UN THÉORICIEN DE LA MONAHCHIE
... Les doutes, les questions d'une intelligence de femme, si elle est cultivée et forte, reflètent admirablement les principaux obstacles qu'il reste à surmonter pour une idée nouvelle. J'oserai soutenir contre une opinion satirique que les vraies femmes incarnent à merveille le sens commun, si l'on entend bien par ce mot une synthèse, et la plus fine, de ces idées reçues qui constituent la masse profonde d'un esprit public. Le philosophe ou l'agitateur qui se propose d'émouvoir et de déplacer l'opinion ne connaîtra exactement les positions et les forces de l'adversaire qu'auprès d'une femme informée, curieuse et, comme elles aiment à se dire, san» parti pris.
A ce point de vue, le dialogue de Bruno de Boisgelin, qui veut faire la monarchie, avec son amie qui s'en moque, mais qui est fort intéressée par tout ce que pense Bruno, forme une page d'un grand sens. M"*' de Coiguy y révèle son goût solide, modéré et sûr. Elle voit tout d'abord, très nettement, ce qui est prochain. Il faut que son ami la pousse, et même qu'il la presse un peu, pour qu'elle s'élève au-dessus de ces prétendues solutions « pratiques » qui, de tout temps, passèrent pour les plus vraisemblables, mais qui manquent toujours dans le jeu concret de 1 histoire, précisément parce qu'elles sont tout à fait contiguës au système en voie de crouler. Ces grands esprits pratiques oublient toujours de calculer la réaction !
En 1812, l'idée de la chute de l'Empereur avait rang de chimère. Pourtant les analyses de M. de Boisgelin furent si précises et si claires, que son amie n'y put tenir.
— Eh bien, lui dit elle, il ne faut plus le garder pour maître ; renonçons à lui-même et même à l'Empire.
— Retournons en royaume, poursuit Boisgelin, fier de l'avantage.
Mais l'idée d'une royauté paraît extrêmement surannée
à la jeune femme.
— Qu'à cela ne tienne ! Je veux, dit Boisgelin, quelque chose de savamment combiné, de fort, de neuf: en conséquence, j'opine pour rétablir la France en royaume et pour appeler Monsieur, frère du feu roi Louis XVI, sur le
trône.
M"e de Coigny considéra cette opinion tantôt comme une ingénieuse plaisanterie, tantôt comme un « sophisme insoutenable ». Boisgelin tenait bon. Il développait sa théorie de la France nouvelle, théorie trop constitutionnelle pour notre goût, et trop parlementaire. Mais elle avait des parties justes, elle impliquait la Monarchie.
Quand on n'a point de troupes à insurger, ni de bandes populaires à diriger, la théorie demeure le meilleur mode de l'action : elle en étudie le terrain. Bruno de Boisgelin s'appliquait donc à théoriser fermement pour endoctriner sa maîtresse et la mieux préparer aux surprises de l'avenir. Sans aucun doute, ces leçons risquaient de ne servir a rien. Comme tout ce qui est d'avenir, elles ne pouvaient être utiles que moyennant' une occasion, c'est-à-dire par aventure, conjoncture et combinazione : mot admirable que les Français traduisent mal. Toute la politique se réduit à cet 'art de guetter la combinazione, l'heureux hasard, et de ne point cesser d'épier un événement comme s'il était là, l'esprit tendu, le cœur alerte, la main libre et presque en action. Celui qui guette de la sorte ne dédaigne rien. Il sait que, de ce point de vue, les hommes et les choses n'ont que valeur de position : le propre des tourmentes publiques est justement de renverser les positions et, par conséquent, de renouveler les valeurs. La plus petite force, le plus maigre concours peut, per combinazione, et d'un léger coup de fortune, être affecté soudain d'une puissance inattendue, qui pourra décider de tout.
— Aucun Empire n'est possible. Eh ! bien, dit Aimée, puisqu'il faut unir la liberté et Tordre...
— Arrêtez, dit Bruno, pas de République, pas de président, pas de Congrès ! Ces institutions ne valent rien pour la situation de la France.
— Et Napoléon II ? Une régence ?
Bruno démontre l'impossible. Elle songe à celui qui devait être Louis-Philippe :
- Peut être ces considérations-là, lui dis-je, pourront-elles décider a appeler iM. le duc d'Orle%ins !
Quand une fois j'eus dit ces paroles, étonnée du chemin nue j avais tait, j ajoutai : ^
coiûent\^'^"* ^'"''"''^^"''^"^ "ï"*^ je ^'ous cède assez. Êtes-vous
- Non, certes, me dit-il. vous embrouillez toutes les questions et vous traites de la révolution. Vous prenez un Roi électif dans la famille des rois légitimes et vous introduisez la tuibuicnce dans ce qui est destiné à établir le repos.
Boisgelin s'empresse de démontrer que le candidat de sa maîtresse serait dans une position bien fausse. Mais son amie insiste. Elle a le préjugé d'une France moderne. Son cœur est révolutionnaire. Le mot de royauté légitime 1 effraie. Elle voit venir les ultras. Voilà pourquoi le nom de « monsieur le duc d'Orléans », avec qui elle a d'ailleurs été élevée, revient dans la conversation.
m^f^°° ^''" ' ""^ '^''' ^^- ^^ î^oi^geli»^' que vous raisonnez
Et, très bon royaliste, encore qu'un peu teinté des nuances du libéralisme à l'anglaise, Bruno développe quelle politique iiiiposeruicni les nécessités entrevues.
... Sur ce trône au lieu d'un soldat turbulent ou d'un homme de mente aux pieds duque - comme vous l'avez bien obs" ,^é - notre nation, idolâtre des qualités personnelles, se proslernermt. je demande, dis-je, qu'on y place le gros Monsieur pu s M. le comte d Artois, ensuite ses enfants et tous ceux de sa racé par rang de progéniture ; attendu que je ne connais rien 'qui prête moins a 1 enthousiasme et qui ressemble plus à 1 ordre numérique que i ordre de naissance, et conserve davanta-e le respect pour les lois, que lamour pour le monarque finilTou! jours par ébranler. ^
Cette observation assez fine est suivie d'une vue plus fine. Boisgelin, parlant en philosophe politique, vient à dire que. somme toute, la royauté légitime, qui est le plus personnel de tous les gouvernements, est aussi celui qui -e ressentie moins des défauts de la personne du roi. « Je
« m'iuquiète peu, comme vous le voyez, de lunion qu'il « pourrait y avoir entre ses bons sentiments et ses mau- ■ vaises actions. »
Tout autre prétendant que Louis XVIII devient en conséquence un usurpateur aux beaux yeux de Mil« de Coigny :
— « Vous avez raison : ou Bonaparte ou le frère de « Louis XVI. Eh bien, vive le Roi, puisque vous le voulez. « Mon Dieu, que ce premier cri va étonner ! On dit qu'il « n'y a que le premier pas qui coûte : le premier mot à « dire sur ce texte-là est bien autrement difficile... Allons, « vive le Roi ! »