‹ Une campagne royaliste au "Figaro"Chapitre 3 sur 127 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La déesse France.

26 août 1901.

Je ne vois pas pourquoi la pensée royaliste se bannirait du Figaro revenu à ses traditions.

Le Figaro avait la passion de tout dire, de tout faire dire chez lui. Il y a des journaux qui sont des écoles sévères, une doctrine en est la vie. D'autres ne sont que des salons, il convient d'y porter une tête à la mode et d'y saluer chaque idée reçue. D'autres, enfin, sont mieux ou pis, des églises, des temples; on y respire des fumées de théologie et d'encens. C'était plutôt ici une salle de spectacles et de conférences. Jouait et parlait qui voulait, et comme il voulait. On ne vous défendait que d'être banal; on vous adjurait d'être neuf.

Un royaliste a quelques nouvelles assez fraîches à faire savoir.

I. — Jadis, naguère encore, on disait au personnel de la royauté :

— Ah ! Monsieur, que vous êtes beau ! Vous êtes la beauté morale. Votre fidélité à la cause vaincue est d'une élégance sublime. Vous vous êtes roulé dans le linceul de pourpre. Vous êtes descendu au tombeau de la monarchie. Vous avez préféré cette belle morte impollue aux satisfactions de la vie grossière. La belle conduite, Monsieur !

» Est-elle sans reproches ? Vous pouviez renoncer à vivre, mais non à faire vivre le pays qui a besoin de vous. Vos princes morts ou en exil, l'un d'eux vous dicta le devoir : — // restait la France, Monsieur!

» Les préférences qui vous honorent font de vous un émigré à l'intérieur. Ah ! de grâce, rentrez. Soyez républicain comme tout le monde. Ne laissez pas la Révolution et l'étranger perdre la patrie ! »

Voilà l'antienne que le théâtre, la presse, la tribune ont reprise trois quarts de siècle.

Souvent respectueuse, parfois moqueuse, toujours flatteuse.

Un certain nombre de royalistes ont cédé. D'âge en âge, ils ont sauté le pas. Les plus sincères se disaient :

— C'est pour la France.

Parmi les autres, parmi ceux qui guignaient une ambassade ou un commandement, bien peu auraient osé se rallier sous le prétexte du patriotisme : le Pape, qui bénit tant d'objets, bénit celui-là, et le nombre des républicains blasonnés augmenta un peu.

II. — Ne nous étonnons pas que l'idée de patrie ait eu la force d'arracher de leurs traditions et de couper de leurs racines quelques-unes des plus vieilles familles du pays; cette idée est la plus grande puissance du monde moderne.

Sans doute, en France, depuis trois ou quatre ans, les malheurs publics ont pu affiner les délicatesses du patriotisme; mais ceux qui ont des yeux pour voir aperçoivent que, hors de France et jusqu'en Amérique, notre maigre nationalisme est bien distancé ! Nos rivaux en arrivent à l'impérialisme.

En effet, le progrès des sciences ne nous a pas apporté la paix, mais la guerre. Il fallait le prévoir. La valeur du monde s'accroît : ses meilleures parcelles, ayant aussi gagné de prix, sont et seront disputées bien plus âprement qu'autrefois. On se rend compte des profonds intérêts communs que chaque patrie représente.

— Ou nous serons heureux ensemble ou nous pâtirons de concert.

C'est le fondement positif du patriotisme moderne.

III. — Autrefois, l'empire romain unissait toutes les patries dans sa paix profonde. La chrétienté du moyen âge enveloppait les langues diverses, les nationalités ennemies. L'angevin qui passait du sceptre anglo-normand à la couronne capétienne, le toscan balloté entre communes guelfes et barons gibelins se savaient membres d'une association supérieure et plus vaste, capable de régler leur sort. L'humanité avait alors pour garantie la chrétienté.

Depuis que la Réforme a coupé en deux notre Europe, la chrétienté n'existe plus. Où est le genre humain, pourchaque homme? Dans sa patrie. Il n'est point au delà.

