AVANT-PROPOS
A Maurice Pujo.
Voici quelques articles vieux de dix ans, qui représentent la première sortie de notre doctrine. Jusqu'au mois d'août 1901, nous ne l'avions produite qu'en des milieux purement nationalistes^ chez les royalistes fidèles de la Gazette de France ou devant le public libéral du Soleil. C'est notre maître et notre ami Paul Bourget qui, un beau soir, prit par la main /'Action Française et la mena au Figaro.
Le Figaro venait d'échapper, par un espèce de coup d'Etat, aux fauteurs de la conspiration dreyjusienne. Il était donc assez intéressant pour lui d'essayer de reprendre une partie de sa clientèle primitive; il V était tout autant pour nous de joindre et d'aborder cette portion du public français qui confine au monde officiel. Le départ de M. Fernand de Rodays, à qui succédait M. Antonin Périvier, n'avait pas éloigné les lecteurs ministériels et même ministres. Le collaborateur royaliste du Figaro était assuré de compter dans son public régulier le président Loubet, le président Fallières, le président Brisson, le président Waldeck- Rousseau; il pouvait donc se figurer les différentes têtes que feraient ces Messieurs à entendre exposer « l'éducation de Monk n, ou les bienfaits de « la Maison de France » ou la « Démission » du peuple « Souverain ». Un choix d' événements propices permettait de développer, comme en marge de l'information quotidienne, les points les plus différents de notre pensée; je m en acquittai de mon mieux.
J'ai su de bonne source que l'Elysée et le Quai d'Orsay furent touchés très favorablement des raisons que nous avions invoquées pour justifier l'appareillage de l'amiral Gaillard en violation de la Constitution et des lois de la Repu-
blique. L'Elysée et le Quai d'Orsay n'étaient pas difficiles en matière d'approbation. Moins gêné que les Grands par le souci de l'attitude, plus libre de ses mouvements, M. Arthur Ranc, qui était alors dans la fleur de son épineuse vieillesse, me faisait l'honneur d'écumer àchaque article et de crier que le Figaro trahissait. L'artisan principal de ce remue-ménage faisait plaisir à voir : jamais M. Paul Bourget ne s'était montré aussi gai.
La combinaison de Bourget dura autant que la direction Périvier, un peu moins de six mois. Dès leur avènement, en janvier 1902^ les nouveaux directeurs notifièrent que la campagne royaliste au Figaro avait vécu. J'adressai ma carte à M. Gaston Calmette pour le remercier de son hommage involontaire à la force de nos idées.
M. Calmette, qui ne se défend point d'un grand zèle bonapartiste, faisait preuve de clairvoyance. Il sentait fort bien la nécessité politique de refaire un profond silence autour de /'Action Française et de la revêtir d'unmanteau. d'épaisses ténèbres. Mais jamais les ténèbres n'empêchèrent un grain vivace de percer: il fermente et agit en secret, voilà tout. Faute d'un grand journal du matin qui nous fit accueil, nous avons fini par construire l'organe qui nous était nécessaire. Faute d'un public tout formé et déjà favorable, nous avons composé, rassemblé et créé ce public avec des citoyens épars. Et enfin, faute d'obtenir audience de l'étourderie, de la présomption ou des préoccupations vaines, particulières aux Français qui étaient jeunes gens ou adultes au déclin de notre jeunesse, nous nous sommes tournés vers la France future qui croissait sur les bancs des écoles et des lycées. Les générations de 1908-1911 ont répondu en manifestant la vigueur de l'humble semence que nous leur avions confiée.
Mon cher Maurice Pujo, il faudrait votre voix et votre langage pour ajouter à mon témoignage l'action de grâces que nous devons à nos jeunes amis. Vous seul, leur chef, leur guide, leur modèle, savez leur parler dignement. Je me contenterai de redire avec vous que jamais idées pures ne se sont incarnées aussi directement en des actes plus purs. Les réveils de l' Allemagne et de l'Italie au commencement et au milieu du siècle écoulé devront pâlir auprès de ce réveil de la France, où le cœur a si bien répondu aux lumières de la raison. La vérité politique réunit désormais
à l'immense majorité des ancêtres morts la race qui grandit et les races à naître. J'ai le devoir de saluer l'ardent catholicisme qui soutient le courage de la plupart des jeunes chejs qui mènent au combat une armée de jeunes héros. Comme leurs pères, ils ont fortement combiné à la foi religieuse le service du roi. Dissociés longtemps, les anciens sentiments se reforment de toute part.
Ni l'amitié ni l' admiration ne m'égarent; je dis ce que je vois... Nous marchons, comme le poète, « au milieu des jardins de la Vieille Espérance ». C'est bien la vieille espérance qui se couronne. C'est notre ancienne attente conseillée par la réflexion, que V événement satisfait.
Ch. M.