universitaire catholique de Madrid, des représentants du clergé régulier et séculier. Cette

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conférence dont le sujet était « La renaissance religieuse et patriotique de la jeunesse française avant l'appel aux armes », eut un effet considérable. Le 21 avril, Mgr Baudrillart était honoré d'une longue audience par S. M. le roi Alphonse XIII — qui l'avait fait assister aux cérémonies religieuses célébrées au palais royal pendant la Semaine Sainte. L'infante Isabelle avait également tenu à le voir. L'accueil le plus cordial était fait par le comte d<: Romanonès, président du conseil des ministres, Mgr Baudrillart.

Mgr révêque de Madrid donnait en son honneui un déjeuner auquel assistaient les notabilités ecclé siastiques. Enfin, le recteur de l'Institut catholique de Paris était reçu par S. Exe. Mgr Ragonesi, nonc( apostolique, qui, le jour même, lui rendit longue ment sa visite.

Ajoutons que Mgr Baudrillart prêchait dan; l'église Saint-Louis-des-Français, le vendredi saint e le dimanche de Pâques, et que ces deux sermons prononcés devant les membres les plus notoires d< l'aristocratie espagnole, furent pour la cause fran çaise un grand succès.

Mgr Baudrillart, qui avait passé à Alcalâ de Hena res le lundi de Pâques, quitta Madrid le 27 avril ai matin pour Saragosse, où il reçut l'hospitalité a. monastère bénédictin de Cogullada. Il y réunit le membres de notre Comité et donna une conférenc aux dames françaises de Saragosse. La plus cordial réception fut faite au recteur de l'Université catholi que de Paris par l'Université de Saragosse.

Mgr Baudrillart quittait Saragosse dans l'après midi du 29 avril et arrivait dans la nuit à Barce lone ; malgré l'heure tardive une foule nombreus» l'attendait et lui fit une réception enthousiaste. Le:

Pères Maristes de la rue Bruch lui donnèrent l'hospitalité. Il y recevait le lendemain la visite de S. G. Mgr l'Evêque élu de Vich. Il prêchait à la chapelle française, visitait divers établissements d'enseignement et de bienfaisance donnait au Coliseo Pompeya une conférence chaleureusement applaudie et quittait Barcelone le 4 mai.

Mgr Baudrillart devait s'arrêter à Tarragone. Maleureusement, Mgr l'archevêque était précisément

ors à Madrid, de telle sorte que Mgr Baudrillart oursuivit sa route jusqu'à Valence. Il y fut reçu par le consul, le président de V Alliance française, le président de la Chambre de commerce. Il visita le Collège de V Alliance française et la Chambre de commerce, où il prononça une allocution. Il quitta Valence le 5 mai à midi pour Alicante, où il arriva le soir et fut chaleureusement reçu à la gare par le consul de France, entouré de la colonie française, de la colonie belge et de quelques amis espagnols, à la tête desquels était le chanoine Serrano.

La journée du 6 mai fut consacrée aux réunions de notre comité et à la visite du Collège français. Le 7, il célébrait la messe de première communion des enfants de la colonie et du collège français, y prêchait, et donnait, en outre, au théâtre municipal une grande conférence sur ce sujet : « L'héroïsme et la foi de la jeunesse française dans la guerre actuelle. » La journée du 7 mai se termina par un banquet offert par la colonie à Mgr Baudrillart, sous la présidence de notre consul. Le lendemain, il se rendit à Elche.

D'Alicante, il revînt à Madrid, s'arrêtant une journée à Tolède. Il y eut audience de S. Em. le cardinal Guisasola, qui l'assura que toute parole déplacée contre la France avait cessé depuis longtemps

dans les sermons. A Madrid, il assista à la séance de l'Académie d'histoire dont il fait partie, séance au coirrs de laquelle il présenta la publication récente des Lettres du duc de Bourgogne au roi d^Es-pagne Phili-ppe V.

Enfin, M. Maura ayant exprimé le désir de voir Mgr Baudrillart et de s'entretenir avec lui, il se rendit à cet appel. La conversation fut particulièrement cordiale. On connaît d'ailleurs les sentiments sympathiques de réminent homme d'Etat espagnol à l'égard des Alliés.

Pendant ces quatre jours, Mgr Baudrillart fit un grand nombre de visites et de démarches utiles à la propagande française.

Mgr Baudrillart se rendit ensuite à Valladolid où il arriva dans la journée du 13 mai et reçut l'hospitalité au Collège des Anglais, fondation du XVI« siècle, analogue au Collège des Irlandais qui subsiste encore à Paris.

Il rendit visite à S. E. le cardinal et aux autorités locales, prêcha au couvent des Dominicaines françaises ainsi qu'au collège des Anglais et donna dans les salons de VAteneo une conférence présidée par le recteur de l'Université, le doyen du chapitre, le président de VAteneo et suivie par une assistance d'élite.

Mgr Baudrillart arrivait à Saint-Sébastien le 16 mai au soir et était reçu gracieusement à l'hôtel de Londres, par le propriétaire, M. Dupouy, qui est le doyen de la Colonie française.

A Saint-Sébastien où il séjourna jusqu'au 19 mai, Mgr Baudrillart a visité les collèges et les œuvres de nos congrégations : collège des Dominicains, collège des Jésuites (Hernani), collège des Dominicaines, Visitandines, Sacré-Cœur, Frères des Ecoles chrétiennes. Œuvre des petites aveugles, etc., etc.

L'événement principal de son séjour a été le scrnon de charité pour les églises dévastées de France ît de Belgique, superbe manifestation de patrio- ;isme et de foi religieuse. La quête produisit pludurs milliers de pesetas. Fait particulièrement tou- :hant : nombre de femmes se dépouillèrent de leurs bijoux pour les donner à la quête. Parmi ces bijoux, une croix en diamants vaut à elle seule plus de 2.000 pesetas. Toutes les autorités espagnoles et françaises de Saint-Sébastien étaient présentes à cette belle manifestation donnée en l'honneur de la France et de sa noble alliée la Belgique. D'ailleurs, nos représentants en Espagne ont assisté à toutes les conférences, de même qu'à toutes les cérémonies qui furent occasionnées par la présence de Mgr Baudrillart. Ceci a été fort remarqué. Au lendemain de cette inoubliable journée, le consul de France tint à manifester la reconnaissance de tous aux organisateurs de la cérémonie, à l'orateur, aux quêteuses. Il donna une fort belle réception à l'hôtel du Monte- Igueldo qui domine la baie de Saint-Sébastien et prononça des paroles pleines de tact, d'éloquence et d'élévation.

Le ig mai, dans l'après-midi, Mgr Baudrillart quittait Saint-Sébastien pour Bilbao.

A Bilbao, Mgr Baudrillart reçut l'hospitalité de M. Bellefroid, ancien consul de Belgique. Il a prononcé une allocution à la messe pour les Français qui se célèbre chaque semaine dans la paroisse de Santiago. Il a constitué un Comité de fro-pagande, composé des représentants des trois colonies française, belge et anglaise. Une fort belle réception lui a été faite à Las Arenas, bains de mer de Bilbao. Il reçut lui-même plus de cent personnes à l'hôtel d'Angleterre.

Et maintenant l'heure du retour était arrivée. A Durango, les Sœurs de Nevers, les Frères maristes, accompagnés d'une partie de leurs élèves, filles et garçons, un certain nombre de Français et de Belges, attendaient le passage du train pour lequel ils avaient obtenu un arrêt de quatre minutes; ils purent adresser quelques paroles à Mgr Baudrillart et lui remettre un superbe bouquet aux couleurs françaises.

Nos fidèles amis le saluèrent une dernière fois à Saint-Sébastien, avant qu'il ne franchît la frontière d'Espagne.

Notre propagande en Espagne (U

Monseigneur,

Mesdames,

Messieurs,

Je devrais, ce me semble, vous laisser sur les paroles que vous venez d'entendre, car c'est un programme très général qui vous a été présenté avec une éloquence et une chaleur que je ne saurais égaler. Par la force des choses, le sujet dont j'ai à vous parler est un peu anecdotique et ne se prête pas à des considérations d'une aussi haute portée; néanmoins, il se rattache, je crois bien, à l'ensemble des travaux de cette assemblée.

Ce congrès a pour titre : (( L'heure présente, ses épreuves, ses luttes, ses espoirs », et c'est précisément l'histoire d'une épreuve, celle d'une

(1) Conférence faite au Congrès Jeanne d'Arc, sous la présidence de Mgr Ginisty, évêque de Verdun.

lutte et la prévision d'une grande espérance que j'ai à vous exposer.

Une épreuve. Certes c'est une dure épreuve pour nous catholiques français, de penser que, dans une grande nation catholique comme l'Espagne, l'opinion de nos frères n'est généralement pas avec nous, et surtout qu'aux heures les plus douloureuses de cette guerre, elle n'a pas été avec nous, que nous avons été constam ment regardés avec défiance, qu'on a appré hendé nos succès et, il faut bien l'avouer, qu'or s'est réjoui des succès de nos adversaires.