Elle est le dernier cercle politique solide qui, entourant les autres (famille, commune, province), n'est entouré d'aucun. Les socialistes, qui sont d'éminents blagologues, mais tout au fond retardataires passionnés, chantent cependant que

...demain L'Internationale Sera le genre humain.

En réalité, V Internationale existe déjà. Mais elle existe par les nations. Elle n'a rien de ce qu'avaient les faisceaux romains et l'Église : l'existence propre, l'indépendance, la souveraineté. Prenez les relations scientifiques, littéraires ou mercantiles entre les peuples, les traités d'arbitrage, les conventions postales : ces biens précieux ne valent, si on les analyse, que ce que vaut chaque race qui les soutient.

La nation qui languit voit languir avec elle ses commodités internationales. Si elle faiblit encore, elles disparaissent. Au degré le plus bas de l'existence politique, les propriétés, les personnes ne sont plus sûres : les déserts de l'Arménie et le Transvaal vous témoigneront que l'homme moderne, sans une patrie forte, retombe dans la barbarie.

IV. — Si l'on comprend cela, la nécessité patriotique devient la plus pressante de toutes, le patriotisme tend à former une sorte de religion. Cathédrale commune aux citoyens de foi diverse, oratoire privé de ceux qui n'en ont aucune autre.

Si les fils des croisés sont des patriotes ardents, les fils de Voltaire ne leur cèdent rien là-dessus. — Comme l'histoire recommence ! Les athées du iv^ siècle invoquaient la déesse Rome, génie de leur empire, âme de l'univers romain. André Chénier, qui fut athée avec délices, songeait aussi à déifier sa patrie. On a trouvé dans ses papiers les fragments d'un dialogue lyrique sur « la Liberté ». Un chœur y chante :

Sur ton front radieux Luit un noble avenir de gloire et d'opulence. Salut, déesse France.

Pour des cerveaux naturalistes, mais désireux de met-

tre de l'ordre dans leur pensée, une déesse France n'offre aucune des difficultés qui sont propres à d'autres formules. Elle satisfait la raison, puisque, représentant la patrie, elle siège, dirait Sophocle, entre les grandes lois du monde. Ce dieu si rationnel n'est pourtant pas abstrait. On voit et on touche la France. Elle a un corps, elle a une âme : son histoire, ses arts, sa nature charmante, la société magnanime de ses héros. Mais, comme la déesse est sujette à périr, elle appelle nos dévouements. Et, comme sa vie surhumaine peut toutefois se prolonger à l'infini, elle participe de la majesté éternelle. Encore ceci dépend-il à quelque degré de nous-mêmes. Elle est notre supérieure et notre obligée : mère et fille de nos destins.

V. — On me dira que nous voilà bien loin des royalistes. Mais nous sommes chez eux. Nous sommes chez les gens que la déesse France a conduits à la royauté. Ils n'étaient point nés royalistes 1 Le plus jeune naquit dans un logis parisien, que son père mettait à la disposition de M. Pelletan pour des conférences républicaines. Le plus âgé est petit neveu d'un conventionnel régicide. Il a reçu en ligne oblique l'esprit de la Révolution. Un troisième, abonné de naissance au Radical ou au Rappel, fut bercé de la vieille chanson de M. Vacquerie; quoique de race catholique, ses père et mère n'ont pas fait baptiser leurs enfants. Un autre, issu d'une famille de « blancs du Midi », devint socialiste à l'Université... Entre esprits si divers, un seul lien pouvait exister : le culte de la patrie.

Mais ils étaient aussi reliés par l'usage d'une méthode scientifique et critique. Ils se faisaient des idées nettes, ne se rendaient qu'à l'évidence, mais s'y rendaient. Ils se seraient ralliés au bonapartisme ou au collectivisme, si le collectivisme ou l'Empire leur avait été démontré d'intérêt national ou de salut public.

Étant donné qu'il faut que la France soit forte, où trouver les conditions réelles et pratiques de la force de la patrie?

— Ne suffirait-il pas de renverser le ministère?

— Oui, leur disait M. Lemaître.

— Non, leur répondaient l'analyse et la réflexion.

— De voter des lois sociales?

— Oui, déclaraient les démocrates chrétiens.

L'analyse et la réflexion répondaient encore que non.

— De décentraliser?

— Oui, disait M. de Marcère.

— Non, disait l'autre voix.

— De détruire ou de réduire le parlementarisme !

— Oui, disait M. Déroulède.

— Non et non.

Il fallait ou pousser plus loin, ou manquer aux engagements pris envers l'idée de la Patrie, ou encore mentir aux règles fondamentales de la raison.

— Marche, marche...

Dans toute la force du terme, on n'a pu s'arrêter que le jour où l'on a reconnu que la France comme autrefois la République de Pologne, était rongée d'un mal constitutionnel ; que ce mal s'appelait le régime électif; que l'élection soumet un pays à trois princes anonymes et sans responsabilité, l'Administration, l'Opinion et l'Argent; que l'État politique devait être placé au-dessus de l'Argent, de l'Administration et de l'Opinion; en somme, qu'à l'élection devait être substituée l'hérédité.

On aurait échappé à cette conclusion, si l'on avait commencé par appauvrir et mutiler l'idée de la France.

— Soit, la France, dit M. Ranc, mais la France de la Révolution et de la justice.

— La France, dit M. Déroulède, mais la France des Français aujourd'hui vivants, la France de leur volonté ou de leur fantaisie, la France des coups de tête et des plébiscites.

— La France, disent quelques ultramontains, mais la fille aînée de l'Église, l'argentier du Saint-Siège, le soldat du Christ (1).

Dans la religion de la déesse France, ces « France,

(1) Nous prévenons les bonnes âmes, qui seraient tentées de se récrier ici, que, dans un article de la même série du Figaro {Contre le schisme), l'auteur indiquera pour quelles raisons le nationalisme français se doit d'envelopper, à défaut de foi catholique, une amitié ardente, un respect passionné pour le catholicisme. {Note de septembre 1902). Au surplus, tout ce qui précèd-'. et beaucoup de ce qui suit fournira d'excellents prêt 'xtes aux esprits incapables de distinguer une méthode d'une doctrine, un procédé de dialectique empirique d'avec une affirmation pure. Indiquons pourtant la nuance : ceci raconte comment nous avons procédé, ceci ne prétend pas montrer comme

mais » ne pouvaient avoir aucun sens. On disait : la France sans conditions ni déterminations arbitraires. On mettait le salut public au dessus de tout.

VI. — Ce nationalisme intégral une fois posé, il en découlait mathématiquement qu'il faut un roi, que ce roi doit être de la Maison de France et le chef de cette Maison.

Le procédé mathématique, dont je n'indique d'ailleurs que les résultats, scandalisa les polémistes radicaux. « Quoi ! prouver par a -\- b quelque chose de politique ! » En politique, ces Messieurs ne consultent ni la science ni la raison. Ils ne vont même pas chez la cartomancienne : c'est la volonté du plus grand nombre qu'ils interrogent. D'autres crient aigrement : « Vous êtes des théoriciens. » Le grand État-Major allemand ne faisait que de la théorie avant Sadowa.

Pratiquement, nos théoriciens distinguent deux choses. — D'une part, le péril public ne peut que s'accroître. N'ayant jamais perdu la tête au cours de la dernière crise ils ne se laissent pas berner sur les apparences de l'ordre. La Pologne a connu aussi ses accalmies. Elle eut ses alliances, même avec la Russie. Le régime électif n'y donna pas moins tous ses fruits. Ainsi de nous. — Mais d'autre part, par suite de circonstances européennes et planétaires, le désir du salut public ne fera que grandir à chaque péril nouveau : la vérité, la nécessité de la royauté apparaîtra donc aux meilleurs. L'Intelligence, comme on dit à Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire le parti de l'intelligence, passera toute entière au patriotisme; mais aucun intellectuel, exercé à sentir et à classer les rapports des choses, ne pourra se convertir au patriotisme sans se convertir, en même temps, à la royauté.