Dans les pays que je viens de traverser, j'ai rencontré un très grand nombre de Français et de Belges, et ils m'ont dit à quel point avait été cruelle leur situation pendant les premiers mois et surtout pendant les premières semaines de la guerre; chaque fois qu'un succès allemand était annoncé, c'était un débordement de joie autoui d'eux; des transparents annonçaient aux popu lations les victoires de l'Allemagne; pas ur instant les bulletins du grand état-major aile mand n'étaient mis en doute; tout était pri^ pour argent comptant, et aussitôt des manifes

tations joyeuses se produisaient dans la partie la meilleure de la population, parmi les plus catholiques, les plus conservateurs.

C'était arrivé à un tel point que, dans les premiers jours de septembre 19 14, Français et

Iges n'osaient plus sortir de leurs maisons; ceux qui gardaient quelque sympathie pour eux avaient des mots de pitié, de courtoisie, presque aussi cruels que la joie des autres. Même parmi les chefs du clergé, pareilles dispositions se manifestaient, chez les évêques, dans les grands Ordres religieux, et ce n'étaient pas seulement des manifestations extérieures. On a pu citer des actes et des paroles qui atteignaient jusqu'aux consciences; par exemple celui-ci, qui est malheureusement authentique : une pauvre vieille religieuse se mourant dans de grandes souffrances disait « qu'elle offrait ses souffrances à Dieu pour la victoire de la France », et son confesseur de lui répondre que par là elle n'assurait pas son salut!

On pourrait énumérer bien des faits analogues, bien des prédications de même esprit, soit dans des communautés religieuses, soit dans les églises, devant le grand public, prédications cruelles pour les Français. Encore maintenant que de choses, malgré un incontestable apaise-

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ment, sont pénibles pour nous ! Dans nombre de villes espagnoles, chaque dimanche est l'occasion de rappeler les événements de la guerre de 1 808 à 1 8 1 3 ; toutes les fois que les Français se plaignent, on s'empresse de trouver dans les annales de l'histoire de cette guerre des actes comparables, et on répond : « Vous voyez bien que vous avez fait de même », oubliant qu'une grande partie des atrocités commises à cette époque l'ont été par des Espagnols qui, défendant leur pays, croyaient bien faire. Que de fois j'ai répondu moi-même, quand on me rappelait cette guerre : a Mais alors pourquoi vous indignez- vous contre les Belges à Louvain? Au lieu de trouver toujours cette excuse aux Allemands que les civils ont tiré sur eux, — excuse qui n'est pas fondée d'ailleurs, — pourquoi ne les admirez -vous pas, vous qui vous êtes défendus ainsi en 1808? Est ce donc à vous. Espagnols, qu'il convient de reprocher aur Belges ce qu'on prétend qu'ils ont fait? »

Autres procédés douloureux pour les Français : dans beaucoup de journaux, dans les journaux d'extrême droite — et ils se vantent d'être les plus catholiques — les succès des Allemands sont annoncés avec des titres gigantesques; quand il y a un succès français, il est annoncé

en petits caractères et sous cette forme : (c Les Français disent qu'ils ont pris une tranchée, etc., etc. » J'ai vu de mes yeux, dans les rues de Madrid, de ces grands transparents annonçant les succès des Allemands devant la foule assemblée; pas le plus petit fait de guerre des Allemands qui ne soit transformé en une grande victoire.

Et cependant, j'ai hâte de le dire, l'état de choses qui existait au commencement de la guerre est singulièrement changé ; bien des causes ont provoqué ce changement : d'abord, la vérité s'est fait jour peu à peu et malgré tout; on a lu, entendu les explications d'un grand nombre; on a été éclairé sur la vérité de nos communiqués par les explications que nous avons données; puis on a compris que les intérêts conservateurs n'étaient pas aussi subordonnés, tant s'en faut, qu'on l'avait prétendu à la défaite de la France; enfin, il faut l'avouer, on s'est lassé d'entendre parler de toutes ces questions, et s'il y a atténuation dans la polémique, c'est en partie parce qu'il y a atténuation dans l'intérêt que l'on porte aux événements. Nousmêmes, est-ce que nous sommes dans l'état d'esprit du début, est-ce que l'intérêt même de la lecture des journaux ne s'est pas un peu usé

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pour nous ? Si nous sommes obligés de le reconnaître en France, vous supposez ce que c'est en Espagne; j'ai constaté dans certaines petites villes que les journaux ne donnaient même plus les communiqués de la guerre : on ne s'intéressait plus au même point à cette tragédie qui menace de changer la face du monde, ou tout au moins la face de l'Europe.

Quoi qu'il en soit de toutes les causes qui ont agi, elles ont agi. Où en est-on au juste? L'attitude du clergé à notre égard et celle de ses chefs reste médiocrement favorable, et cela pour les raisons que vous connaissez tous : l'inquiétude qu'inspire la politique française, et aussi l'idée que les catholiques français sont gens trop résignés et qu'on ne peut pas proposer en modèle aux Espagnols.

Il y a toutefois des limites qu'on ne devrait pas dépasser, et j'ai vu avec une douloureuse stupeur un mandement, signé d'un archevêque, où la France est traitée — c'est imprimé et affiché — de (( pays pourri » par des vices qui sont nommés, et dont j'oserais à peine répéter les noms; on nous impute toute espèce de dissolutioils, et on invite les Espagnols des deux sexes à ne pas imiter leurs voisins de ce pays pourri. Le prétexte : toilettes des femmes et toilettes

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de Première Communion; on nous accuse d'avoir introduit les modes les plus abominables, même pour les petites filles; et on ne se demande pas pourquoi les étrangers imitent si soigneusement et exagèrent à l'envi tout ce qu'il y a de moins bien chez nous.

Voilà ce qu'on est encore exposé à voir et à entendre! Nous sommes donc bien en présence d'une épreuve, et très sérieuse, et il y avait lieu d'engager la lutte. Cette lutte, nous l'avons entreprise depuis bien des mois déjà, et nous avons remporté un certain nombre de succès.

Qu'allions-nous faire au juste en Espagne?

Nous y allions d'abord pour fortifier et encourager nos groupes de propagande et d'action françaises, subsidiairement pour convaincre les Espagnols eux-mêmes. J'attire votre attention sur une tactique que je crois bonne et qui n'a cependant été adoptée qu'à la longue, même par notre Comité de propagande : il m'avait semblé, dès l'origine, que l'Espagne étant peuplée de colonies françaises dans tous les centres importants, et ayant reçu un si grand nombre de nos religieux et de nos religieuses

exilés, le meilleur moyen d'agir sur l'opinion du pays, c'était de se servir des Français qui y vivaient, de commencer par les grouper euxmêmes, de leur donner des directions, de leur procurer des livres où ils trouveraient des arguments, et des écrits de toutes sortes qu'ils pourraient répandre tout autour d'eux; par eux aussi nous pouvions atteindre un certain nombre d'Espagnols; il ne s'agissait nullement de jeter au hasard quantité de livres, de tracts, qui risquaient de tomber entre les mains d'adversaires déterminés, ou d'indifférents que rien ne pouvait émouvoir.

Au bout d'un certain temps, grâce particulièrement aux efforts de M. Gay, notre actif trésorier, nous sommes arrivés à constituer des groupes de propagande et d'action dans la plupart des villes espagnoles, ou des centres d'importance moyenne; aujourd'hui, nous comptons 152 groupes d'action en Espagne, dont 17 d'une importance particulière et dont l'action rayonne alentour.

C'était donc à ces groupes que je m'adressais tout d'abord et sur eux que je comptais pour assurer le succès de l'entreprise qui m'était confiée. Si vous le permettez, je vous conterai quelques-unes des manifestations favorables, chau-

dément sympathiques, dont on m*a honoré. Il m'est très désagréable de parler de moi; il le faut cependant puisque j'étais tout seul et que je ne puis rejeter sur personne ni la responsabilité, ni l'honneur.

Au surplus, si je vous parle de ces marques de sympathie, c'est qu'elles se sont adressées, en ma personne, à la France, et non à moimême. C'est un devoir pour moi de rendre hommage à tous ces Français et Françaises qui ont apporté à l'œuvre que je poursuivais un concours plus que généreux, un concours magnifique. J'ai été témoin des scènes les plus émouvantes, les plus capables d'étreindre les cœurs, d'enthousiasmes de toutes sortes, manifestés parfois d'une façon un peu naïve, mais marquant toujours un amour, une passion pour la France, supérieurs même à ce que nous voyons, sinon sur le front, souvent à l'intérieur de notre pays. Ces Français qui vivent à l'étranger sentent d'une façon plus vibrante l'amour de la patrie, et ils tiennent à le prouver à ceux qui leur apportent en leur personne plus que la pensée, la présence même de la patrie combattante et souffrante.

C'est par Saint-Sébastien que j'ai commencé mon voyage, et là, tout de suite j'ai vu ce dont

étaient capables nos compatriotes. Un admirable Français, M. M..., directeur d'un grand établissement financier, principal organisateur de notre Comité d'action, avait déjà frayé les voies à une importante manifestation religieuse qui devait couronner mon voyage; il était en négociations avec Mgr l'Evêque de Vitcria pour qu'à mon retour il me fût permis de prononcer un sermon en faveur des églises dévastées de France et de Belgique.