La fortune de la France fera le reste.

VIL — Ainsi la religion du patriotisme, qui désorganisa le monde royaliste à son aile droite, le reconstitue à gauche plus fortement avec des éléments que l'on n'eût jamais espérés. J'entends dire que beaucoup d'an- <îiens royalistes ont repris confiance et courage à cette nouvelle. On cite même des ralliés qui se dérallient.

Voilà un premier résultat.

il faut procéder. Notre histoire fournit des exemples, mais tout exemple n'est pas une règle {1911).

L' Accueil.

4 septembre 1901.

— Messieurs, c'est bravement crié, répondrai-je aux nombreux publicistes républicains qui m'ont fait le plaisir de commenter, sinon de discuter la première a Note d'un royaliste ».

I. — Le Gaulois et l'Aurore me renvoient à l'Académie. Le Temps veut que je lui explique ce qu'est la nature ou me somme de mettre une majuscule devant ce mot. Enfin, M. Paul Brousse, dans la Petite République socialiste, veut absolument suivre la marche de mes équations.

Puisqu'il est pressé, M. Brousse trouvera les formules dont il a faim et soif dans les deux fascicules de l'Enquête sur la Monarchie, parus l'année dernière à la Gazette de France. Il y verra que l'observation et l'expérience sont les points de départ de nos calculs les plus abstraits. Si trois cents colonnes de discussion ne rassasient pas M. Paul Brousse, je lui ferai tenir une collection de l'Action Française : ces deux mille pages ont du bon et de l'excellent, du nationalisme ordinaire et de l'intégral.

Quelqu'un qui a lu tout cela, mais qui n'en profitera point, c'est M. Arthur Ranc. Tous les républicains peuvent être « royalisés ». Mais, celui-là, j'en désespère ! Il n'accepte point de débat. Puisque les lois de la nature et les lois de l'esprit humain constituent un danger pour sa République, M. Arthur Ranc demandera l'abrogation ou la revision de ces lois. Il redeviendra sénateur, au besoin, pour appuyer l'urgence.

Mais il faut que je remercie M. Ranc et que je le gronde. M. Ranc me fait un honneur immérité, quand il m'attribue une école et des disciples. Cependant, il m'a apporté son témoignage. Les journaux officieux de la République peuvent bien le cacher; ils ne peuvent me contester ce que M. Ranc certifie : les jeunes « intellectuels du nationalisme » viennent ou tendent presque tous à la royauté (1).

(1) Dans un récent article du Figaro [du Figaro de 1902], sur une « école monarchiste », à propos du dernier livre de Mon-

Je rappellerai qu'ils y viennent par réflexion et par patriotisme, par religion de la science et par religion de la France.

IL — On me dit (la parole est maintenant aux gens raisonnables), on me dit avec un accent de curiosité suraiguë :

— Ces républicains de naissance, ces jeunes gens sortis de familles bonapartistes, devenus royalistes et qui restent positivistes, comment le parti de la royauté les a-t-il reçus?

III. — Avant de satisfaire à cette question, je tiens à dire qu'elle est de pure curiosité. Un citoyen Français qui se fait royaliste n'a pas à s'occuper de l'accueil qui lui sera fait. Voici pourquoi :

Trente et un ans de République, cinquante-trois ans d'anarchie ont fait croire au public que, vouloir d'un régime équivaut à devenir membre d'un parti. Cependant, comment se comportent les partis? Tous les partis disent aux gens : — Mettez-vous avec nous pour gagner le pouvoir; nous partagerons les profits. Un royaliste tient un discours tout contraire. Il ne demande pas le pouvoir pour lui, royaliste, ni pour les autres royalistes; il le demande pour le Roi.