Dès mes premiers pas, j'ai pu constater les fruits de l'Union sacrée au dehors car, si nous avons eu parfois, nous catholiques , à nous plaindre du gouvernement ici, je dois dire qu'une fois passée la frontière, j'ai trouvé partout son appui le plus efficace, son concours plein et entier; tous ses représentants m'ont reçu et n'ont pas craint d'assister même aux cérémonies religieuses auxquelles j'ai pris part.

Aussitôt après Saint-Sébastien et Vitoria, j'arrivai à Madrid. Là nous trouvions des Français d'origines très diverses et assez partagés malgré les efforts de l'ambassade pour coordonner les désirs et les moyens d'action. Grâce au Supérieur de Saint-Louis des Français et à quelques notables de notre colonie, nous sommes arrivés à constituer un comité qui s'est

chargé de notre propagande. Des concours aussi précieux que généreux nous sont venus. Vous n'êtes pas sans connaître la grande part que nos compatriotes ont gardée dans la propriété, l'administration, la direction des Chemins de fer espagnols ; fidèles à tous leurs devoirs, ceux qui résident là-bas n'oublient pas qu'ils sont Français; vous comprendrez que je ne puisse pas vous dire avec précision comment ils le montrent; il y a beaucoup d'Allemands en Espagne et, comme partout, ils sont vindicatifs ; quelque métier qu'ils exercent, ils font la propagande pour leur pays ; cela ne les empêcherait pas de trouver mauvais que certains « cheminots » de tous grades assurent le transport et la distribution dans les conditions les plus avantageuses des publications françaises. Je puis vous dire, sans compromettre personne, que, sur toutes les lignes, j'ai été l'objet de toutes les attentions et de toutes les faveurs compatibles avec les règlements. De hauts agents ont poussé la bonne grâjce jusqu'à m'accompagner dans les plus longs trajets.

A Saragosse, qui fut ma troisième étape, je trouvai un groupe nombreux de Français, avec quelques amis Espagnols, dont l'accueil enthousiaste me surprit et m'émut ; il y avait là de char-

mantes petites filles qui me récitèrent des poésies et m'offrirent des boîtes de caramels ; enfin, je n'avais pas encore quitté le quai de la gare qu'on me priait de faire une conférence sur la femme française pendant la guerre; cette conférence eut lieu le lendemain devant toutes les femmes françaises de Saragosse : institutrices, femmes d'employés, de commerçants, d'industriels, accompagnées de quelques bonnes amies espagnoles capables de comprendre le français. Là aussi comme à Madrid, je ne tardai pas à constater l'action de nos congrégations. J'ai été reçu dans le monastère bénédictin de Cogullada, tout proche de Saragosse; le prieur, plein de finesse et d'esprit en même temps que de bonté, connaît à merveille le milieu où il vit; c'est le plus ardent et le plus adroit des propagandistes : quel beau coin de France que ce monastère! Comme notre patrie y est aimée et bien servie ! Je garde un excellent souvenir aussi des Frères maristes qui dirigent le grand collège de la ville.

Je vous parlerai tout à l'heure de ma prise de contact avec les Espagnols, et je vous dirai l'accueil sans égal qui m'a été fait par l'Université, manifestation d'autant plus touchante que, dans cette héroïque cité, moins que nulle part ailleurs, 1808 ne peut être oublié!

L Mais c'est à Barcelone que j'éprouvai la plus l vive émotion. Il était près de minuit quand j*y ') arrivai ; après avoir, depuis le matin, fait de nombreuses démarches, visité l'Université, pris part à un banquet, prononcé plusieurs allocutions, voyagé par un lourd temps d'orage, j'étais quelque peu assoupi. Or, quand je mis la tête à la portière, je fus tout à fait réveillé par de vigoureuses acclamations : trois cents personnes environ criaient : a Vive Monseigneur Baudrillart! » Et puis encore des bouquets, comme s'il s'agissait d'un chef d'Etat! Enfin, quel ne fut pas mon étonnement quand je vis le premier adjoint de l'alcade s'avancer vers moi et me conduire à une salle d'attente préparée pour me recevoir, et où j'eus le plaisir d'entendre les discours de bienvenue de ce premier adjoint, du représentant de la colonie française, voire d'une petite fille de sept ans, qui me remit un gros bouquet aux trois couleurs. Le lendemain matin, après quelques heures de repos dans la maison hospitalière d'un riche industriel français président de notre Comité, je me rendis à la chapelle française, et là encore un accueil touchant m'attendait de la part des Pères Maristes qui administrent cette chapelle; naturellement je prêchai et je constatai une

chose qu'on m'avait dite et que je croyais exagérée, à savoir que dans les cérémonies du culte, la religion et la patrie semblent presque ne plus faire qu'un; j'avais lu dans des journaux et des revues, publiés chez les neutres, que la religion n'est plus qu'une forme du patriotisme, qu'on ne prie que pour la France, que Jeanne d'Arc a supplanté le bon Dieu, etc. On nous le reproche avec quelque véhémence en Hollande et en Espagne surtout. Sur le sol français, nous nous tenons, je crois, dans la juste mesure. Si, hors de nos frontières, on la dépasse quelquefois, si la pensée de la patrie, celle de l'armée reviennent sans cesse, je suis sûr que le bon Dieu n'en veut pas à ces pauvres gens qui, ne pouvant pas prendre part à nos souffrances et à nos luttes, sont entraînés à s'unir d'autant plus vivement aux aspirations de nos coeurs par cette prière ardente.

A Valence, je trouvai quelques bons Français et une admirable Française, bien connue à Paris comme l'une des principales organisatrices des conférences Chateaubriand. Sa famille habite la Huerta de Valence. Je lui dois une des plus agréables surprises du voyage. Sur le quai de la gare de Puebla Larga, un groupe de cultivateurs entourant leur maître.

m'offrit un superbe bouquet de branches d'oranger et d'oeillets rouges qui avec les oranges formaient les couleurs d'Espagne; enfin de fleurs d'orangers et d'anémones qui, rapprochées des œillets, donnaient les couleurs françaises; ce bouquet pesait bien une dizaine de livres et j'eusse été quelque peu embarrassé de mon personnage en débarquant à Alicante si des mains obligeantes et féminines n'eussent accueilli mon aimable trophée.

Là encore, la réception faite par les colonies alliées fut plus que cordiale. Sous l'inspiration du consul intérimaire, homme d'intelligence très ouverte, on avait attendu ma venue pour la première Communion du Collège français ; on avait réuni de plus les renouvelants et les enfants désirant faire leur première Communion privée; on me demanda de célébrer la messe et de prêcher. Le clergé, à l'exception d'un chanoine un peu farouche, m'accueillit avec une touchante sympathie; l'évêque avait donné l'exemple, m' accordant dans son dîocèse tous les pouvoirs dont je jouis à Paris; l'église était gracieusement ornée; la musique agréable; la cérémonie, soigneusement préparée par les jeunes filles des colonies française et belge, fut très belle, et je n'ai pas besoin

de VOUS dire avec quelle émotion je rappelai aux enfants la première Communion de leurs petits frères de Reims ou de Louvain, et la communion des tranchées.

Le soir, je fis au théâtre municipal une conférence sur l'héroïsme et la foi de nos soldats; je fus présenté au public par un vénérable prêtre, vicaire général honoraire, ancien aumônier militaire, ardent ami de la France; notre consul présida. Des hommes de toutes opinions composent notre colonie; ils firent Tunion autour de moi et gracieusement m'offrirent un banquet; inutile de vous dire que mon toast fut tout ce qu'il y a de plus a union sacrée » ; le consul avait parlé en homme d'esprit et en bon Français. Puis je dus accepter, douce obligation, de faire avec ces Messieurs une excursion dans la curieuse ville d'Elche; on se croirait au cœur de l'Afrique : c'est une ville mauresque restée là absolument intacte comme au XIV' siècle, quand les Maures l'ont quittée, et entourée d'une superbe forêt de palmiers; une partie de cette forêt est la propriété d'un vieux curé qui nous fit une superbe réception. Ce brave homme a deux registres sur lesquels il recueille les signatures de ses visiteurs : l'un pour les gens illustres et l'autre pour les gens du commun : il

me fit les honneurs du premier, mais pas à tous mes compagnons... Sur une grande table à l'ombre des palmiers, s'étalaient à notre intention les plus appétissants gâteaux et d'innombrables bonbons qui n'avaient d'autre tort que d'être enveloppés dans le portrait du Kaiser.

J'ai omis de vous dire qu'on est assez sou- '■ent exposé à contempler ce peu sympathique portrait; à Tolède, notamment, il orne, aveuglante réclame, la vitrine du plus beau magasin de la vieille cité. La vue de ce portrait ne pouvait que contribuer à sceller l'union de tous les Français et de tous les Belges présents à Elche. C'est ce qui advint.

A Tolède, je ne vis d'autres Français que les Frères Maristes du Collège. De retour à Madrid, j'assurai par de nombreuses démarches les résultats de mon premier séjour.

A Valladolid, je trouvai à la tête de la colonie française un agent consulaire intelligent, actif, ardent, très soucieux de tenir unis tous les Français. Il m'avait assuré un domicile dans le Collège anglais, fondation du XVI* siècle, il avait préparé une grande réunion des colonies française et belge pour entendre de moi, dans l'église de ce Collège, la parole de Dieu, une seconde cérémonie chez les Dominicaines fran-

çaises qui dirigent une superbe maison d'éducation, enfin une séance à VAteneo.

Tout à l'heure je vous parlerai de la belle manifestation de Saint-Sébastien. Mais je dois auparavant vous dire qu'à Bilbao, où s'acheva ma tournée de propagande, je travaillai encore à une œuvre d'union. Jusque-là les efforts des Français, des Belges, des Anglais n'avaient pas été coordonnés ; dans cette cité si laborieuse, si active, si riche, si puissante, la propagande française n'existait autant dire pas. Quand on vit sur quels appuis reposait notre Comité catholique, on s'y rallia; visites, banquet, réceptions rapprochèrent les cœurs, et Tœuvre fut fondée.

En résumé, vous voyez que j'ai trouvé là-bas le plus ardent patriotisme et les plus touchantes manifestations de sympathie pour celui qui, quoique indigne, représentait la cause française. Tous nos compatriotes ont prouvé leur dévouement. Tels ces hôteliers qui, à Valence, et plus encore à Saint-Sébastien, n'ont rien voulu recevoir, après l'avoir magnifiquement traité, de l'envoyé de leur patrie. Mais laissezmoi rendre un particulier hommage à nos congréganistes; ils font là une œuvre de tous points admirable, et ils excitent l'étonnement

des Espagnols, à juste titre. Voilà des hommes et des femmes exilés; parmi les hommes, tous ceux qui étaient en âge de servir ont répondu à l'appel de la France, alors qu'ils pouvaient s'abriter derrière les lois de l'Eglise; les religieuses sont revenues en grand nombre soigner nos blessés, et enfin ceux et celles qui restent sont les plus ardents champions du patriotisme français ; ce sont eux qui ont constitué les premiers fonds pour la propagande française et qui, même aux enfants espagnols, inspirent l'amour de la France.

Lorsque, pour la dernière fois, j*étais allé en Espagne, il y a vingt-trois ans, presque personne ne parlait français ; maintenant, au moins dans la partie nord de l'Espagne, le français est une langue courante, non seulement dans la haute société, mais dans les classes qui s'adonnent au commerce à l'industrie, et même parmi les simples employés. A quoi cela est-il dû? A l'éducation de nos congréganistes, dont les Espagnols se plaisent à reconnaître la supériorité. A Barcelone, on compte cinq cents enfants chez les Dames de Saint-Maur, autant chez les Religieuses de Saint-Joseph de Cluny; plusieurs centaines chez les Frères des Ecoles Chrétiennes et chez les Frères Maristes, qui ont

une grande Ecole commerciale, où il n*y a pas une place vide, au collège des Pères Maristes. etc., etc. ; à Madrid, les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, les Dames de l'Assomption; à Valladolid, ce sont nos Dominicaines ; à Saint-Sébastien, les Frères des Ecoles Chrétiennes, les Marianistes, les couvents du Sacré-Cœur, des Dominicaines; le grand collège des Jésuites à Hernani ; souvent l'enseignement est donné en français, avec des livres français ; partout on me récita des <( poésies » françaises.

Oui, voilà ce qu'ils font; et, osons le dire, ce qui indigne les Espagnols, c'est qu'étant témoins d'un pareil spectacle ils n'ont pas entendu, depuis deux ans de guerre, de la part de nos gouvernants, une parole de reconnaissance à l'égard de ces congréganistes, ni une parole d'espérance qui puisse faire supposer qu'après cette guerre on leur rendra enfin justice.

Telle est l'œuvre que nous avons accomplie à l'égard de nos groupes : encouragement, union, coordination, instructions données et reçues. Maintenant je réponds à cette question Qu'avons-nous fait à l'égard des Espagnols?

Ce que nous avons pu, car les représentants de l'Allemagne exercent une surveillance redoutée sur la propagande française, et dès qu'ils croient leurs droits lésés, sous prétexte de neutralité, ils ont de grandes exigences; j'en ai eu la preuve à Barcelone et à Saint-Sébastien; ils ont usé de la calomnie contre moi, — il est vrai qu'un professeur allemand de l'Université de Fribourg en Suisse a affirmé à un de ses collègues français qu'elle est permise à mon égard, — et de l'intimidation vis-à-vis des autorités locales.

J'ai cherché à atteindre les Espagnols en leur parlant avec modération et en traitant publiquement des sujets qui ne missent pas leurs autorités dans l'embarras; j'ai dit que la France n'était pas la nation pourrie, sans religion, qu'on leur avait dépeinte; j'ai parlé de la jeunesse française et de ses tendances avant la guerre, de l'héroïsme et de la foi de nos soldats, du dévouement des femmes de France; j'ai montré les étonnantes résurrections de notre pays au cours de son histoire.

Ai- je eu des auditoires espagnols? Oui,

grâce au progrès que j'ai signalé tout à l'heure; à condition de parler lentement et de ne pas user d'expressions trop raffinées, on se fait entendre non seulement dans des centres d'études, mais dans des milieux comme celui d'Alicante, composé surtout de négociants, d'industriels et de marins.

A Saragosse, j*eus la joie d'être reçu à l'Université et d'avoir le plus magnifique auditoire de jeunesse qui se pût rencontrer. Comme il était impossible d'organiser, du jour au lendemain, une conférence publique, le Recteur me fit savoir qu'il me recevrait à 1 1 heures du matin avec les professeurs. Quel ne fut pas mon étonnement quand le Recteur me dit : « J'ai décidé de suspendre tous les cours de 1 1 heures à I heure, afin de vous permettre de voir les étudiants, de leur parler, en un mot de vous recevoir aussi fraternellement que possible. )i Et cela était d'autant plus méritoire que ce Recteur a fréquenté les Universités allemandes et qu'il passe pour y avoir gardé beaucoup d'amitiés. Je trouvai réunis dans une grande salle des étudiants de lettres, de philosophie et de droit; le Recteur prononça un discours des plus gracieux, puis me donna la parole. J'eus le plaisir de dire aux étudiants tous les titres

UNE CAMPAGiNE FRANÇAISE 235

d'honneur que notre Université Catholique, et aussi les autres, avaient acquis au cours de cette guerre; je leur montrai nos professeurs et nos étudiants français fiers de verser leur sang pour la patrie, idéal plus noble, moins facile à réaliser que celui qui consiste à juger les coups et à critiquer les uns et les autres : je leur dis que l'héroïque passé de l'Espagne laissait assez deviner ce qu'ils seraient eux-mêmes capables de faire, s'il leur était un jour demandé de défendre leur patrie et la civilisation latine qui nous est commune; mes paroles parurent les impressionner, et quand j'eus fini, ce fut une véritable ovation.

Après avoir visité les facultés de philosophie, de droit et de lettres, je me rendis à celles des sciences et de médecine, à l'autre extrémité de la ville. Je trouvai les étudiants de ces facultés rassemblés sur un vaste perron devant l'édifice; je visitai à fond la faculté de médecine nouvellement reconstruite et la clinique qui y est adjointe; on me fit même les honneurs d'une petite opération... pas sur moi ! Toute cette clinique donne l'impression d'une vie chrétienne et catholique intense et générale; dans chaque salle, des images saintes ; tout est disposé pour préparer le malade à bien supporter la souf-

france. Dans les salles des enfants, c'est l'Enfant Jésus, dans les autres, Notre-Seigneur sur la Croix; puis à la chapelle, je vis avec une joie profonde et un petit serrement de cœur, tous les médecins, tous les professeurs s'agenouiller devant le Saint Sacrement et faire leur prière; m'eût-il été permis d'affirmer que leurs collègues de France en auraient fait autant, sinon à l'hôpital Saint-Joseph, ou à Bon Secours ?

Enfin, pour terminer, je tiens à vous dire un mot de la manifestation de Saint-Sébastien; c'est une des circonstances de ma vie où je me suis senti le plus vivement ému. Je devais parler en faveur des églises dévastées de France et de Belgique; je m'étais attendu à voir une église à moitié remplie ; combien je fus surpris, en arrivant, de me heurter à une foule immense qui débordait sur la place; et quand j'entrai, ce fut encore une autre émotion : tout le chœur était bondé de religieux et de religieuses venus des extrémités de la province, tous les Ordres y étaient représentés : c'étaient nos chers exilés !... Pas une place vide dans l'église; partout une foule compacte qui semblait attendre ma parole avec avidité : écoliers et écolières, membres des colonies française,

belge et anglaise, Espagnols de tous rangs se trouvaient là. Je ne savais comment gagner la sacristie, puis la chaire. Laissez-moi vous l'avouer, je ressentis une impression plus forte que l'an dernier quand je prêchai à Notre- Dame le panégyrique de Jeanne d'Arc. Comment répondre à l'attente de tous ces chrétiens, de tous ces patriotes, de tous ces amis de la France? Je m'en remis à Dieu. De voir cette foule si émue, cela m'a empoigné, et je crois avoir parlé comme il convenait en une telle circonstance; toujours est-il que le résultat de la quête a été superbe : il n'y avait eu aucun fond de bourse, point de listes de quêteuses, ni de collectes à domicile; nous recueillîmes plus de quatre mille francs en argent et trois mille francs de bijoux mis dans l'aumcjiière par de généreuses dames.