Un royaliste estime que le pouvoir doit être arraché aux partis. Il dit : « Faisons cesser les compétitions des partis » et, ajoute-t-il, « comme il n'y a pas deux moyens de les faire cesser, remplaçons le pouvoir électif par le pouvoir héréditaire. »

(Notez ici un petit fait assez plaisant. Un sentiment, un seul, est à peu près unanime en France, c'est le désir d'échapper aux politiciens, c'est le dégoût, la lassitude de ces partis rivaux, qui font du bien public, selon le mot de Montesquieu, une véritable « dépouille ». Eh bien ! le royalisme, qu'on accuse partout d'être arriéré ou chimérique, est aussi la seule opinion, la seule doctrine qui corresponde à cet instinct général du pays.)

tesquiou, La Raison d'État, M. J.-Paul Boncour [ministre du Travail en 1911] dit que nous avons rallié un certain nombre de « jeunes royalistes ». Il y a là une méprise qu'il faut relever : ce sont de jeunes républicains nationalistes qui sont devenus royalistes à notre manière. Léon de Montesquiou lui-même, en 1899-1900 et 1901, se croyait encore républicain. (Note de septembre 1902.)

En tant que royaliste, je ne me sens d'aucun parti. Disant à tous d'aller au Roi, je ne dis à personne de venir avec moi.

Du point de l'horizon national où m'ont placé mes sentiments, mon caractère, mon origine, — avec mes idées religieuses, avec mes idées politiques, économiques, financières, — je dis aux autres citoyens, en quelque lieu qu'ils soient et quelques idées qu'ils professent :

— Pour la France, qui est peut-être notre seule pensée commune, voyez si le meilleur ne serait pas d'aller où je vais...

C'est le b-a ha du système.

IV. — A défaut d'un parti, il est un monde royaliste. Le génie sociable de notre race voulant que les gens de même opinion se fréquentent, les nouveaux royalistes devaient visiter les anciens. Chose curieuse, ces apostats de l'Eglise républicaine ont été d'autant mieux reçus qu'ils pénétraient dans un milieu royaliste plus pur. Ils ont trouvé au centre droit des amis parfaits. La droite a montré de l'empressement. Mais c'est l'extrême-droite qui devait leur donner le plus délicat des plaisirs, celui d'être compris sans hésitation. Je me suis amusé plusieurs fois du même spectacle : un petit-fils de jacobin considérant d'un œil surpris un petit-neveu de chouan et tous les deux au bout du premier entretien, constatant leur accord politique complet. L'un venait de trouver ce que l'autre tenait simplement de son père : les deux Frances réconciliées de la sorte n'avaient plus que la peine de se traduire l'une à l'autre deux langages un peu difi'érents.

Cela ne traînait pas.

— Voyez, disaient les uns : vous êtes arrivés à la vérité par raison, mais comptez combien de traditions, de survivances et de semences de traditions vous aviez conservées malgré vous et sans le savoir.

— Voyez, disaient les autres, combien votre pieux souvenir, votre maintien fidèle de la tradition était chose rationnelle ! En y obéissant comme au vœu des ancêtres, vous avez acquis par surcroît une supériorité d'ordre intellectuel.

^y- — Qui disait que l'instinct n'est qu'une raison qui s'ignore? La tradition, quoique instinctive, n'ignore pas toujours ses profondes raisons.

Un marquis de La Tour du Pin la Charce, théoricientrès audacieux et très moderne de l'organisation politique et économique, un comte de Lur-Saluces, versé dans la philosophie de l'histoire de France, pouvaient rendre des points à nos théoriciens. Ceux-ci eurent donc le plaisir d'avancer leur propre pensée. Des vraies amitiés se formèrent. Lorsque, au printemps dernier, M. de Lur-Saluces revint en France, qui vit-il accourir parmi ses premiers visiteurs? L'un des trois fondateurs de la Ligue de la Patrie française, jadis républicain de la nuance Cavaignac, aujourd'hui l'un des chefs du nouveau royalisme, M. Henri Vaugeois.