A la sortie, à peine si j'ai pu gagner mon automobile. Enfin, le lendemain de ce beau jour couronna brillamment la fête; notre Consul général, qui avait présidé la cérémonie religieuse et assisté avec le plus grand respect au salut du Saint Sacrement, offrit un thé à l'hôtel de Monte Igueldo qui domine la baie; il avait invité, outre les organisateurs français Je la cérémonie, des Espagnols et parmi eux

le clergé de l'église Santa Maria, et même des représentants de nos Ordres religieux; il y avait soixante-quinze ou quatre-vingt personnes. Il parla comme devraient toujours parler les représentants de la France, et sa parole produisit la plus heureuse impression sur les Espagnols présents.

Après tout cela, on ne pouvait que remercier et le bon Dieu, et nos congrégations religieuses, et nos chers collaborateurs français et espagnols.

Voici mon dernier point: après les épreuves et les luttes, il me reste à vous dire nos espérances, résultats de cette campagne.

Vous savez combien il est difficile d'apprécier les résultats obtenus soit par la parole, soit par les écrits. Comme je le disais récemment dans une interview, les Espagnols sont courtois, ne vous contredisent pas en face et vous adressent volontiers d'aimables compliments. Cela ne signifie pas toujours qu'ils soient au fond, de votre avis. Dans mes conversations avec quelques évêques, membres du haut clergé, politiques, journalistes, j'ai pu discuter à fond,

et je crois avoir fait réfléchir, mis en lumière des points de vue trop oubliés. De plusieurs journaux j'ai obtenu la promesse qu'on admettrait, pour faire entendre au moins les deux sons de cloches, des communications de notre Comité; deux grands journaux catholiques ont accepté d'insérer un article par semaine, rédigé par des catholiques français. Nous sommes également arrivés à assurer la fondation prochaine d'une revue qui sera rédigée presque exclusivement par des Espagnols francophiles. J'en ai trouvé un certain nombre à Madrid, plus encore à Barcelone, puis à Saragosse et à Valladolid, car nous avons des amis très chauds là-bas, même parmi les catholiques et jusque dans le clergé, ne l'oublions pas ! Ces amis ont été réconfortés par ma présence et déterminés à agir.

Enfin, on a compris la différence qui existe, au point de vue religieux, entre la France et son gouvernement. On me disait: a Mais le Parlement est l'émanation de l'opinion populaire. » Et je répondais par cet argument ad hominem, quoique j'en eusse beaucoup d'autres : <( Chers amis d'Espagne, ne savez-vous pas que chez vous les élections sont toujours ce que le Gouvernement veut qu'elles soient? Réfléchissez, ef

VOUS n'oserez plus prétendre que la représentation politique d'un pays est nécessairement adéquate à sa représentation morale et religieuse. »

Enfin, Mesdames et Messieurs, il est quelqu'un dont je n'ai pas jusqu'à présent parlé par respect et un peu par embarras, car je ne voudrais pas compromettre son auguste personne, vous l'avez nommé; c'est le Roi; il a été si parfait, si loyal, si franc vis-à-vis de moi, qute je rougirais de commettre à son égard la moindre indiscrétion. Je puis, du moins, vous assurer que c'est un véritable ami de la France. « Mais enfin, me dit-il à un moment, qu'êtesvous venu faire au juste chez moi? » — « Sire, répondis- je, je suis venu pour tâcher de convertir à l'amour de la France ceux de vos catholiques espagnols qui ne sont pas pour elle. » — « Eh bien, reprit-il,, convertissez-les, mais il y a au moins un catholique espagnol que vous n'aurez pas besoin de convertir. C'est celui-ci. » Et il mit la main sur son cœur. H

Sa Majesté m'a montré de toutes les manières le désir qu'il a de voir se pénétrer plus complètement les deux sociétés de France et d'Espagne, son espoir de voir se fonder dans l'un et l'autre pays telles institutions qui aident à ce rapprochement, et il a même pensé à se

servir pour cela de notre Université catholique de Paris.

Vous le voyez, ce voyage n'a pas été sans effet; car, d'une part, il nous a permis de grouper, de fortifier et d'encourager les comités français déjà existants, de donner à tous une direction, une pensée commune et de leur mettre entre les mains les moyens d'action dont ils avaient besoin, les arguments utiles. Il nous a permis, d'autre part, de faire connaître la vérité aux catholiques espagnols de bonne foi, et cela d'une façon permanente, grâ.ce aux comités et aux journaux.

Mais je tiens à dire ici comme je le dis partout: si l'ensemble de notre politique religieuse reste ce qu'elle est, nous n'arriverons à rien d'efficace et de durable. Il y a deux points sur lesquels un Espagnol, de quelque parti qu'il soit, — car, à bien peu d'exceptions près, les Espagnols de tout parti sont des catholiques, — il y a deux points sur lesquels un Espagnol ne changera jamais d'avis: le premier, c'est la réconciliation de la France avec le Saint-Siège; ce que nous constatons, m'objectait-on partout, c'est que depuis deux ans de guerre, alors que toutes les nations de l'Europe ont un représentant au Vatican, vous n'avez pas encore fait

officiellement une démarche en ce sens; cela, nous ne pouvons ni le comprendre, ni l'admettre.

Le second point: c'est l'attitude du gouvernement vis-à-vis des congrégations ; tant que le gouvernement n'aura rien dit, pas même une parole d'espoir, nous n'arriverons pas à convaincre les Espagnols que l'influence de la France n'est pas dangereuse pour le catholicisme; certes, nous ferons naître des réflexions, nous ferons comprendre qu'il y a en France beaucoup de catholiques d'action, nous pourions démontrer que la victoire de l'Allemagne ne serait pas celle de l'Eglise, et rappeler qu'en tout cas un chrétien doit toujours se ranger du côté du droit. Mais nous n'arriverons pas à un revirement complet en notre faveur des catholiques espagnols. Voici un mot qui m'a été dit souvent et qui résume tout : « Oui, nous sommes très heureux d'entendre ce que vous dites, nous vous sommes reconnaissants de nous avoir éclairés, mais tout cela ne vaut pas un acte du Gouvernement français. Cet acte, nous l'attendons.

Ils l'attendent, et nous aussi! Le bien de la France le réclame!

(Conférence au Congrès Jeanne d*Arc,

juin 191 6.)

Cosas de Espana

Ayant appris le retour à Paris de Mgr Baudrillart, après sa tournée de conférences en Espagne, nous nous sommes empressé de demander audience à réminent recteur de l'Institut catholique.

Nous n'avons pas besoin d'exposer le but de notre visite' •. Mgr Baudrillart l'a déjà deviné et nous dit tout de suite la difficulté qu'il éprouve de satisfaire notre légitime curiosité.

— La plus grande discrétion, nous expliquet-il, est nécessaire : pour un mot, on risque de blesser ceux que l'on a conquis. Saisissez bien la difficulté que j'éprouve de porter un jugement définitif. Les Espagnols sont un des peuples les plus courtois du monde; ils vous reçoivent et vous écoutent avec bienveillance; ils vous répondent avec réserve et politesse; il n'en faut pas toujours conclure que vous les ayez amenés à penser comme vous.

C'est un écueil dans les missions du genre de la mienne, ou de celle de nos académiciens; parce qu'on nous comble d'attentions, nous

sommes, par une faiblesse assez naturelle, un peu portés à croire qu*on est tout à fait avec nous; c'est une erreur.

— Vous avez dû. Monseigneur, d'après ce que nous pouvons voir d'ici, rencontrer bien des contradictions, sinon des sympathies. Dans les hautes sphères gouvernementales, par exemple, oii s'affirme, en toutes occasions, la volonté d'exercer une stricte neutralité, avez-vous eu l'impression que l'on fût favorable à notre cause ?

— J'ai eu l'honneur d'être reçu longuement par S. M. Alphonse XIII, et de cette entrevue, je suis sorti enchanté et réconforté.

Le roi est neutre, c'est évident; mais son cœur est français, et son langage aussi.

Il désire vivement voir un rapprochement entre la société française et la société espagnole. Il constate l'œuvre accomplie par les éducateurs français en Espagne, œuvre admirable qui fait aimer la France, répand ses livres, sa culture, sa langue. Il voudrait qu'à Paris l'œuvre de la Mission espagnole se développât, qu'elle se fortifiât par des écoles; c'est une des choses qui lui tiennent le plus au cœur. Il voudrait notamment qu'il y eût plus de compénétration de nos clergés; le clergé espagnol ne connaît pas bien le clergé français, mais le

clergé français connaît-il bien le clergé esparnol?

— C'est douteux ! Nous sommes très « fermés » en France; notre terre nous suffit et nous ne sommes pas assez curieux de l'étranger. Comment faciliter ce rapprochement ?

— Sa Majesté voudrait notamment que de jeunes ecclésiastiques espagnols vinssent régulièrement suivre les cours de notre Université catholique, comme d'autres vont suivre les cours du Collège romain. Les relations entre condisciples se continuant dans la suite serviraient de trait d*union entre les deux clergés latins.

Notre Université catholique est bien connue en Espagne. Sa Majesté a lu elle-même l'opuscule que j'ai consacré aux Universités catholiques; plusieurs hommes politiques ont fait de même; Mgr l'évêque de Madrid Ta lu, ainsi que beaucoup d'autres de nos écrits relatifs à l'enseignement supérieur, et s'en est inspiré dans plusieurs discours au Sénat; l'éminent supérieur du Séminaire conciliaire de Madrid, M. Zaraguëta, a fait traduire cet opuscule en espagnol et l'a répandu; le recteur actuel de l'Académie universitaire catholique de Madrid, M. Vales y Failde, veut organiser des cours de jeunes filles à l'image des nôtres.

Je VOUS ai dit que Sa Majesté appréciait grandement l'œuvre de nos Congrégations enseignantes. Dans plusieurs grandes villes, l'enseignement est presque entre leurs mains, exception faite des grands collèges espagnols de Jésuites, ou d'Escolapiens. Leurs élèves se comptent par milliers. Aujourd'hui, presque toute la société espagnole parle français, tandis qu'il y a vingt-cinq ou trente ans, dans les séjours que j'ai faits en Espagne, c'était l'exception; et, de même parmi les gens de condition sociale moins haute, beaucoup savent le français.

Combien de Français savent l'espagnol ? On nous le reproche un peu. On nous fait observer, non sans raison, que, pour tout le commerce avec l'Amérique du Sud, nous aurions grand intérêt à le savoir. Nos populations du Midi l'apprendraient sans efforts, au lieu de pâlir, comme le font encore la plupart de nos élèves, sur l'anglais et surtout sur l'allemand. La connaissance de l'espagnol et de l'italien devrait être la règle générale dans tous les pays de langue d'oc.

Et de quelle utilité serait cette facilité d'échanges intellectuels et commerciaux pour un rapprochement que le roi désire ardemment.

— Ces sentiments royaux pour notre patrie nous touchent, Monseigneur. Nous les devinions par les services immenses qu'Alphonse XIII a rendus à un grand nombre de familles françaises dans le deuil ou dans l'angoisse. Nous sommes heureux d'en avoir la confirmation de votre bouche. En est-il de même dans tout le pays ?

— La véhémence des sentiments qui s'exprimaient au début est aujourd'hui très atténuée. Tout s'use. Si nous-mêmes nous sommes habitués à la guerre et aux polémiques qu'elle suscite, à plus forte raison en est-il ainsi de ceux qu'elle n'a pas directement touchés et qui sont loin.

Les Allemands ont lassé par l'extravagante multiplicité de leurs publications de propagande. Quoique nous ayons moins fait, on en a un peu assez aussi de nos publications sur des faits relatifs aux débuts de la guerre: la violation de la neutralité belge, les atrocités, même les responsabilités de l'Allemagne.

C'est triste à dire: mais, sous ce déluge de publications, la masse des lecteurs renonce à savoir le vrai et se dit: Après tout, qu'y puis-je?

La grosse affaire, c'est de tirer parti des événements nouveaux, et, pour cela, il n'y a guère que la presse qui compte; en seconde ligne, les écrits courts et de lecture facile, puis

rimage. De leur aveu, les Espagnols sont avant tout impressionnables; les arguments les touchent peu ; il faut leur mettre sous les yeux des choses saisissantes.

Les livres sont réservés pour l'élite, pour les hommes politiques et pour les journalistes de premier rang, qui cherchent dans ces livres, l'arsenal d'idées, de preuves, de faits, d'images dont ils peuvent nourrir leurs discours et leurs articles. A ce point de vue, nos livres : (( La guerre allemande et le catholicisme », (( L'Allemagne et les alliés devant la conscience chrétienne », et les livres similaires allemands ont été très exploités.

Les Espagnols préfèrent, et non sans raison, les livres écrits par leurs compatriotes, par exemple : « En Desagravio », de Melgar, qui a eu un succès prodigieux. « Espafia ante el conflicto europeo », d'Alcala Galiano; <( Azotainas », par un <( Espafiol catolico », ces trois écrits dans notre sens.

Mais, d'une façon générale, il convient dr noter cet apaisement dans la polémique. A parî quelques feuilles qu'on ne peut pas appeler germanophiles car elles sont simplement germaniques, il n'y a pas d'invectives ni de passion contre la France dans la presse espagnole; il

n'y en aurait que contre l'Angleterre, et cela pour des raisons politiques et nationales bien connues.

Alors, là-bas, on est francophile ou germanophile ?

— C'est là une question de politique intérieure tout simplement. J'insiste là-dessus : c'est un point capital.

Tous, depuis les cardinaux-archevêques jusqu'au plus modeste journaliste de petite ville, vous le diront :

« Nous ne sommes ni francophiles, ni germanophiles, nous sommes Espagnols, neutres entre les belligérants, mais craignant, au point de vue de notre politique intérieure et de l'avenir de notre pays, l'influence de l'un ou l'autre des deux belligérants. »

Parmi les catholiques, on craint surtout l'influence française; non que l'on méconnaisse le catholicisme français; on reconnaît et on estime nos services et nos œuvres; mais on nous accuse d'être trop mous, sans nerfs, de nous borner à réparer par notre argent et nos sacrifices personnels les maux que nous cause la politique religieuse de nos gouvernants. On veut que les catholiques espagnols se fassent craindre —

jusqu'à la guerre civile inclusivement — si leurs droits sont violés.

On craint donc à la fois l'influence des idées révolutionnaires, ou simplement de gauche avancée venant de France — et l'influence des catholiques français considérés comme acceptant trop, comme prenant leur parti de la séparation de l'Eglise et de l'Etat par exemple.

Or, la séparation de l'Eglise et de l'-^tat et les mesures qui l'ont précédée, dans notre pays, inspirent une véritable horreur au clergé espagnol et à l'immense majorité des catholiques.

(( Franchement, nous a-t-on dit cent fois, vous ne pouvez pas demander à nos prêtres d'accepter de gaieté de cœur une situation religieusement, moralement et matériellement très inférieure — celle du prêtre français aujourd'hui — à celle dont ils jouissent dans l'Espagne restée fidèle aux principes catholiques et à ses traditions? »

Evidemment, nous ne pouvons pas leur demander cela. Aussi, mon effort a-t-il consisté — après leur avoir bien fait constater la grande vitalité et la force d'action du catholicisme français — à leur démontrer qu'ils ne gagneraient rien à la victoire de l'Allemagne, que

cette victoire pourrait bien profiter à l'absolutisme (et encore!) mais non au catholicisme; que la plupart des Allemands traînent après eux le protestantisme et la libre-pensée, et que plus ils seront nombreux et forts en Espagne, plus les catholiques espagnols courront le risque d'être contaminés.

Nous touchons ici à un des points les plus délicats et les plus importants. Beaucoup d'Espagnols sont convaincus qu'après la guerre les Allemands prendront en Espagne — dans l'industrie et dans le commerce — une situation tout à fait prépondérante. Déjà, ils ont, sur bien des points, supplanté les Anglais et les Français. Après la guerre, plus les alliés (Anglais, Français, Belges) tenteront de se débarrasser des Allemands, plus ceux-ci se rabattront sur l'Espagne et auront une influence sociale considérable. « Cette influence, nous voulons, disaient nos interlocuteurs, qu'ils l'exercent au profit des partis d'extrême-droite et des catholiques intégristes (il faut bien faire cette distinction, puisque, en Espagne, à peu près tout le monde est catholique); pour les avoir avec nous après la guerre, il faut que nous fassions leur conquête pendant la guerre, et voilà pourquoi nous sommes avec eux. »

Et si VOUS leur faites remarquer combien est g^rave cette ingérence admise de l'étranger dans les affaires intérieures de l'Espagne, ils vous répondent que, pour un temps assez long encore, l'Espagne ne pouvant être totalement indépendante au point de vue économique n'a qu'à choisir entre les Anglais, les Français, et les Allemands.

Les Allemands devant être, suivant eux, les plus nombreux après la guerre et les plus disposés à favoriser l 'extrême-droite politique et religieuse, c'est avec eux qu'il faut marcher, voilà la conclusion.

M. Maura, dans un admirable discours vient de démontrer qu'une nation qui n'a pas son indépendance économique n'a pas non plus son indépendance politique et nationale complète. En voilà une preuve de plus.

Mais n*oublions pas que l'argument peut atteindre les intérêts français autant que les intérêts allemands.

— Mais enfin, cela est un point de vue utilitaire. Que nous reprochent les catholiques espagnols, à nous catholiques français ?

— La question de nos relations avec Rome reste la pierre de touche pour le clergé et les

catholiques espagnols. Ils ne comprennent pas que, depuis la guerre nous n* ayons rien fait en ce sens, et ils disent que cela suffit pour ébranler leur confiance dans tout ce que nous disons.

— Le grand nombre de Congrégations françaises réfugiées en Espagne n'a-t-il pas attiré des sympathies à notre pays ?

— Cela reste le gros scandale pour l'Espagne catholique. Elle en voit plein le pays ; elle les voit à r œuvre et admire leur patriotisme. Elle a vu partir pour la guerre tant de religieux, les plus ardents champions du patriotisme français, de la cause française en Espagne, et constate qu'on ne répond pas du côté français par un geste généreux, même par une espérance.