M. Ranc, qui ne le perd pas de vue cinq minutes, dénonça aussitôt M. Henri Vaugeois aux feuilles radicales du Midi et du Nord. Mais M. Ranc aurait autrement fulminé, s'il eût su, le bon Brigadier! (1) qu'une correspondance active s'était engagée entre Lur-Saluces et Vaugeois; qu'ils s'étaient déjà rencontrés sur la terre d'exil; qu'ils avaient constaté leurs innombrables concordances politiques... J'aurai qualifié M. de Lur-Saluces quand je l'aurai nommé un catholique très fervent. Quant à Vaugeois, jeune professeur de philosophie universitaire, il ne croit pas au surnaturel.

VL — Autre exemple. Un prêtre catholique, catholique à la forte manière du Syllabus, royaliste de naissance autant que de doctrine, M. l'abbé Charles Maignen (nom bien connu de ceux qui savent l'histoire de l'Œuvre des Cercles), a donné un important recueil d'études, parues tout d'abord à la Vérité Française, le journal de M"e Élise Veuillot et de M. Auguste Roussel. Ce livre, intitulé : Nationalisme, Catholicisme, Révolution, méritera d'être lu et relu d'un bout à l'autre. Mais, si on l'ouvre seulement à l'index des auteurs cités, l'on constate que trois autorités très diverses sont invoquées sans cesse par M. l'abbé Charles Maignen :

le nom du fondateur de la religion chrétienne;

le nom du Pape Léon XIII;

(1) Notre folle jeunesse se plut à surnommer M. Arthur Ranc tantôt le Brigadier de la gendarmerie, tantôt le Vénérable ecclésiastique. Les jeunes gens d'aujourd'hui ont perdu avec M. Ranc d«? bons moments et de profitables lectures (1911).

et le nom de l'un de l'un des plus récents théoriciens de la royauté.

Pourtant, M. l'abbé Maignen sait bien de qui il parle, f L'auteur de ces lignes est positiviste », dit-il.

Et c'est comme positiviste qu'il tient à le citer.

VII. — Le positivisme fut, en effet, à l'origine de con-^ jonctions qui, voici cinquante ans, n'auraient jamais été possibles.

Je ne sais ce qu'en pense M. le général André, qui passe pour positiviste, mais son maître et le mien, Auguste Comte, a toujours tenu le catholicisme pour un allié nécessaire de la science contre l'anarchie et la barbarie. Il répétait souvent : — Que ceux qui croient en Dieu se fassent catholiques, que ceux qui n'y croient pas se fassent positivistes... Il envoyait un de ses disciples au Gésù de Rome, pour traiter avec les Jésuites. Un malentendu fit échouer ce projet, mais, en quittant les Pères, le délégué de Comte prononça ces graves paroles : Quand les orages politiques de l'avenir manisfesteront toute l'intensité de la crise moderne, cous trouverez les jeunes positivistes prêts à se faire tuer pour vous, comme vous êtes prêts à vous faire massacrer pour votre Dieu.

Divisés quant aux choses du ciel, le positivisme et le catholicisme s'accordent souvent sur la terre. C'est une espèce de positiviste que ce M. Accard, « bonaldiste tainien », dont je retrouve la silhouette dans un roman de Paul Bourget.

M. Accard soutient infatigablement cette thèse : « l'identité entre la conception moderne et scientifique de l'évolution par hérédité et la monarchie, entre la loi de sélection et l'aristocratie, entre la réflexion et la coutume. »

L'Église et le positivisme tendent à fortifier la famille. L'Eglise et le positivisme tendent à seconder les autorités politiques, comme venant de Dieu ou découlant des meilleures lois naturelles. L'Église et le positivisme sont amis de la tradition, de l'ordre, de la patrie et de la civilisation. Pour tout dire, l'Église et le positivisme ont en commun des ennemis. D'ailleurs, il n'y a pas de positiviste français qui perde de vue que, si les Capétiens firent la France, les évêques et les clercs ont été leurs, premiers coopérateurs.

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