En cela, comme sur tous les autres points, on me dit : Un seul acte du gouvernement français ferait plus que toutes les visites qu'on nous envoie et toutes les conférences qu'on nous débite.

— Est-ce là tout ce que l'on nous reproche ?

— Outre les griefs d'ordre religieux et d'ordre politique, on nous accuse de dédaigner les Espagnols, de les considérer comme des êtres

2 54 UNl^ CAMPAGNE FRANÇAISE

inférieurs; et il est certain que beaucoup de Français ont à surveiller, à ce point de vue, leur langage et leur attitude.

Ils se plaignent qu'on les traite avec peu de considération. Certaines mesures et certaines façons d*agir aux gares frontières à l'égard de leurs nationaux les ont profondément blessés. Nous devons prendre de très grandes précautions pour nous défendre contre l'espionnage et la contrebande, mais certaines formes pourraient être respectées.

— Oui, trop de méfiance envers nos amis et trop de confiance en nos ennemis, c'est là un de nos grands défauts... Mais vous parliez tout à l'heure, Monseigneur, d'un précédent voyage, il y a un quart de siècle. Avez-vous constaté un changement sensible entre l'Espagne d'alors et celle d'aujourd'hui ?

— J'ai constaté de réels progrès: d'abord et partout un progrès économique. J'ai admiré le magnifique développement de Madrid et de Barcelone, comparables aux plus belles capitales de l'Europe. Même d'autres villes sont fort embellies, comme Valladolid.

En beaucoup d'endroits, j'ai remarqué des constructions nouvelles, des gares reconstruites, et des terres naguère incultes maintenant mises en culture.

Les Syndicats agricoles du nord de la Castille, dirigés par les curés, ont obtenu de grands résultats. Là où j'ai vu des déserts,, il y a trente ans autour de Simancas, aujourd'hui j'y vois des cultures florissantes.

La perte des colonies, si cruelle au cœur des Espagnols, paraît avoir réveillé leur énergie et les avoir déterminés à tirer parti de leur sol. Labeur et moralité des populations des campagnes, unis à une foi profonde, c'est là la garantie du reste.

— Mais j'abuse de vos précieux instants, Monseigneur, et je ne vous ai pas encore parlé de votre action personnelle.

— L'œuvre que j'ai faite? Des conférences, des prédications. J'ai parlé à Madrid, Saragosse, Barcelone, Valence, Alicante, Valladolid, Saint-Sébastien, Bilbao; des visites aux écoles françaises, congréganistes, et à celles de l'Alliance française, là où il y en a; des visites aux journaux, des réunions de nos Comités de propagande pour leur donner des instructions, recevoir leurs avis et leur desiderata.

J'ai coopéré à la formation de ces Comités là où ils n'existaient pas, ou n'arrivaient pas à s'entendre. A Bilbao, nous avons fondé un

Comité mixte, composé de représentants de tous les alliés. Il m*a fallu, parfois, faire œuvre d'union dans nos propres colonies, les Français n'arrivant pas toujours à se mettre d'accord même à l'étranger. A trois reprises au moins, les consuls m'ont remercié de ce que j'avais fait. Et, à ce propos, je me loue grandement de l'attitude de nos consuls, de leur bon accueil et du souci dont ils ont fait preuve de l'intérêt français avant tout

Inutile de vous énumérer mes visites aux évêques, aux gouverneurs, aux alcades, à des Espagnols influents, etc. J'ai vu les archevêques de Tolède, de Saragosse, de Valladolid, les évêques de Madrid, de Barcelone, de Vich, de Vitoria. "Malheureusement notre meilleur ami, l'archevêque de Tarragone était absent quand je passai.

— Oserai-je vous demander, Monseigneur, quels résultats votre courageuse et vaillante propagande a obtenus ?

— Partout des manifestations françaises qui ont ému l'opinion; les Français encouragés et réconfortés dans toutes ces villes; les Espagnols, même les plus hostiles, amenés à réfléchir.

Beaucoup de journaux ont promis au moins de faire entendre les deux cloches. Nos arguments, nos raisons sont mis en circulation. La sympathie affichée de plusieurs hauts ecclésiastiques espagnols portera ses fruits.

Le mécontentement des Allemands et leurs efforts pour faire interdire mes conférences prouvent qu'ils se sentaient touchés. Alors que certains journaux français (en petit nombre) m'attaquaient sous prétexte que je distinguais trop entre la France et son gouvernement, les Allemands m'accusaient de travailler à conquérir l'Espagne au (( poincarisme ».

Sur ce mot, nous n'avons plus qu'à exprimer notre gratitude à l'éminent recteur de l'Institut catholique pour les détails si complets et si instructifs qu'il avait bien voulu nous confier.

Et, en quittant cette vieille maison des Carmes, nous comparions en nous-même l'action pleine de tact et dé délicatesse exercée chez nos voisins par le distingué prélat, et les louches travaux souterrains des agents allemands. Nous voyions ceux-ci indisposant le peuple espagnol par des informations aussi absurdes que fausses, mais toujours tendancieuses.

Et nous pensions aussi au rôle de ces mêmes agents boches, surexcitant d'un côté et dénonçant de l'autre des aspirations séparatistes latentes ! Mais c'est là un terrain brûlant sur lequel nous ne pouvons nous aventurer.

{Supplément de la Croix, 30 mai 19 16.)

Remerciements

Etes-vous content de votre voyage en Espagne ? Telle est la question que chacun me pose, après ces cinq semaines passées de l'autre côté des Pyrénées.

Eh bien oui! Je suis content, n'en déplaise à ce journaliste grincheux qui n'a pas craint d'écrire que ce que je pourrais faire de mieux serait de ne pas dire ce que j'ai vu.

Seigneur ! Pourquoi ? J'ai vu un pays en progrès, sous un roi actif et justement populaire. J'ai vu des hommes de bonne foi, au moins pour la plupart, un peu passionnés, sans doute, un peu impressionnables, — seraient-ils sans cela latins et méridionaux? — mais courtois, aimables, acceptant la contradiction, sachant reconnaître le bien là où il est, s'incliner devant la vérité, quand on la leur montre. Ai- je convaincu tout le monde ? Je ne suis pas si sot que de le croire. Mais j'espère avoir amené à réfléchir un grand nombre de personnes et acquis à notre pays des sympathies de cœur, là même

26o UNE CAMPAGNE FRANÇAISE

OÙ mes arguments n'ont pas porté autant que

je l'eusse souhaité.

Me suis-je heurté à des partis-pris, à des

préjugés invincibles? Quelquefois, c'est évident.

Mais, pour en faire un grief aux Espagnols, il

faudrait que je puisse affirmer que cela ne

m'est jamais arrivé chez nous-mêmes.

Donc, je suis content et je remercie.

Je remercie d'abord le haut clergé, les évê-

ques des diocèses où j'ai séjourné. Partout, ils m'ont assuré l'accueil le plus amical, et cela par des instructions positives; tous ceux que j'ai personnellement visités se sont montrés affables, au courant de nos préoccupations et de nos travaux, pleins d'admiration pour l'attitude de notre clergé à l'heure de la Séparation et pour la générosité de nos fidèles.

Dans toutes les villes où je me suis arrêté, j'ai rencontré parmi les prêtres d'ardents amis de la France; à Barcelone, j'ai fait ma conférence entre deux Capucins et j'ai senti battre le cœur de mes frères de V Associa/ion sacerdotale pour V Apostolat populaire; à Valence, un vieux prêtre, qui a longtemps habité Paris, m'a comblé de prévenances et d'attentions, parlant avec émotion de notre grande ville, de ses églises, de ses prêtres; à Alicante, le vicaire gêné

rai, les chanoines de la Collégiale se sont prêtés de tout leur cœur au succès de T admirable cérémonie de la première communion que j'ai célébrée dans une des églises de la ville; sur le théâtre, d'où j'ai parlé au public, c'est un chanoine, ancien aumônier militaire, qui m'a présenté en termes vibrants. A Madrid, je ne saurais trop dire ce que je dois à l'un des chapelains du Roi, Mgr Palmer, fondateur de la mission espagnole de Paris. A Valladolid, le doyen du Chapitre a été l'un des présidents de ma conférence. A Bilbao, l'archiprêtre, non seulement m'a reçu en frère dans son église et dans son presbytère, mais a accompagné et soutenu plusieurs de mes démarches. A Saint-Sébastien, le clergé de Santa-Maria s'est donné de grandes peines et a fait des frais importants pour assurer à la belle manifestation religieuse du 17 mai toute la splendeur possible ; et il n'a même pas accepté le moindre remboursement de ses dépenses. Donc, merci au clergé!

Si les autorités civiles avaient le devoir de garder une neutralité, sur laquelle veillaient jalousement les représentants de l'Allemagne, elles se sont pourtant montrées d'une politesse et d'une bienveillance dont j'ai senti tout le prix. Sa Majesté le roi Alphonse XIII, par l'au-

dience qu'il m'avait accordée et dont le compte rendu était sorti de son propre palais, avait donné un exemple qui ne pouvait qu'être suivi, d'autant plus que le Président du Conseil des ministres avait, le premier, montré qu'il pouvait l'être. Autant que je vivrai, je me souviendrai de l'attitude et des paroles de ce vrai Bourbon qu'est Sa Majesté le roi d'Espagne.

Elle ne sortira pas non plus de ma mémoire l'allocution que m'adressa, dans la gare même, au milieu de la nuit, le premier adjoint de l'alcade de Barcelone, me souhaitant la bienvenue au nom de cette magnifique cité. Quelle chaude sympathie j'ai trouvée près du gouverneur et de l'alcade d'Alicante!

Recteur, universitaire, homme d'études, on ne s'étonnera pas que j'aie été plus particulièrement sensible aux témoignages de bonne confraternité que ne m'ont pas ménagés les représentants du monde universitaire et académique. J'aimerais à conter la réception qui me fut faite par le recteur, les professeurs, les étudiants de l'Université de Saragosse. L'un de mes premiers actes, en arrivant à Paris, a été d'écrire au recteur pour lui exprimer, d'une façon plus durable que par de simples paroles, ma reconnaissance émue. Le recteur de l'Uni-

versité de Valladolid a tenu à présider ma conférence à côté du doyen du chapitre. A Madrid, le recteur du Séminaire conciliaire, à Barcelone, le recteur du Grand Séminaire, les Présidents de la Société des Etudes catalanes et de V Athénée, m'ont fait les honneurs de leur maison; le recteur de l'Académie universitaire catholique de Madrid a bien voulu considérer comme un frère aîné le recteur de l'Université catholique de Paris. Enfin, le R. P. Fita, S. J., président de l'Académie d'histoire, a trouvé les paroles les plus délicates pour mettre en lumière mes travaux sur l'histoire d'Espagne et la communication que je venais d'avoir l'honneur de faire à la savante compagnie.

A eux tous, merci !

Et si, maintenant, je me tourne vers nos Français qui habitent l'Espagne, c'est avec une profonde émotion que je considère d'abord nos communautés et nos écoles si nombreuses ; quel admirable patriotisme ! Quel culte de la France ! Quel accueil réservé à celui qui, pour un moment, représentait, quoiqu'indigne, la France et l'église de France ! Grâces soient rendues à vous tous, frères et sœurs, de tout habit, de tout ordre, qui, partout où j'ai passé, êtes venus à moi, ou m'avez appelé à vous, qui, à

n'importe quelle heure, vous êtes trouvés sur le quai des gares pour me saluer, là même où il m'était impossible de m' arrêter! Grâ^ces, particulièrement, à ceux qui m'ont donné l'hospitalité, aux Lazaristes de Saint-Louis-des-Français, à Madrid, aux Maristes de Barcelone, aux Bénédictins de Saragosse, aux Pères anglais de Valladolid, à vous Dominicains de Saint-Sébastien, qui m'aviez si gracieusement offert votre maison !

Quelle joie c'est pour moi de pouvoir affirmer que nos colonies françaises m'ont, en tous lieux, accueilli avec la même unanime sympathie. Tous ceux qui les composent ne sont pas catholiques ; il y a des protestants, il y a des libres-penseurs, il y a des hommes d'opinions politiques très avancées; tous n'ont voulu voir en moi que le Français qui venait travailler pour la France et porter la bonne parole à cette partie du public espagnol que seule la parole d'un prêtre était capable d'atteindre et de convaincre. Ils savent que, de mon côté, je les ai traités tous avec la même cordialité, le même respect, ne voyant, à mon tour, en eux, que de bons Français ; ils se rappellent que, partout où ils me l'ont demandé, j'ai visité les collèges laïques de l'Alliance française, aussi bien que

nos collèges congréganistes, et que les maîtres et les enfants n'ont eu, de ma part, que des témoignages de franche sympathie. Les multiples attentions que m'ont prodiguées tant de membres de ces colonies, m' attendant à l'arrivée, m' accompagnant au départ, m'offrant des fleurs, des souvenirs, des banquets, me disant leurs craintes et leurs espérances, ont profondément touché mon cœur. Et je n'oublie pas la part qui revient aux colonies alliées, surtout aux Belges qui, toujours, se sont unis à nos Français.

Je dois un hommage particulier aux chefs officiels de ces colonies françaises et alliées : ambassadeurs, consuls, agents consulaires, qui, en toutes circonstances, m'ont prêté l'appui intelligent et énergique de leur expérience et de leur autorité, avant tout à l'ambassadeur de la République Française près Sa Majesté le roi d'Espagne. Ma gratitude réserve une place de choix aux directeurs de l'Institut français de Madrid, ainsi qu'à quelques-uns des hauts fonctionnaires des Compagnies de Chemins de fer ou des grandes Sociétés, qui les uns moralement, les autres matériellement, ont facilité ma tâ,che.

Et comment ne rappellerais-je pas que, dans

telles villes que je ne crois pas nécessaire de nommer ici, les hôteliers français qui m'ont reçu — et Tun d'eux l'a fait pendant plusieurs jours avec munificence — n'ont pas accepté la moindre rétribution de celui qui venait pour la propagande française?

De la part des Français, ce fut donc, dans toute la force du terme, l'union sacrée appliquée et manifestée cordialement, généreusement. De la part des Espagnols, ce fut, chez les moins accessibles, à tout le moins du respect et de la courtoisie, chez les autres, un courant de profonde sympathie, née de la plus parfaite connaissance que je leur apportais de la vraie France, née aussi de la communauté de foi, de mon sacerdoce qui parlait à des cro3''ants, de ma vieille amitié pour l'Espagne, qui n'avait pas attendu le jour du besoin pour s'exprimer.

Donc, encore une fois, merci aux hommes, nos compatriotes et nos frères d'Espagne; merci à Dieu qui, par le bien qu'il m'a permis d'accomplir là-bas, a, suivant sa coutume, récompensé au centuple et couronné le peu que, depuis trente ans, j'ai pu faire au service de la science, de la patrie, de l'Eglise catholique. (Bulletin de Propagande franc aise y

25 juin 1916.)

Lettre de S. IVI. le roi d'Espagne ^^ à Mgr Baudrillart

Nous ne saurions mieux couronner cet ensemble de documents relatifs au voyage de Mgr Baudrillart, en Espagne, que par la lettre que S. M. le roi Alphonse XIII a daigné lui écrire pour le remercier de l'hommage de sa publication : « Les lettres du duc de Bourgogne au roi Philippe V. »

Le Secrétaire de Sa Majesté Don Emilio de Torres, dont le dévouement à nos prisonniers de guerre mérite une si vive reconnaissance, a transmis à Mgr Baudrillart, la lettre de Sa Majesté par l'intermédiaire de Mgr Palmer, chapelain du Roi et visiteur royal de la Mission Espagnole de Paris.

Lettre de M. Emilio de Torres,

secrétaire de S. M. le roi d'Espagne

à Mgr Baudrillart

Madrid, le i8 décembre 1916.

Monseigneur,

J'ai recours à votre intarissable bonté pour vous prier de vouloir bien me pardonner le retard que j'ai mis à répondre à votre lettre si

aimable qui m'a été remise par M. l'abbé Tubeuf, en même temps que les deux volumes de votre livre : « Lettres du duc de Bourgogne au roi Philippe V. »

Le Roi — Dieu Le garde — vous adresse directement ses remerciements bien sincères pour l'hommage de votre magnifique ouvrage, mais il a voulu en plus confier sa missive à Mgr Palmer, en le chargeant de vous transmettre verbalement ses sentiments d'amitié bien sincère et de vive sympathie. Mgr Palmer saura s'acquitter à merveille de cette auguste mission, car il connaît bien à quel point sont sincères les vœux de Sa Majesté à votre égard, et en ce qui se réfère à votre noble et vaillante armée et à votre glorieuse Patrie.

Je vous prie, Monseigneur, d'agréer avec mes meilleurs souhaits de Noël et du Nouvel An, l'assurance de mes sentiments d'amitié les plus respectueux et dévoués.

Emilio M. de TORRES.

Lettre de S. M. le roi d'Espagne

Madrid, le 7 décembre 191 6.

Monseigneur,

O est avec un véritable plaisir que f ai reçu votre aimable lettre ^ ainsi que V exemplaire richement relié des (( Lettres du duc de Bourgogne au roi Philippe V » que vous avez eu la si délicate attention de me dédier.

]e ne saurais comment vous prier de vouloir bien me pardonner le retard que fai mis à vous transmettre V expression de ma reconnaissance profonde et sinche pour cet hommage précieux auquel fai été si sensible et que y apprécie en toute sa valeur.

Vous avez cojnblé votre bonté en exprimant par votre charmante missive vos sentiments de sympathie à V égard de VEspagne. Je vous en suis très reconnaissant et c^ est de tout cœur que je partage vos vœux en ce qui se référé aux solides raisons qui existent et auxquelles vous

faites allusion dans votre ouvrage four renouer des liens d^ amitié et d^union fraternelle entre VEspagne et votre héroïque nation.

J^ai parcouru les pages de votre beau livre, pleines d*intérêt et je tiens à voîis adresser mes félicitations enthousiastes pour la publication de cet ouvrage.

Veuillez agréer, cher Monsieur Baudrillart, r assurance de mes sentiments de respect et d^amitié dévouée.

AlFONSO, Rey.

TABLE DES iMATIERES

Pages

Avertissement 5

Préface 7

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